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, p. 28-29.

J’me magasine une dolce vita.
Je veux vivre la vie, surtout pas la mourir.
Ça fait que j’me cherche une job,
un plan d’affaires pas trop cher.

Qu’est-ce tu vas faire quand tu seras grande?

J’vais travailler, c’t’affaire, j’vais me bâtir
brique par brique, piasse par piasse.
J’vais manger mes croûtes pis grandir
comme un haricot magique.

Ça se peut qu’après un bout je sois bonne à jeter,
comme les caméras jetables.
Qu’il me reste p’us qu’à attendre que le film termine,
d’être au bout du rouleau,
expirée.

Mais si j’ai un peu de chance, si j’ai de la chance sur un million,
j’vais peut-être m’essayer au bonheur,
à ce combien wonderful world.
Avoir des flos, de beaux enfants Baby Johnson Huggies Pampers.
Deux beaux gros jumeaux.
J’les appellerais Henri pis Kate,
des noms royaux.

Le soir, après les devoirs,
on regarderait le 5 à 7 en famille au canal V,
en mangeant du popcorn king size

pas de beurre pas de saveur.
Pis on se collerait,
on se tisserait serré,
ma petite portée pis moi devant la tv.
On mettrait nos lunettes 3D,
pis tout s’arrangerait.
Tout irait pour le mieux.
On se rendrait imperméables au malheur,
dans notre bulle de cellophane
waterproof pis toute le kit,
à l’épreuve des larmes et de l’ennui.

Vers dix heures, on se coucherait
pis on ferait des sweet dreams my love.
On rêverait aux vacances en juillet,
au Hilton Niagara Falls,
à l’extra bacon du bed and breakfast.

I have a dream,

pis un jour, j’vais l’avoir mon rêve de petite fille,
mon American Express dream.
Qu’on vienne pas péter ma balloune
avec des try again, meilleure chance la prochaine fois,

 

 

 

on est out of stock.

La Norvège à Nelligan


, p. 29-31.

Nous sommes en juillet, ce mois de haine et de rancune, moment où la chaleur caniculaire oppresse le cœur des hommes et où les langues asséchées sont plus acerbes que jamais, jamais. Les rumeurs grandissantes de la foule méchante de mon pays maudit me poussent à l’exil, m’emmènent ailleurs. Un ailleurs meilleur. Je quitte aujourd’hui l’immonde. Au revoir railleries et outrages. Au revoir vie d’autrefois. Je pars me refaire une foi. Direction la Nouvelle Norvège, pays de neige où mon âme glaciale, tourmentée, ravagée, pourra se défaire de ses rages. Embrasser les vagues. Ne faire plus qu’un avec le paysage. 

Mirage.

Lorsque je prends place à bord de l’oiseau de fer, je le sens. Je sens que ça n’ira pas. Qu’il faut que quelque chose me tombe dessus. De toute évidence, la Terre se joue de moi et, dans l’Europe entière, des volcans aux noms noueux s’évertuent à cracher des querelles à la face du ciel. Cruelle fatalité! Le pilote doit changer de cap.

Adieu les Alpes. 

À mon grand désarroi, comme si le sort avait comploté contre moi, la compagnie aérienne nous largue quelque part entre la Floride et le Mexique, le temps que se taisent les volcans.  

Je reste terré dans ma chambre d’hôtel tant que le soleil carnassier brûle dehors. Ce n’est que lorsque les nuages assiègent le ciel que je trouve le courage d’aller faire un tour sur la plage. Baudelaire des temps modernes, je me promène, solitaire, les mains dans les poches, les orteils dans le sable, et je rêve. Je rêve à la Neige-Norvège. Une voix, soudain, me tire de mon songe. Cette voix, je la reconnais! Oui, c’est la voix triomphante de la Romance du vin! 

Je crois à une chimère, mais j’espère, d’un espoir sans trêve, que ce rêve soit réel! Je suis la source du son, intrigué, gai! 

Impatient, mon regard s’étourdit dans tous les sens, je dévisage l’horizon, mais je ne vois pas la douce figure d’Émile Nelligan. Son visage d’enfant. Sa chevelure noire comme le soir, légèrement ondulée. Ni ses yeux vifs où brille l’étincelle du génie.

