Leçon à mes zouaves


, p. 34-38.

Pendant une semaine je me suis fait appeler Pantouf par douze ou treize morveux. J’aurais préféré Terminator, mais bon, dans la vie, on choisit pas son nom. On m’a adoubé sieur Pantouf par Freezbee après une formation de quinze minutes. Freezbee est un bonhomme qui doit jouer à la tag chaque jour depuis quarante ans, un vétéran quoi. J’ai hérité du nom parce que le centre communautaire avait besoin d’animateurs frais pour la semaine de relâche. En plus, ma réserve personnelle de pesos subissait une récession crève-faim particulièrement violente. Je me suis dit que je savais pas comment on commence à vendre du pot, alors je me suis pointé là et on s’est sorti de la merde l’un l’autre. Parfois, le hasard fait bien les choses. Enfin, c’est ce que je croyais.

Ma carrière s’est relativement bien amorcée. Les quatre premiers jours, j’ai pas perdu de kid même si je les ai jamais comptés, y’a pas eu de mort ni d’attouchements entre gosses de sept ans qui comprennent pas le concept de latence freudienne. (Le gag est de Woody. J’aime bien Woody.) Un seul truc est arrivé : un petit a saigné du nez parce qu’il a reçu un ballon dans face quand on jouait à ballon-dans-face. Après on a joué au petit-poucet-gore en suivant les gouttes rouges qui faisaient un chemin à travers le gymnase, pis à Team-Cendrillon quand on a tous essuyé une tache chacun. J’appréciais le moment, les jeunes aussi et je crois qu’on connectait. Mon groupe avait l’avantage majeur d’aimer le rap, particulièrement le Wu-Tang et le Roi Heenok. Ça aide toujours. Mais bon, jeudi soir c’était la fête de mon coloc. Grosse fête.

Le vendredi à 8h25, écrasé dans le divan brun de la salle des moniteurs, j’ai compris un paquet de trucs. Entre autres que j’étais encore plus mortel que je le pensais et aussi, à peu près en même temps, les conséquences du YOLO. J’absorbais ces conclusions quand Freezbee est passé devant moi. Il s’est foutu de ma gueule. Il s’est approché et m’a donné des petites tapes sur la joue en souriant : « Ça, c’est l’expérience qui rentre. Et elle rentre en défonçant la porte, l’expérience. », puis il s’est poussé dans son bureau en chantant : « U gotta fight! For ur right! To Party! » Vieux con. Je l’aime bien. J’espère qu’il ne m’en veut pas trop.

 

La cervelle comme un chat mort, je suis allé récupérer mes morveux pour la journée. J’ai lancé l’appel avec une voix de baril de vodka : « Zouaaaves au combat » et une dizaine de petits connards de sept ou huit ans m’ont répondu : « On est pas des zouaves! » Je considère que notre groupe aurait mérité le prix Nobel mondial du cri d’équipe. D’ailleurs, je l’ai dit à mes kids et ils étaient tous d’accord. Ensuite, mon niveau d’énergie ayant déjà chuté d’environ 80 % depuis le RedBull matinal, j’ai proposé au groupe d’aller jaser tranquille dans notre local. Ils étaient un peu surpris de ne pas jouer aux dragons-cannibales ou à la guerre-du-Vietnam-of-Dawa-ultime comme d’habitude, mais ils étaient tous d’accord. C’est des estis de moutons, je le concède, mais à cet âge-là c’est pas si triste, c’est même presque mignon.

Je me suis échoué sur le plancher et le groupe s’est placé en cercle avec moi. Un toussotement gêné à ma droite m’a réveillé. Ah ouais, c’est vrai, il faut que j’anime une discussion. J’ai pas pris le temps de réfléchir et j’ai lancé à la volée la pire question possible : « Euh… qu’est-ce que… pfff… Qu’est-ce que vous aimeriez devenir quand vous allez être grands? » Interrogation de merde par excellence. Les kids ont quand même eu l’air d’apprécier mon choix de sujet, mais, intimidés par l’Avenir peut-être, ils sont restés gueules fermées en me fixant. Je commençais à comprendre leur mode d’emploi, alors j’ai pointé le petit Jérémy, le seul dont je me rappelle le nom, pour qu’il commence.

