Les morilles


, p. 47-48.

Ce matin de mai 1945, Pierre va à la chasse aux champignons. C’est André, la veille, qui lui a parlé de la manne, « tu vas voir, il y en a tellement, c’est incroyable, on va se régaler ». Pierre croyait que c’était encore une plaisanterie de son cousin, mais André disait vrai. Comment se fait-il qu’on n’en ait jamais vu là avant? De loin, on dirait des feuilles de chêne. Quand on s’approche, on croit que ce sont des éponges, avec leurs alvéoles qui prennent la couleur du sable. Ils parsèment les plages, poussent par grappes. Pierre inspecte leurs chapeaux brunâtres, tout troués, pour vérifier qu’il ne s’y cache pas d’insectes. André dit que ce sont des morilles. Pierre trouve qu’elles ressemblent aux champignons que rapportait son grand-père après ses cueillettes en forêt, au printemps. C’est certain qu’ils sont comestibles. Et Pierre ne se privera pas. Pour une fois qu’il pourra se rassasier, manger tant qu’il a faim, tant qu’il en veut, pour une fois qu’il pourra en avaler jusqu’à en être malade, si ça lui chante! Après toutes ces années de coupons de rationnement, de mauvaise farine et de pain de plus en plus gris, Pierre jubile à la vue de tous ces champignons qui s’empilent dans son panier. Il se dépêche. Il veut en ramasser le plus possible. Ils sont apparus si vite, ces petits trésors; qui sait pour combien de temps ils seront là? Il y en a partout où on pose les yeux, des dizaines, des centaines de ces champignons à la texture veloutée et au pied creux. Ça change complètement le paysage. Dire qu’un an plus tôt, les Alliés débarquaient ici, de l’eau jusqu’à la poitrine, sous les tirs des mitrailleuses. La plage était un charnier. Elle est maintenant recouverte de champignons. Très vite, Pierre remplit son panier. Il le fixe sur sa bicyclette, qu’il enfourche en prenant soin de ne pas faire tomber sa précieuse récolte. Il se met en route pour le village, lentement, en se promettant de revenir l’après-midi même. Il les donnera à Denise, elle saura comment les préparer. Comment les préserver, surtout. Les sécher, peut-être? Denise saura.

Arrivé à la maison, « Denise! Regarde ce que je te ramène! », pas de réponse. Bon. Tant pis. Il laisse le panier sur la table. Sa femme aura les explications lorsqu’il reviendra de sa deuxième cueillette. Mais il est passé midi et Pierre a faim. Il regarde ses champignons, en prend un, le sent, l’examine. Il le nettoie rapidement et le coupe en deux, découvrant avec surprise que l’intérieur du champignon est vide. Il se décide à y goûter. C’est bon. C’est doux. Des arômes de noisette. Un peu caoutchouteux. Ça gagnerait sûrement à être cuit, mais Pierre, dans son enthousiasme, s’en satisfait pour le moment. Il en mange quatre ou cinq avec un morceau de pain et un peu de fromage. Au moment où il se lève de table pour repartir à bicyclette, il est pris d’un vertige. Il se rassoit, attend que le malaise passe, se dit que c’est un simple mal de tête. Des sueurs froides commencent à lui couler dans le dos. Il titube jusqu’aux toilettes, où il expulse péniblement tout ce qu’il a ingéré. Il ne fallait peut-être pas les manger crus, ces champignons. Mais il ne s’inquiète pas trop, des intoxications alimentaires, il en a connu depuis le début de la guerre, avec la viande séchée et le pain moisi. Il va s’allonger un moment. Denise ne devrait pas tarder.

Denise ne tarde pas, effectivement, et voyant son mari fiévreux et livide, s’empresse d’appeler un médecin. Mais ce dernier n’aura pas l’équipement nécessaire, les manœuvres qu’il tentera resteront inefficaces. Entouré de sa femme, inconsolable, et de son cousin André, qui vivra le reste de ses jours dans la culpabilité, Pierre mourra au petit matin.

Cette année-là, les morilles ont proliféré sur les plages de Normandie. Ce ne sont pas des légumes, comme on serait tenté de le croire, mais des organismes d’une autre nature, dont le chapeau n’est que la partie visible. Filamenteux, les champignons courent sous la terre comme de longs cheveux, comme des filets d’eau qui ruissellent. À l’endroit qui leur paraît propice, les belles morilles surgissent du sol, spongieuses, toxiques jusqu’à ce qu’on les cuise. Elles choisissent l’ombre des pommiers et des frênes, selon ce qu’on dit, mais elles aiment aussi les terrains accidentés, bouleversés. Elles poussent là où il y a eu des feux de forêt. Des forages.

Des bombardements.

Le Cercle des fermières

,
, p. 30-37.

1.

Lise et Elliot ont 15 ans. Elliot court. Lise tente de le rattraper.

Elle crie.

Elliot s’arrête.