Tout ce qu’il y a dans les parages, c’est une foule de transits alignés et, au beau milieu, comme au centre d’une scène, un vieux ventru. Moustachu. Affalé dans son cercueil de plastique. Et qui demande à boire : « Verse, verse-la, la téquila! »

Je demeure perplexe, pensif. Paralysé, même. Est-il possible que… C’est la même voix, mais les mots sont tordus, déformés, trafiqués! Qui est cet imposteur? Je m’approche. 

À bien l’observer, je retrouve lentement les traits du prodige sous le masque. Je crois reconnaître, derrière les étages de rides orangées et luisantes, un peu de ce qu’est, dans mon souvenir, Nelligan, Nelligan le glorieux. Pâleur angélique brûlée par les tropiques. Bronzage saboteur du front couleur lys d’Émile Nelligan que la pureté a déserté. Qu’est-il donc arrivé au Poète? Comme s’il s’agissait d’une prophétie, le bateau ivre aurait-il fini par sombrer dans l’abîme, celui d’une eau de Cologne bon marché?

 Je tente une approche : « Excusez-moi, c’est vous, Émile Nelligan? », fais-je, fébrilement.

Il retire ses verres fumés qu’il suspend au col de sa chemise, à côté d’un pendentif doré en forme de dollar plaqué sur son torse velu. Et le Poète parle : « Ouais. C’est moi. Qu’est-ce tu veux? » 

— Mais que vous est-il arrivé? m’étonné-je. Je ne vous connaissais pas ainsi. Le visage si décrépi. L’attitude si relâchée.

Décrépi, tu dis. De quoi tu parles, décrépi?! T’es qui d’abord pour dire ça?

— Mais un de vos plus fervents admirateurs, Monsieur! Vous savez, je relis votre unique recueil tous les soirs avant de me coucher. Je tourne et tourne les pages jusqu’à en avoir des coupures sur les doigts! Et la douleur que j’ai me rapproche un peu plus de vous chaque fois. Je vous aime tant, Nelligan, que j’ai collé vos portraits à tous les miroirs de ma maison! Et je dois avouer que cela me trouble fort que vous soyez si… différent…

— Ouais, te fie pas à c’t’image-là. Mon éditeur a pensé que publier la photo de mon neveu, c’était plus vendeur que de voir la face d’un vieux croûton.  

Croûton vous dites… mais où s’en sont allées vos belles paroles? Vos mélodies mirifiques?

— Écoute, tit gars, arrête de m’achaler avec tes mélodies de marde.  

Je suis frappé d’incompréhension; moi qui pourtant suis d’un naturel perspicace. J’insiste. 

— Et que faites-vous ici, si loin de chez vous, loin du jardin de givre dans cette chaleur décadente? Ah, laissez-moi deviner! Vous… vous expérimentez la souffrance solaire, le sacrifice salvateur, c’est cela?

— Tu délires, j’t’en vacances pis c’est toute. À part de ça j’écris p’us depuis longtemps. Vendre des t-shirts de bands c’est pas mal plus payant. Pis l’hiver je fais le père Noël au Carrefour Laval. C’est ben suffisant.

Je reste sans mots! Le désintéressement de Nelligan, son engagement solennel à l’Art, au Vrai, au Beau! N’était-ce donc que du cinéma?

Atterré. Je suis atterré. L’Albatros a les ailes coupées. Avant de partir, je réclame un petit souvenir. Un mot, un seul, de la main de l’écrivain. Une trace de son existence, de notre rencontre : « Est-ce que je peux avoir votre autographe s’il-vous plaît? », que je demande poliment, lui tendant ma plume préférée ainsi que mon exemplaire des Poésies complètes que je traîne tout le temps dans ma poche.  

D’un geste rapide et distrait, l’écrivain signe : Nel. Un vulgaire Nel. C’en est trop. Émile Nelligan n’est pas ce grand homme que je croyais. J’en suis maintenant convaincu. Son nom, si gracieux, Émile Nelligan, réduit à un seul pied. Nel, bon sang! La grandeur de Nelligan anéantie une fois pour toutes. Je ne me fais plus d’illusions…   

En rentrant à l’hôtel, je me dis : d’la marde. Je me dis que c’étaient des conneries, ces histoires de lyrisme immaculé et d’écrivain illustre. De génie. Émile Nelligan, c’t’un vieux gino qui sèche sous le soleil comme tout le monde. Comme les tomates. Un menteur. Un maudit gros menteur.  

J’pense que c’est l’temps que j’retourne chez moi. Qu’a se gèle le cul toute seule, la Norvège à Nelligan.