Saccade


, p. 12-15.

Seul le développement le plus élevé
et le plus heureux peut faire que les gens sachent
avoir une gaieté communicative, c’est- à- dire
irrésistible et pure.
Dostoïevski, L’adolescent. 

 

 

 

 

Il y a trop de choses. Beaucoup trop. Depuis trop longtemps.

Ses yeux s’ouvrent. Elle rit. En repoussant les draps. Elle rit. En faisant ses bagages. Elle rit. À en perdre haleine. La gaîté l’étreint de toutes ses forces. Il se lève. Il parle. Lui dit qu’elle ne peut pas s’en aller. Qu’elle ne peut pas abandonner ses enfants. Qu’il l’aime. Il lui montre son alliance. Ridicule. Le désespoir de l’homme s’estompe. Lentement, elle ne le voit plus. Des lames de joie balaient son corps. Troublent sa vision.

Elle sort de la chambre. Il la retient. À peine. Elle passe devant des bottes. Celles d’une jeune fille. D’une enfant. Elle les aurait mises dans le garde-robe. Mais le rire est là. Elle ne connaît plus que la férocité du son répétitif. Rageur. La porte grince de son bruit habituel. Un frisson. Et s’ils se rappelaient. Et si la routine demeurait. Elle pousse deux ou trois fois le bouton de la sonnette. Tous sont bien réveillés. Conscients. Tous savent qu’elle s’en va. C’est important. On ne part pas comme ça. Sans dire au revoir.

Le rire la suit dans la voiture. Elle met la clé dans le contact. La radio est éteinte. Elle se laisse bercer par les coups irréductibles, sauvages, qui l’envahissent. Elle voit les objets épars sous les sièges. Elle s’arrête. Jette tout par la fenêtre. Le silence déborde de rires. Elle regarde partout. La route scintille. Tout est neuf. Sain. Brillant. Aucune fin ne se précise. Que des commencements. Elle doit tout achever.

Elle dort sur la banquette arrière. Couche dans de petits motels. La nuit, les ventilateurs tournent. Les pales vrombissent. Le même mouvement dans le vide s’étend. Se tord. L’ampoule de la salle de bain clignote. La petite saccade. Sèche comme le vol d’une sauterelle. Des fleurs éclosent dans ses rêves. Elle coupe les corolles. Comme un jardinier. Elle les garde dans sa main. Elles se fanent. Sèchent. Et les pétales se dispersent sous son souffle. Il y en a d’autres en réserve. En attente. Elles n’en ont plus pour bien longtemps.

Le compteur s’emballe. Elle traverse les frontières. Les gens lui parlent encore. Ils ne comprennent pas. Elle n’a plus qu’une seule et même syllabe à leur offrir. Un seul cri. Le rire est contagieux. Mais il ne se communique pas à tous. Elle va loin. Elle ne s’arrête pas. Ceux qu’elle rencontre dans cet ailleurs parlent moins. Certains rient. Corps vagues sans nom. Il n’y a pas besoin de plus. Ils partent au matin. Chacun de leur côté. La brume plonge sur le paysage. Elle oublie. Tout se brouille. Le premier aussi vague que le dernier. Tout s’évapore. Pas de traces, pas d’au revoir. Chacun son rythme. Le rire ne varie pas.

Elle mange. Elle boit. Entre deux hoquets. Entre deux éclats. Le rire ne lui laisse pas beaucoup de temps. Ses vêtements flottent sur son corps. Une voie à sens unique. Tout doit sortir. Son corps devient un désert aux étendues immaculées. Elle ne peut pas faire autrement. Il ne peut y avoir de place que pour l’allégresse.

Les roues tournent. Des cahots traversent l’habitacle. Comme des sursauts de joie. Un chien sur le bord de la route. Elle s’arrête. Il ahane dans la canicule. Elle l’écoute respirer. Un souffle rapide. Deux lents. Puis trois très courts. Il reprend au début. C’est le bon. Elle le fait monter sur le siège du passager. Elle le nourrit. Lui caresse la tête. Elle l’écoute respirer.

Le bitume est noir. Elle conduit de nuit. Pour échapper au temps. Il n’y a pas d’étoiles. C’est elle qui les a éteintes. Le ciel est aussi noir que l’asphalte. Les étoiles ne tolèrent pas qu’on brille plus qu’elles. Elle ne s’arrête pas. Elle ne peut pas se perdre. Elle ne va nulle part. Immobile. Elle bouge mais ne se déplace pas. Les étoiles lui en veulent d’être comme elles. Un autre point dans un vide encore à faire.