 

LISE
Si je courais plus vite, je t’aurais rattrapé. Heu, non, les si mangent les rais… Si j’aurais? Si j’avais couru plus vite?

ELLIOT
T’aurais peut-être pu v’là deux mois. Mais ce mois-ci… bonne chance.

LISE
J’aurais pu si je courais plus vite. Si j’avais couru plus vite? (Pour elle-même.) Jeanne, maudit!

ELLIOT
On s’en fout, tu pourrais pas me suivre ce mois-ci.

LISE
Je t’aurais rattrapé, je t’aurais arrêté pis je t’aurais forcé à me voir, un peu.

2.

Retour en arrière.

Lise a 7 ans. Sa sœur Jeanne en a 13.

JEANNE
J’ai vu deux orignals cette semaine.

LISE
On dit deux orignaux.

JEANNE
Non, parce que je les ai pas vus la même fois. (Lise est perplexe.) Le premier c’était dimanche, devant le char, papa a donné un coup de roue pis on a failli se ramasser dans le fossé. Un orignal.

LISE
… deux orignaux, c’est ça la règle, un animal, des animaux…

JEANNE la coupe.
Le deuxième c’était hier dans un petit boisé entre deux stationnements à Ste-Marie-de-Beauce. Pauvre p’tit. Il avait l’air pas mal perdu. Un autre orignal, énorme et apeuré. Tu vois? Ils étaient pas ensemble, les deux, c’était pas une équipe, là. C’était deux orignals vus séparément.

LISE
T’es sûre? Parce que la maîtresse nous a dit que ça se dit pas…

JEANNE
C’est une exception. Tu vas sûrement l’apprendre dans les prochains jours. Faut apprendre les règles, pis après on apprend les exceptions. Là tu le sais d’avance, es-tu contente?

LISE fait signe que oui avec fierté.

3.

Sonnerie de téléphone. Fortunate, 15 ans, répond.

FORTUNATE
Allô?

LISE
Est-ce que je pourrais parler à Fortunate, s’il-vous-plaît?

FORTUNATE, toujours aussi blasée.
C’est moi.

LISE

FORTUNATE
Allô Lise. Pourquoi tu m’appelles?

LISE
Pour prendre de tes nouvelles.

FORTUNATE
Juste ça?

LISE
Ben là, on s’est pas vues depuis deux jours… Il y aurait pu se passer quelque chose.

FORTUNATE
Non. Rien.

Long silence.

LISE
Je me suis fait un ami l’autre jour.

FORTUNATE
Qui?

LISE
Je le connaissais déjà… mais c’était pas vraiment… t’sais mon ami.

FORTUNATE
C’est qui?

LISE
Je l’ai rencontré autour de ma maison. Il courait. T’sais, il s’entraîne pour le marathon… mais en rond. Faque, dans le fond, il tournait.

FORTUNATE
Coudonc, c’est tu ton…

LISE
Oui… on peut dire ça comme ça.

FORTUNATE
C’est qui?

LISE
L’autre jour il m’a dit qu’il avait une maladie.

FORTUNATE
Une maladie! Quel genre de maladie?

Petit malaise.

LISE sort un papier et le lit.

L’anémie falciforme.

FORTUNATE
C’est quoi? C’est tu contagieux?

LISE
Ça doit pas. C’est dans son sang. C’est comme une malformation des globules rouges.

FORTUNATE
Qu’est-ce que ça fait?

LISE
Ça fait qu’il change son sang à tous les mois.

FORTUNATE
Toute son sang?

LISE
Ouais. Toute au complet.

FORTUNATE
Il le prend où?

LISE
Ben à l’hôpital, là. Il y a des gens qui donnent faque ça fait une grosse réserve.

FORTUNATE
Genre des barils de sang?

LISE
Je sais pas s’il y a des barils… moi j’ai juste vu des petits sacs.

FORTUNATE
Mais les gens qui donnent leur sang… c’est tu parce qu’ils sont morts?

LISE
Non. Ma mère, elle en a déjà donné pis elle est pas morte.

FORTUNATE
Faque t’es certaine… que c’est pas contagieux cette maladie-là?

LISE
Ben là, j’espère… on s’est embrassés.

FORTUNATE
Ah ouais! C’était comment?

LISE
Rude. Il s’était pas encore pratiqué ce mois-ci.

FORTUNATE
Lise, c’est qui?

LISE
Elliot.

4.

Les retours à la ligne marquent des changements d’intention.

ELLIOT, d’un débit très rapide.
J’ai l’anémie falciforme et je suis marathonien.

Ça n’a pas la syphilis ni d’allergies majeures.

Ça n’a pas le paludisme pis ça ne prend pas de drogue.

Ça n’a pas le cancer pis ça ne s’est pas rendu au Moyen-Orient dans la dernière année.

Ça n’a pas bu de lait, surtout pas du 3,25 %, au cours des dernières vingt-quatre heures.

