La colère de l’agneau


, p. 15-18.

L’enquêteuse Karen O’Sullivan venait tout juste d’arriver sur les lieux d’un double homicide. Patricia et Lawrence Fletcher, établis depuis quelques années dans le comté de Greenville, avaient été assassinés. Un voisin avait alerté la police après avoir entendu un cri sinistre provenant de la maison. Habituée des scènes de crime, Karen enfila ses gants de nitrile, pris sa lampe torche dans le coffre à gants, ouvrit la portière de la fourgonnette teintée et entra en scène. Le regard de Karen s’arrêta sur un jeune officier, Peter Avery, fixant l’horizon, recroquevillé, tremblant de tous ses membres. C’était lui le premier à être entré chez les Fletcher. Stoïque, Karen passa devant Peter et les ambulanciers qui le traitaient.

Karen inspira profondément, alluma la lampe torche et ouvrit délicatement la porte d’entrée. Elle passa la tête dans l’embrasure, prenant soin d’éclairer le vestibule. L’enquêteuse O’Sullivan aperçut une carcasse pendue au plafond. C’était Lawrence Fletcher. La corde était attachée à la poignée intérieure, si bien qu’une fois la porte grande ouverte, le cadavre arrivait à la hauteur des yeux de Karen. Elle examina le corps zébré de sang et de lambeaux de chair. Des dizaines de lacérations, peut-être une centaine, le recouvraient. Le meurtrier l’avait émasculé avec la précision d’un chirurgien : un coup net, assuré, avait sectionné son sexe. Probablement pour garder le trophée intact. Ses yeux étaient révulsés et son visage bleuté, signe d’une mort par strangulation; les coups de lame avaient visiblement été assénés post-mortem. La nuque n’avait pas cédé, mais Fletcher avait fini par manquer d’air. Signe plutôt inhabituel dans le cas d’une mort par pendaison, les joues étaient gonflées. Karen ouvrit d’un coup sec la mâchoire déjà rigide : c’est là que se trouvait le trophée. Le meurtrier n’avait pas seulement voulu tuer Lawrence Fletcher, il avait voulu l’humilier, se défouler sur son corps inerte.

Plus loin, une faible lumière s’échappait de la porte menant au sous-sol. Karen descendit les marches, prit une nouvelle respiration : l’air était lourd, vicié, nauséabond. Quelqu’un, ou quelque chose, vivait depuis longtemps dans ce lieu macabre. Au bas de l’escalier, Karen aperçut la seconde victime, Patricia Fletcher, à genou, la tête penchée vers l’arrière. Les deux yeux avaient été sectionnés horizontalement; l’humeur aqueuse avait coulé sur les joues et le menton de Patricia, comme un geyser de larmes. Du sang avait giclé de sa bouche et coulé sur sa gorge et sa poitrine. En regardant de plus près la langue avait été tranchée, mais pas sectionnée. Le meurtrier avait dû reproché le silence et l’aveuglement de Patricia Fletcher. Pourtant, ce n’était pas de ces blessures qu’avait succombé Mme Fletcher. Elle avait été éventrée à la manière d’une césarienne, jusqu’à se vider de son sang. Profilant le meurtrier, Karen commençait à en comprendre la signature.

Ce n’est pas cependant le corps qui attira l’attention de Karen, mais une immense cage à ours, dont la porte était entrouverte. À l’intérieur se trouvait tout le mobilier d’une chambre, incluant une toilette. Le tout était dans un piètre état : un oreiller recouvert de cernes jaunâtres, un matelas défoncé, une table de travail creusée de sillons, une cuvette tachée de crasse. Il devenait clair qu’une personne avait été séquestrée depuis un bon moment dans cette prison aménagée et qu’elle avait eu l’occasion de s’évader, de tuer ses bourreaux et de disparaître dans la nature.