 

 

 

 

Le pneu avant crève. Elle n’a plus d’argent. Elle vend la voiture. Elle n’en tire presque rien. Ce n’est pas encore ça. Elle rit. La plage. Une cabane entre deux dunes. Les roseaux fouettent tranquillement l’air. Inlassablement. Elle court voir le propriétaire. Les vagues frappent le sable. Elle pose le peu qui lui reste sur la table. Le propriétaire ne la regarde pas. Il sait. Il n’y a pas de danger. Trop de souvenirs de gens en joie. Des espoirs éparpillés. Des gens qui ne finissent jamais bien. Seuls.

Elle marche sur la rive. S’accroupit. Elle amasse les coquillages. En miettes. Amas de fragments épars. Taches blanches sur tableau beige. Elle en remplit des seaux. Pas pour les conserver. Ni les vendre. Elle les enterre profondément. Sous la dune. La mer ne serait pas une bonne option. Le ressac. Tout serait à recommencer. Elle avance. Progresse. Elle compte ses pas. Une séquence. Une autre. Et encore une. Elle ne fait pas de grand total. Il n’y aurait rien à en dire. Derrière elle, la plage est lisse, propre, il n’y a plus de points blancs. Le chien a compris. Il n’aboie plus. Il marche devant elle. Il ne laisse pas de marques. Une toile unie. Monochrome. Et le bruit de l’eau.

Le soir, elle allume des feux. Assise dans la même chaise pliante. L’aluminium rouillé hurle quand elle la déplie. Elle la pose sous la lampe accrochée à l’auvent. La cabane d’un côté. Le feu de l’autre. Elle brûle les bouts d’épave qu’elle trouve. Elle les scie parfois pour qu’ils brûlent mieux. Un feulement doux. La scie mord dans le bois. La branche dans la main gauche. La main droite qui bat la mesure. C’est important. Il ne faut pas qu’il en reste. Des naufrages. Des souvenirs de noyade. Le feu crépite. Le vent souffle. La flamme oscille. Prête à s’emparer d’autre chose. Quelques insectes volètent tout autour. Elle regarde son petit incendie et la flamme reprend sa place. Les phalènes viennent se tuer sur la lampe. Staccato de petits corps brûlés. Elle ne s’arrête pas.

Le jour. Une vague plus forte que les autres. Le chien s’arrête. Elle s’écoute respirer. Elle est près du but. Plus de béquilles. Plus de métronome. Le tempo est juste. Elle a foi. Le chien part. Elle sait ce qu’il faut faire. Il détourne la tête. La regarde. Continue. Encore un bout de chemin.

 

 

 

 

Elle marche sur la rive. Le sable est chaud. Il lui chauffe les pieds. Les yeux. Encore des lames de joie. Elle rit. Le soleil. La chaleur. Sa lumière intense. Il n’y a plus que ça pour la pousser à vivre. Pour la faire agir. Se mouvoir. Elle décharge tranquillement chacune de ses armes. Une à une. Puis, deux, trois, quatre à la fois. Elle tire mollement sur son cadavre. Indolente. Le rire dévaste le peu qui reste. De très belles funérailles. Elle ne pleure pas. Elle a fini. Plus rien à verser sur son corps. Elle attend. C’est long.

Il pleut. Elle se lève. L’eau ruisselle sur le toit. Il n’y a plus rien. Le rire a tout pris. Mais… la couchette, les draps, la glacière, la chaise, le sable, ses cheveux, le vent, la porte, les nœuds dans le bois, le ressac, ses ongles, la lumière, la scie, la couleur, les clés sur la table, sa tête, les mots. Ils reviennent. Elle ne peut plus les chasser. Le rire s’est enfui.

 

 

 

 

Elle sort. Une flaque dans un creux. La surface sautille de petites gouttelettes. Tout se brouille. Elle voit l’horizon. Clair. Plein. Elle marche. Vers un but. La mer s’efface. Le silence. Elle parle. Chante. Hurle. Elle s’emplit des échos de sa voix. La pluie. Tout ça vient d’elle. Un pied devant l’autre. Le grand lien n’est plus. Le sol sous ses pas. Rien qui colle. Plus de rythme. Elle ne s’arrête pas.

