Voyages


, p. 57-59.

Je n’ai plus faim pour vos voix. Un buisson d’épines veille là où vous auriez trouvé mon corps. Je vous laisse l’hiver au bout de la nuit, je vais coucher ma peur sur les vagues. Les mains en porte-voix, pour mieux cracher les choses du ventre : je mettrai ma bouche en colère. Je chercherai le temps, les heures, pour les étendre comme un radeau et y coucher mon sang.
Ce sera comme boire tout le noir dans le ciel.

Je pars pour ce voyage infini de guérir.

*

Dans la ville interminable de mon chagrin, les gens parlent froid, les pieds tournent à vide. Ça sent la fumée moite des grands feux d’hiver qui consument l’été. Tout le monde a abandonné.

Aujourd’hui,
il ne grise plus,
il ne chien plus,
il ne pleure même plus dans le vent.
Ici, les gens rentrent les yeux au creux des terriers, la peur tressée dans les cheveux. La rue grise et ses vieux loups de trottoir.

L’amour se cache dans les fossés avec les enfants en son centre. Ça sent la mer quand elle se vide. Dans cette ville, les sols sont bordés blancs d’oiseaux morts. On ne fait qu’attendre la chaleur, mais le matin s’étire dans les bouches en neige. Il faut glisser sur le givre vers un soir de plus. On ordonne les jours avec les autres jours, les peines avec les pleurs. Et les rires dans la voix des vautours. On range les corps dans la grande boîte des corps. La nuit doit toujours tomber, lourde, pour faire plier les hommes.

 

 

 

Je rame mon chemin.

Je marche le pays de la haine. C’est là que je te retrouve, sous les grands arbres de pluie.

Je suis la migrante. J’avance sur la terre d’ombre, dans l’étau serré de ta lumière. Migrent mon corps et son grand manteau d’amertume, tandis que pendent aux fenêtres de longues filles en mal de toi. Pendent leurs entrailles plus blondes encore que mon amour, où tu as planté tes fanions.

Je ne peux bâtir ma maison au milieu de ces avenues de silence, là où les chasseurs ont traqué ta seule parole blanche. Cet endroit donne mal au ventre, aux souvenirs du ventre.

Je te laisse ce territoire pour livrer bataille à l’ennui.

Je te laisse ton pays.

*

J’invente mon ultime fuite sous la terre, là où même les fous ne posent pas les yeux. Ce grand trou du monde où je coucherais ma peau.
Dans les tréfonds de ma tête, il n’y aurait plus l’abandon, il n’y aurait même plus la mort. Il resterait le sommeil, surtout au fond de l’eau.
Partout, le silence entre deux averses. Peut-être qu’il n’y aurait même plus l’amour.
Mais ce serait difficile.

Je ne marcherais pas. Quelqu’un me porterait. Je ne parlerais pas. On m’entendrait. Quelqu’un me bercerait, toujours.
Toujours. Il n’y aurait plus d’ordre. Mais on garderait la lumière, un peu.
Il resterait le sommeil.
Beaucoup,
très profond,
et très loin.
Pour l’amour, je ne peux dire encore.

Cet endroit n’existe que sous la terre de ma tête, et le bout du monde est plat comme ma main.

Je reviens vers le grand lit, reprendre mon corps chaud. Entasser ma peur et vos voix en un buisson d’épines.

 

 

 

 

Et y mettre le feu.

 

 

 

 

 

 

 

Ton départ sur les arbres


, p. 18-20.

C’était dans la lumière presque morte des fins de journées d’été qu’il fallait que j’enroule mon corps sur lui-même. Enfoncer mon dos dans la brique, fermer les yeux sur Saint-Denis, ça me replaçait la tête. Tu me trouvais toujours dans la même position : une bière entre les jambes et une en réserve, à droite de mon genou. Quand tu sentais que c’était une grosse soirée, avec des idées de grands vents qui ne voulaient pas mourir, tu entrouvrais la porte pour déposer une troisième bouteille sur le sol devenu sombre. Je n’avais pas bougé. Le balcon était à moi. Des fois, tu soulevais le rideau du bout des doigts pour observer ta blonde avoir envie de se dissoudre. Tu n’essayais jamais de comprendre. Je finissais par me coucher en chien de fusil, je t’offrais mon dos avec le motif de la brique gravé dedans et les voisins te demandaient si j’allais bien.