Karen O’Sullivan revécut le seul traumatisme de son illustre carrière : une photo de famille des Fletcher, avec Maggy, leur seule et unique fille, environ 10 ans, se trouvait sur une pile de livres. Il y a de cela 6 ans, elle avait emprunté cette allée de terre battue et sonné à la porte des Fletcher. Il s’agissait de sa première enquête : la disparition de Maggy Fletcher, 10 ans, jamais retrouvée; le seul échec de sa carrière. Les Fletcher ne s’en étaient jamais remis. Depuis, ils n’étaient sortis de chez eux que pour se rendre au supermarché, fuyant les regards des membres compatissants de la communauté.

Karen remonta à l’étage, passa au peigne fin la cuisine, la chambre des Fletcher, l’ancienne chambre de Maggy, aujourd’hui vide, ainsi que la salle de bain. Il n’y avait rien, absolument rien d’étrange, d’irrégulier, aucun signe de bagarre, de lutte entre le meurtrier et les Fletcher. Il était temps pour Karen de laisser l’équipe médico-légale examiner les cadavres, de confier aux techniciens la tâche de prélever les empreintes.

Et pourtant, en quittant, l’œil de Karen s’arrêta sur une commode adjacente au vestibule où se trouvaient un téléphone et un répondeur, sur lequel une lumière rouge clignotait. Elle leva les yeux, remarqua un miroir accroché au-dessus du meuble, s’en approcha, non pas pour s’observer, mais pour examiner ce qui se trouvait sur le mur opposé. Une photo de famille. Karen se retourna, décrocha le cadre avec la photo et se mit à respirer lourdement, à un rythme effréné.

O’Sullivan appuya sur le répondeur : un silence, puis un rire d’hystérie, féminin, chevrotant, à mi-chemin entre le soulagement et la folie. On ne perçut qu’un seul mot, inaudible. Vint finalement le cri d’agonie.

Karen se rua vers la porte d’entrée, regarda la horde de policiers et de techniciens attendant ses instructions. Brusquement, les agents réalisèrent que quelque chose clochait. L’enquêteuse n’avait plus son calme légendaire. Au bord de la panique, Karen courut dans l’allée de terre battue devant la maison des Fletcher. Elle agrippa le chef de police, arrivé depuis quelques minutes sur les lieux, et lui cria :

– Bouclez les environs ! Nous sommes à la recherche de Maggy Fletcher, 16 ans, possiblement armée. C’est elle la meurtrière. Elle a tué ses parents. Le chef frotta nerveusement sa joue, regarda incrédule l’enquêteuse O’Sullivan, sans vraiment comprendre comment une fillette disparue il y a 6 ans pouvait être la responsable d’un double homicide. Karen lui montra la photo. On y voyait les Fletcher, sourires forcés. Entre les deux, une jeune femme, chétive, en larmes, enchaînée aux poignets. Les traits physiques ne mentaient pas : il s’agissait bien de Maggy Fletcher.

 

Avant de quitter sa prison, Maggy avait substitué les photographies.

Bobby est un athéiste


, p. 10-12.

Tous les matins, un jeune homme, prénommé Bobby, emprunte religieusement le chemin pour aller travailler à la pharmacie du quartier. Il s’agit d’une rue paisible, en pente, avec de modestes maisons, quelques commerces et une église. Elle a été construite avant même qu’il n’y ait un quartier ou même une rue, pour vous dire à quel point cette église est vieille. Deux fois par jour, Bobby passe devant cette église dans l’indifférence la plus totale.

Par un dimanche soir pluvieux d’automne, Bobby est pris d’une attaque de conscience : la dernière semaine à la pharmacie a laissé des traces dans son esprit. Le plus curieux, c’est qu’en revenant de travailler, Bobby fige devant le parvis de l’église. Il ne peut s’agir d’une coïncidence. Bobby monte l’escalier de pierres grises, trois marches à la fois, pousse les lourdes portes de bois massif, court le long de l’allée centrale et son tapis couleur rubis, s’arrête au chœur, tourne à droite et s’assoit dans le confessionnal.

Cela fait belle lurette que Bobby n’a pas mis les pieds dans cette église. La dernière fois, c’était pour sa première communion. Bobby a le désagréable souvenir d’avoir marché le long de cette foutue allée centrale, en tenant une chandelle dégoulinante qui lui brûlait les mains, tout en récitant des absurdités sur la gloire d’un esprit invisible, capable d’opérer des miracles. Tout ce non-sens n’avait pour but que d’apaiser les craintes de ses parents, qui redoutaient à l’époque l’influence de la secte du concombre sacré, faisant des victimes chez les non-croyants.