 

 

 

Supplique


, p. 55-58.

Laisse-moi devenir
L’ombre de ton ombre
L’ombre de ta main
L’ombre de ton chien
Jacques Brel

Tes lèvres. Leur tracé si fin, le pays qui résidait en ses sinuosités. Je cherche, j’explore, j’excave sa silhouette pour y retrouver le souvenir de toi. J’en fais une carrière à corps ouvert. Tu n’y es pas. Ton rire si libre éclate en milliers de petits astres tristes autour de moi. Un peu de lumière; je n’en pouvais plus de te chercher dans la pénombre. Je ne suis pas dupe, la nuit est chaque fois plus noire. L’espoir de te retrouver est mon opium. Entre deux doses, je vivote, je travaille, je parcours les rues, quelquefois j’entends encore tes pieds qui battent le sol. Je n’ai jamais su pourquoi tu courais, ce soir-là. Pour aller plus vite que le reste du monde, je suppose, c’était ton habitude. Les cheveux en sueur, plaqués sur ton front et cette brise fraîche qui n’en finissait plus de distiller les effervescences de ton appétit en fleur. Tu étais si maigre dans ton t-shirt rose; brûlante comme un météore sur le bitume. Je te connaissais déjà. Toi aussi. Tu m’as reconnu. Je ne saurais encore dire si tes yeux me vrillèrent le corps par leur bleu d’Everest ou par ce simple sursaut écarquillant tes pupilles; nos regards se sont croisés. « Salut. » Un cri, un engrenage qui se coinçait dans le mécanisme. Fauché par le bulldozer de ton apostrophe, de ta voix qui proclamait ta vie, tes joies exubérantes et par la pensée que tu venais de m’extirper de la boîte crânienne. Je n’ai pas pu te répondre. Tu disparaissais au coin de la rue et moi je contemplais les traînées sanglantes que laissait sur l’asphalte le fruit de ton larcin. Tu ne l’as jamais laissé choir; elle est encore à ta main.

Je cherchais déjà à te revoir. Plus tard, cela deviendrait un esclavage. Nous ne fréquentions pas les mêmes atmosphères. Tu avais sur moi une altitude de neiges éternelles. Chaque mot pensé, chaque parcelle de mes possibles étaient signés de ton nom. Encore aujourd’hui, lorsque je caresse les hanches d’une autre, je te lis en braille. Et je pleure sur chacune de tes lettres. Toutes celles que j’ai connues m’ont entendu chuchoter ton nom dans le creux de leur inconscient. De petites vagues dans leurs mares; un tsunami dans la mienne.

Je ne sais pas à quel moment nous sommes devenus amis. Peut-être que toi tu le sais? Je ne t’ai jamais vu de cette manière. J’ai toujours été dans l’attente de ton étreinte. Une impatience de plonger dans ta narcose, de me réfugier dans ton coma. Je crois que c’était à cette fête où un étudiant célébrait la fin de ses études; cette fête où tu portais ce bracelet aux breloques vertes. Tu criais, tu t’agitais, dénuée de grâce, primale; pouvait-on appeler cela une danse? C’était une longue extase qui jamais ne semblait prendre fin. Une lutte constante, l’animal et toi dans le ring; tu ne triomphais que rarement de tes instincts. Combien de fois t’ai-je maudit quand tu fouillais l’âme d’un autre en grandes séances de bouche-à-bouche? Après ton long exutoire, nous avons parlé; la collision de deux planètes, la rencontre de deux fous. Les débris orbitèrent longtemps autour de moi.

Par la suite, on s’est revus plusieurs fois. J’essayais de provoquer le hasard, laissant les quelques amis que j’avais, les oubliant dans la filature forcenée que je te donnais. Tu n’avais pas d’horaire, tu buvais le temps à grandes lampées; je devais faire de même. Chasser loin de moi toutes mes routines de mélancolie. Une joie d’enragé. Un parcours dénué de toute rationalité, une traque jusqu’à tes bras : cette chapelle reconvertie en galerie d’art, ce resto miteux où ne mangeaient que des routiers ennuyés, ce sentier du parc municipal. Tant de fois où je t’ai frôlée; ton terrain de jeu n’avait pas de frontières; le beau et le laid confondus en un même nectar orgiaque.