Ce n’est pas toxicomane ni moins gros que cent dix livres.

Ça ne s’injecte pas d’insuline ni le sida.

Ça n’a pas été percé ou tatoué pis ça n’a pas accouché dans les six derniers mois.

Ça n’a pas mangé beaucoup dans les dernières vingt-quatre heures.

Ce n’est pas homosexuel, ou ça l’était avant 1977. Ça n’a pas mal à la gorge.

Ça n’a pas mangé de beurre dans les dernières vingt-quatre heures.

Mais.

Un temps.

Ça a donné.

Un temps.

Souvent, ça a triché aussi. Ça s’est dit pis s’est répété que l’important, c’est de participer, pis ça ne s’est pas formalisé, surtout pas, de me shipper du sang pollué.

Un temps.

Ça le fait au nom du devoir civique.

Ça le fait pour aider sa patrie, pour maintenir le niveau de la réserve de sang collective.

Ça le fait, je sais pas… pour préserver des espèces rares, pour l’image patriotique… ou peut-être juste parce que c’est donc valorisant de se répandre partout.

 

On retrouve Elliot main dans la main avec Lise.

ELLIOT
Quoi?

LISE
Rien.

ELLIOT
Pourquoi tu me regardes de même?

LISE

ELLIOT
Allez!

LISE
T’embrassais mieux le mois passé.

Elliot ne sait plus quoi dire. Silence. Un temps.

Un souffleur surgit alors sur scène.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé, j’étais faible. (Elliot répète à voix haute.)

Je manquais d’eau et de globuline. (Elliot répète à voix haute.)

Mais j’avais trop de substances alimentaires. (Elliot répète à voix haute.)

Sûrement un donneur épais qui avait mangé du beurre. (Elliot répète à voix haute.)

ELLIOT
Je suis habitué d’éviter la ligne droite parce que je ne sais pas regarder en avant.

Je cours en rond. Ça me permet de deviner mon chemin.

C’est cyclique, mon affaire, jamais tout de go, souvent exagéré, pis toujours à recommencer.

Un temps.

Je change de carburant au mois.

Mais je n’arrête jamais de courir. Même quand je ne suis pas capable de courir.

Des fois, je parcours huit tours de piste. D’autres fois, trois.

Il m’arrive de courser contre les trains, les bateaux et les chevaux.

Ceux qui tournent en rond, bien sûr.

Mes victoires dépendent de ce qu’on me donne : de l’ordinaire ou du super.

Le mois passé, par exemple…

Elliot hésite. Silence. Un temps.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé, j’étais fort. (Elliot répète.)

J’avais des nutriments à profusion. (Elliot répète.)

Sûrement un donneur qui avait des problèmes d’absorption intestinale. (Elliot répète.)

ELLIOT
Tu m’énerves tellement, câlisse.

LISE
C’est quoi ton hostie de problème, Elliot? On dirait que t’es dans tes SPM.

ELLIOT pleurniche.
Tu le sais que t’as pas le droit de me dire ça.

T’as pas le droit de me parler de SPM. Tu peux pas comprendre.

Silence. Un temps.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé…

Un temps.

Le mois passé, j’étais pas mal émotif. (Elliot répète à voix basse.)

Je pétais les plombs à rien pis je me mettais à pleurer comme une petite fille. (Elliot se retourne et se tait.)

ELLIOT
J’ai une dystonie multifocale, mais encore plus du cou, et je suis toujours à l’hôpital.

Je fais pitié, dur pis toujours marche arrière.

J’en développe même des blocages.

Ça me dit d’arrêter de forcer pour débloquer, mais ça oublie toujours que mon réservoir de volonté dure juste un mois.

 

Ça peut, ça a le choix de revenir six fois par année.

Moi, je dois, j’ai pas le choix, y aller douze fois.

Ça m’étend, je me couche pas.

Ça m’étend sur une chaise, pis ça me vide de moi en me remplissant de ça.

Quand je reviens de ma transfusion, je change mes meubles de place, je modifie mes mots de passe, je me crée un nouveau programme d’entraînement

… pis ma blonde change de chum.

 

Je suis un homme SPM.

Sûrement un des rares sur la planète qui comprend à quel point c’est chiant de se faire rappeler que ses fluides ont une influence sur lui.

Le mois passé…

Elliot hésite. Silence. Un temps.

SOUFFLEUR, en direction d’Elliot.
Mais tu te rappelles quand même.

Des plans de match de tes 7 ans.

De tout ce que t’as pas pu accomplir parce que t’as pas de vitesse de croisière.

ELLIOT et le souffleur en chœur.
Ça te rappelle quand même.

Ce que t’étais capable d’accomplir avant.

Tes anciennes vitesses qui ont fané.

Ça te rappelle quand même.

Que t’as pas de moi.

Que t’es une aire communautaire qui ne repose pas en paix.