Mais revenons à notre cher Bobby, qui prend donc place dans le confessionnal, encore détrempé de l’averse glaciale d’un soir d’automne. Les politesses d’usage sont échangées entre Bobby et le prêtre. Mais puisque la vie moderne n’est que contraintes spatio-temporelles et que ce récit doit respecter ces dites contraintes, il est de mise, chers lecteurs, de vous en faire un court résumé.

Lundi
Fatigué de travailler en permanence, Bobby pique un somme dans l’arrière-boutique, sur ses heures de travail, en improvisant un lit à base de paquets d’essuie-tout triple épaisseur de type « moelleux ».

Mardi
Bobby s’envoie en l’air dans les toilettes des employés avec une cliente un peu coquine qui lui faisait des avances dans le rayon des préservatifs.

Mercredi
Bobby engueule une grand-mère et lui dit d’aller se faire foutre, car elle s’entête à vouloir acquérir 37 boîtes de mouchoirs au prix incroyable de 99 cents chacune, cependant au prix encore plus incroyable de 59 cents la boîte, invoquant un spécial vieux du mois passé.

Jeudi
Bobby s’empiffre de barres de chocolat dans l’entrepôt, d’une valeur totale de 50 dollars. En cachette, bien entendu.

En prime, Bobby a commis ce larcin à l’abri des caméras de la pharmacie et s’est empressé de mettre la faute sur le pauvre Frédéric, un commis que Bobby a pris en grippe dès sa première journée de travail. Les emballages de barres de chocolat dans la case de Frédéric lui ont valu une déduction dudit 50 dollars sur son prochain chèque de paie.

Vendredi
Bobby met sur les tablettes des pintes de lait au chocolat pour la modique somme de 29 cents chacune, sachant très bien qu’elles sont périmées et qu’aucun client ne prendra la peine de regarder la date de péremption, obnubilé comme ils seront par l’offre du siècle.

Samedi
Après avoir vu la rutilante voiture sport de son ancien collègue Victor, Bobby ne pense qu’à quitter cet emploi merdique pour se lancer dans la vente de stupéfiants, ce que Victor a fait. Bobby sait pertinemment qu’il s’agit d’une meilleure option qu’un misérable poste de superviseur dans une pharmacie minable. Parfois, Bobby envie Victor d’avoir eu le courage de faire ce que lui ne fera jamais : sortir du système, tout simplement.

Dimanche
Ce matin même, Bobby envoie le pauvre Frédéric nettoyer l’allée des condiments, là où une bouteille de ketchup, format 1 litre, a explosé sur le plancher de la pharmacie. Il faut savoir que Bobby, encore incommodé par sa soirée de folie avec Victor, a accroché ladite bouteille de ketchup. Toutefois, à quoi bon être superviseur si l’on ne peut pas déléguer les tâches ménagères aux vulgaires subalternes? Ce cher Bobby est bien trop fier pour se rabaisser à de banales gueuseries.

Une fois la confession terminée, sans même attendre la pénitence du prêtre, Bobby se lève d’un coup, quitte le confessionnal, emprunte de nouveau l’allée centrale de l’église et son tapis couleur rubis, pousse les lourdes portes et reprend son chemin dans l’averse automnale, soudainement si agréable. Il est heureux, soulagé et finalement en paix avec l’univers.

Mais qu’est-ce qui peut bien avoir apaisé l’esprit de ce cher Bobby? La foi chrétienne, le refuge spirituel de l’église, l’odeur d’encens? Aucunement. Bobby se dit plutôt qu’il n’aura pas à débourser une somme astronomique pour se payer les services d’un psychologue. Ni à trouver une copine à l’oreille attentive qui l’écouterait libérer sa conscience, dévoilant un côté sensible de sa personnalité, une facette délicate de ce charmant Bobby. Non. Cette visite spontanée dans le confessionnal de l’église lui a amplement suffit, car ne l’oublions pas : Bobby est un athéiste.