Les conversations débridées m’enchaînèrent encore plus à toi, des briques écrasantes qui scellent encore aujourd’hui les murs de mon cloître. Ce moment où nos lèvres se sont rencontrées pour la première fois; ce n’était pas un baiser, c’était un rapt, ma langue, une marionnette dans ta bouche. Nous sommes allés chez toi. La lampe sur ta table de chevet projetait nos ébats en fantasmagories sur la pièce. L’amour en ombres chinoises. 

Je revenais sans cesse à ton visage sur l’oreiller, à ce premier sommeil partagé, seul moment où tu t’arrêtais. Je me doutais bien que je n’étais qu’une aventure ponctuelle, une escale; tu touchais terre entre deux foulées. Je me mentais en disant que j’arriverais à être ton port d’attache. Dans tes vogues, tu mêlais Caraïbes, Norvège, Vietnam : je n’étais pas le seul continent que tu t’ingéniais à cartographier. Mais, un seul mot après nos querelles jalouses et je redevenais territoire conquis.

Je me souviens des cicatrices de nos corps-à-corps. De mes épaules pleines de cloques sous tes doigts brûlants. De mon dos usé par la violence de tes flots.

Tu faisais fi de mes mots durs dévorant tout ce qui passait. Une fureur de tout avaler en bloc, de cambrioler des banques, d’épuiser les stocks, de combler un désir que rien ne rassasiait. Tu me grignotais, sapais mes fondations et je t’en aimais encore plus. 

Cette faim que j’adorais : tu semblais recevoir tout l’univers en toi quand je te prenais. J’étais Dieu le père quand je satisfaisais la plus vorace des femmes. C’est drôle comme parfois on peut se leurrer.

J’aurais voulu être chef d’orchestre, pouvoir ajouter un ton, une couleur qui fut mienne à tes concertos de montagnes russes, mais tu ne goûtais rien à mes poésies saturniennes. Peut-être me rejetais-tu plus loin pour ne pas que je crève sous le poids de tes exigences? Tu m’aurais à la longue pris mes tripes, mes rêves et mes os, les brisant contre le mur pour en sucer la moelle. Je ne pense pas que tu aies eu ces attentions pour moi; tu t’es simplement lassée de ma personne.

J’aime peindre ton départ dans une aube précipitée après de longues réflexions; tu fais tes bagages, fuis loin d’une ville que tu sens devenir cercueil, sans jamais me rappeler. Tu aurais déjoué ton fossoyeur, fait avorter tes propres funérailles. Mais non, ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. Tu n’es pas partie en pensant à moi, j’étais une donnée secondaire, un dommage collatéral qui comptait à peine quand le pilote a largué la bombe de ton absence. Si seulement tu m’avais détesté, j’existerais encore dans le brasier de ta colère.

Tu m’as laissé comme une terre brûlée, désertique, déshabitée; plus de communion possible, tu avais pénétré la cathédrale, saccagé l’autel. Rome après le passage des barbares. Je collectionne les morceaux déchiquetés de ta mémoire; le seul sacerdoce que je connaisse maintenant. Je reviens aux endroits de notre naissance, répétant ce pèlerinage maudit dans ton silence. Une tâche impossible, un puzzle auquel il manque des pièces.

L’écume aux lèvres, je cours désormais comme toi. Toutes ne sont que succédanées à ta peau, aucune autre ne me comblera jamais comme ton souffle dans mon cou, aucune ne me perdra dans les mêmes univers que ta voix. Toi et moi : deux précipices pour engloutir toute la Terre; peut-être nous retrouverons-nous lorsqu’il n’y aura plus rien.

Reviens me voir. S’il te plaît. Je t’attends. Reviens anéantir ma vie comme autrefois. J’étais si bien dans ton cosmos de trous noirs et de nébuleuses. Un dernier feu de joie, une dernière goutte de ton océan. Je t’aime encore.

Bibelot


, p. 25-28.