C’est là que la foire a commencé je crois. Là, le petit connard me regarde en arborant un sourire avec plus de gencives que de dents et il me dit : « Moi, quand je vais être grand, je veux être riche ». Tabarnak. Ça partait mal. J’ai essayé de ne pas le juger trop fort, Jérémy est quand même le plus grand joueur de ballon-dans-face que j’ai jamais connu, mais ç’a pas été facile. J’ai plongé mon regard dans le sien en espérant être capable d’établir une liaison télépathique qui l’aurait aidé à comprendre bien des choses. Mon lendemain de veille affectait clairement mes capacités de communication supra-langagière. Devant l’échec de la télépathie, j’ai trouvé un compromis qui se débrouille. Je lui ai dit : « OK, pas mal. Je vais te donner un devoir Jay. Avant d’être grand, faut que t’apprennes les paroles de “Demain c’est loin” par cœur. C’est la meilleure toune du monde, surtout pour toi. Good? »  Je sais pas si j’avais le droit de lui filer un devoir, mais bon, il a pas rechigné, il avait même l’air content. L’espoir est pas fort, mais il est pas mort. Jérémy se situe désormais dans la catégorie. récupérable.

L’expérience ne me donnait pas l’envie de poursuivre, mais les autres auraient trouvé moche de pas pouvoir partager eux aussi leur plan de carrière. J’ai donc tourné le regard vers le rouquin assis à côté de Jérémy et, ma foi, il a relevé la barre comme un pro. Il a fait une espèce de grimace qui souhaitait probablement exprimer la sagesse, il s’est flatté l’inexistence de barbe au menton et il a dit : « Quand je vais être grand… j’veux être grand… » BAM! J’ai pas pu m’en empêcher, je lui ai lancé : « Bah, mon grand, t’es la réincarnation de Confucius, c’est pas croyable. Tu vas aller proche dans la vie, c’est bien. » Le vieux sage de huit ans et demi a rien compris à ce que je lui ai dit, mais il a souri comme Bouddha l’aurait pas mieux fait. Un putain de maître zen.

Le rouquin m’avait impressionné et mes attentes étaient élevées pour la suite. La petite après lui était de taille pour se défendre. C’était une killer, toujours partante pour les jeux, drôle comme c’est pas possible et avec, en prime, un talent indéniable pour dessiner des ninjas. En plus, ce matin-là elle me faisait penser à la fille cute de la veille. Elles avaient les mêmes yeux derrière leurs lunettes et je ne me rappelais d’aucun de leurs noms. C’était peut-être des sœurs en fait, autant de points en communs, c’est un signe. Mais bon, je ne le saurai jamais. J’ai pas osé, malgré la bière, parler avec la plus grande. Mon deuil avait été vite fait et je me concentrais maintenant sur les plans quinquennaux de mes zouaves. La barre était haute avec le maître zen, mais la blondinette ne m’a pas déçu. Elle a hésité un peu et elle a demandé : « Quand je serai grande, est-ce que je peux être le Roi Heenok? » ULTRA BAM! Jamais dans l’histoire de l’humanité un kid n’aura dit quelque chose avec autant de classe. Je me suis empressé d’effacer son doute : « Of course que tu peux être le Roi Heenok! La reine Heenok II si tu veux et on mettra ta tronche sur tous les vingts de l’univers! » Ça l’a fait rire, c’était génial et tout le groupe s’est mis à scander : « Ton rap ne traverse pas le pont Champlain! », « Deux pas en avant, deux pas en arrière » et « Mon médaillon touche à mon zizi ». Magnifique. Ma gueule de bois était toujours présente, mais je lui survivais plutôt bien avec mes kids.

C’est donc un peu trop enthousiaste que je me suis tourné vers le prochain zouave qui devait faire sa déclaration. Un petit discret qui ne parlait pas beaucoup, mais qui avait été élu, mardi, maître jedi quand il a recraché son jus par son nez en riant. Il m’a regardé avec des yeux louches que j’aurais dû remarquer et il a dit, confiant comme un martyr sur le bûcher : « Quand je vais être grand, je veux être comme toi Pantouf! ». J’ai pas apprécié. Mauvais projet. Je me suis levé rapidement, un peu sous l’effet de la panique. La nausée s’est levée aussi vite que moi. Le petit con a pris ça pour invitation au câlin. Il n’avait pas compris. Quand, m’enlaçant de son câlin, il a lancé sa tête contre mon ventre, mes sept ou huit pintes de la veille lui ont été servies d’un seul coup sur la gueule. C’était plutôt tiède comme douche froide.

Je me suis reculé. Mes morveux étaient immobiles et bouche bée, le groupe entourait le petit discret, debout au centre, imbibé. Ses yeux avaient changé, mais ils étaient encore plantés dans les miens. Déboussolé et à reculons, j’ai marché lentement jusqu’au cadre de porte du local. J’ai regardé mes kids. Le silence était encore moins supportable que l’odeur, alors j’ai dit comme un con : « Moi quand je serai grand, je veux être Peter Pan. » Ça semblait un peu court alors j’ai ajouté : « En passant, le père Noël, même si c’est rien qu’une stratégie marketing d’une compagnie de merde, il existe pour de vrai. » Après je me suis poussé. J’ai pris le bus jusqu’à l’appart, me suis brossé les dents et j’ai fait une sieste. Pas reçu de chèque pour mon boulot. C’est correct.