Quand j’y repense, les sons, les images se brouillent. Les larmes embrument ma vision et me rappellent le goût saumâtre de cette eau si froide. Un bruit de pneus qui crissaient sur le sol et le pare-brise qui se fendillait en flocons adamantins. Nous flottions, l’habitacle nous faisait danser alors que lui-même se pliait, fléchissait sous le ballet des collisions. Plus aucune trace de ce sourire que tu me lançais dans cette matinée brumeuse et mauve. Je caressais ta cuisse à travers ton jean quelques instants auparavant. Puis la rivière, serpent immaculé, s’est rappelée à nous; le capot a fendu sa surface gelée. Envahi par l’eau, noyé dans sa froideur, je me suis libéré de ma ceinture, je suis sorti par le trou béant du pare-brise. Je me suis évadé, suis remonté à la surface; la lumière me blessait davantage les yeux que les coupures. Je ne te voyais pas, j’ai attendu quelques instants que ton visage crève la surface de l’eau et je suis replongé. La nuit, ces quelques secondes me narguent encore. Je te distinguais prisonnier de ton corps, tes cheveux en une masse ondoyante comme une mare de pétrole. Et tout ce sang. Je me suis escrimé contre ta ceinture et suis parvenu à te libérer. J’ai paniqué, je ne voyais plus les bulles que tu aurais dû expirer. J’ai ramené ton corps inerte à la surface et j’ai nagé avec rage. Je voulais t’éloigner du lieu de l’accident. L’air, de l’acide dans mes bronches; je t’ai couché dans la neige et j’ai posé mes lèvres sur ta bouche. Pas de vie, pas de chaleur dans ce baiser et c’est pourtant celui qui a effacé tous les autres. Je ne t’ai pas embrassé depuis cette toux de mort-vivant qui t’a ramené parmi nous, ton silence m’en empêche. Comme si cette eau n’avait pas réussi à te noyer, mais que tes yeux en avaient bu toute la glace. J’ai perdu conscience peu après, alors que les sirènes des ambulances naissaient à l’horizon.

 

J’ai senti les gens bouger autour de moi avant même d’ouvrir les yeux, comme des fourmillements dans mes viscères. Je me suis réveillé à l’hôpital. On est venu me voir peu après pour m’expliquer ce qui s’était passé. Je n’ai pas compris; pour moi, nous étions ailleurs, attablés dans la cuisine de notre appartement à boire paresseusement un café ou l’un sur l’autre ; dans notre chambre, tout en étreintes. Dans sa blouse aux couleurs aussi tristes que les nouvelles qu’elle annonçait jour après jour, l’infirmière m’a dévisagé. J’ai demandé à te voir. Elle m’a guidé jusqu’à ta chambre, à travers les couloirs remplis de spectres, certains accrochés à leur cathéter, d’autres simplement couchés. À ce moment-là, j’aurais tout donné pour que tu m’apparaisses tel un noyé, le corps gonflé, la peau flasque, une algue en travers de ton visage. La réalité était bien plus cruelle que cette mort de carnaval; tu ne bougeais pas, un bandage sur la tempe, les yeux fermés. De la barbe naissait sur tes pommettes anguleuses. Tu n’étais pas couché comme d’habitude, sur le côté droit, la main gauche en un poing ramené méthodiquement à la hauteur de ta poitrine. Ta mère était à ton chevet, je la sentais me haïr derrière son voile. Ton accident avait acheté son pardon. C’est bien connu : la maladie réconcilie, répare les liens pour aggraver son effet, pour que s’étende en une toile la somme de ses douleurs. Pour elle, c’était ma faute, j’étais cause de tes blessures comme du silence qui régnait entre ta famille et toi. J’aurais voulu prendre ta main et te tenir compagnie dans ton coma, mais son regard noir m’en a empêché. Ton père n’est pas venu, je ne sais pas si je devrais lui en vouloir. Tu as toujours été plus empathique que moi, tu comprenais les codes qu’on lui avait enseignés tout jeune et ce qui entrait pour lui dans sa définition étriquée du mot « homme ». Les jours jusqu’à ton réveil sont passés en sifflements mécaniques d’appareils, organes du bâtiment, et en supplications muettes. On m’a donné mon congé. Je suis rentré pour que les nuits vides de sommeil comme de rêves puissent s’enchaîner en semaines. Poursuivre le rituel ancestral de la douleur. Soit tu te réveillerais, soit tu ne te réveillerais pas. La question me torturait de sa brutale efficacité. Nul violon, nul effet de caméra pour rythmer ma peine et lui donner un sens – que le tango lent de mes soupirs. Des voyages entre l’hôpital et le travail. Je flottais entre l’espace et le temps.

 

Puis, on m’a appelé et j’ai accouru. En entrant dans ta chambre, je ne me suis pas rendu compte du fardeau que tu portais désormais. Je savais que j’avais une mine fardée d’insomnie. Mon sourire, contraste dérangeant, ne s’est pas transmis à ta bouche. Tu semblais contempler un présent où n’avait pas eu lieu cet accident. J’ai dit mon bonheur de te voir vivant et j’établissais déjà ton retour à la maison. Je me suis assis sur le bord de ton lit et j’ai posé ma main sur ta cuisse. Je l’ai retirée aussitôt, conscient que notre dégringolade avait commencé ainsi. Puis, tu as articulé un « je ne sens plus mes jambes » étranglé. Tu as débité sur un ton monocorde quelques phrases pleines de termes précis et chirurgicaux pour mettre le scalpel dans nos vies. Que de pensées égoïstes ont rempli ma tête. Je ne voulais pas pousser ce fauteuil roulant auquel tu serais condamné, déménager dans un logement adapté, te traîner dans mon existence comme le forçat traîne son boulet. Je crois que tu as deviné ces pensées en moi, tu as lu leur ombre dans les légers tressaillements de mon corps. C’était le début de la fêlure entre nous, dont l’éclatement muet résonne encore à mes oreilles. Je ne sais plus ce que l’on s’est dit après, je ne me souviens que des larmes que j’ai versées dans la voiture.

 

Le lendemain, le soleil m’a gorgé d’instincts positifs à ton égard; quelque chose comme des attentions maternelles, des tendresses que l’on réserve aux enfants. À quel point serais-tu blessé par cette chute dans ma considération; je t’avais habitué à mon amour idolâtre, charnel, tout en plénitude. Le sort te retirait tes jambes et moi, je te privais de la béquille dont tu aurais eu le plus besoin. Un amour intact, non pas sali de pitié. Je me dirigeais vers l’hôpital, inconscient que je ne pourrais revenir sur mes pas, que je ne pourrais te faire redevenir l’être que je désirais. Tu resterais objet de mon affection sincère, mais objet tout de même. Un insignifiant bibelot qui me ramènerait à ce qui avait été. Une pierre tombale dans le cimetière de nos beaux jours. Tu regardais dehors quand je suis entré dans la chambre; de profil, on ne voyait pas la longue cicatrice sur ton front. Tu m’es apparu jeune quelques instants. Des images de l’époque où nous étions à l’université ont remonté jusqu’à moi. Quand j’essayais, le plus discrètement possible alors que mes pensées surchauffaient, de te dévorer des yeux dans le vestiaire, d’absorber ton corps jusqu’à la plus infime particule. Tu étais le seul de l’équipe qui avait cette aura mâle, cette rugosité pareille à celle de l’écorce. Tes cheveux noirs attachés en queue de cheval, ta musculature courtaude, ta barbe naissante, tes lèvres rouges contrastant avec ton teint de café, jusqu’à cette cassure discrète dans la courbe de ton nez, réminiscence d’une course enfantine et maladroite. Puis ce fut le jeu lent des regards, des sourires aux joues rouges et chaudes d’une attraction mutuelle que nos consciences de jeunes hommes ne parvinrent pas à saisir, nous plongeant dans le doute, dans des distances lancinantes… jusqu’à la résolution. Je me suis tu, bombardé par les souvenirs, je ne voulais pas qu’en tournant la tête vers moi tu puisses égorger notre histoire et la violer par ta peine. Je te haïrais par la suite toutes les fois où, en étant simplement ce nouveau toi, tu refuserais de n’être qu’une photo de cette tendre époque que j’aurais pu traîner en colifichet pour me consoler. Tu as senti ma présence pesante. Tu t’es détourné de la fenêtre et je sentais dans ce pivotement tout le malaise que tu éprouvais à ne pas voir tes jambes accompagner le mouvement. Tu me contemplais froidement dans ta posture de pantin ridicule. J’ai essayé de paraître réconfortant, mais je crois que tu sais à quel point cela m’est difficile à faire devant quelqu’un qui connaît la moindre de mes failles. Tu m’as parlé de ta mère. La conversation a ensuite enchaîné sur les séances de rééducation à venir. Je voyais bien que tu n’y croyais pas. Quelque part, quelque chose de hideux au fond de moi s’est réjoui : tu ne serais pas un de ces prisonniers rebelles qui cherchent à retrouver leur liberté par tous les moyens.

 

Je serais un bon geôlier.