En vérité je me construisais des conneries, un mensonge de folle.

Entre deux camions la rue a cessé de trembler, et je me suis dit que je n’en pouvais plus.

Je l’ai murmuré à bout de souffle, avec ma voix qui voulait être heureuse : c’est fini, j’abandonne. Les mots, je les ai suspendus dans notre air pour que tu les trouves.

Tu as mis un sac de vêtements et des boîtes de livres devant la porte. Moi je me suis réfugiée dans ce qui était notre lit. On s’est regardés dans les yeux à travers le mur, mais il n’y avait plus rien à faire. Tu es parti. J’ai voulu m’enliser assez loin sous les couvertures pour couper l’oxygène et empêcher les larmes.

Mais elles ne sont pas venues.

Toute une nuit à comprendre que les départs ne sont que de l’air froid. Les nuits froides, je les avais oubliées. J’avais oublié que l’absence est désagréable sur la peau, et le teint du temps qui stagne, trop long pour être vrai. Il m’a fallu apprendre à vivre avec rien. Vivre à perte.

Puis enfin mes fièvres ont su s’étendre, et mes membres aussi. J’ai senti mes poumons s’ouvrir avec la cage autour, construite dans le sommeil des derniers mois. Et je n’ai plus eu peur de ne pas être assez. Mon corps, étendu dans l’espace, n’appartenait à personne. En balayant les images du matelas, j’ai fait du progrès.

J’ai pris le froid dans mes bras.

Un soir où on buvait des grosses bières à la bouteille en semant nos mégots sur la rue, quelqu’un a hurlé qu’il fallait bien profiter de la vie, après tout. J’ai aimé l’idée quand elle a résonné sur les arbres. Il ne te ressemblait pas. Je l’ai suivi dans les rues en fumant une cigarette quêtée. Je ne pensais pas aux murmures des autres sur mon dos. Le vent soufflait sur nous le ciel noir, dans mes cheveux, sur ma peau. Ça fondait sur moi. Quelque part entre la nuit et le matin, j’ai respiré.

 

 

 

Je vivais.

Dans son appartement, j’ai fait passer le mégot par le tuyau du lavabo de la salle de bain, j’ai essayé des sourires dans le miroir. Une petite salle de bain pas trop propre, mais je n’y pensais pas. J’ai fait l’étoile blanche sur son lit. Il ne m’aimait pas, mais au moins il le faisait bien.

Quand il a voulu me revoir, j’ai dit que j’avais gaspillé du temps déjà à embrasser sur le coin des nuits. À croire aux orgasmes comme à des prières, que d’autres m’avaient posées sur la nuque, la nuit, comme des fleurs. Mais jamais de vraies fleurs.

Qu’êtes-vous venus faire dans ma vie?

Un jour, j’avais cessé d’être heureuse. Comme quand on arrive à la frontière entre le soleil et la pluie. Là où il fait sombre avec encore des traces de ce qui était beau. C’était le malheur et j’avançais dedans. Dans le désenchantement je suis même allée coller ma joue tout au fond, contre ton mur. Pour moi c’était trop dur, j’aurais dû être libre, je voulais être bien. Je me suis mise à aller au lit sans t’attendre, à fumer sans te regarder dans les yeux, le pli au front, le corps détourné. La découverte du son de nos voix qui crient. Pour survivre j’ai dû courir dans les escaliers, frapper sur les meubles, pleurer dans la rue. Gueuler des larmes dans un égarement que je n’avais jamais connu, avec ta froideur sur le trottoir qui me regardait inventer des cris de guerre. Je t’en ai voulu pour toutes les fois où tu me coupais jusqu’à l’envie d’être belle. Quand j’étais pliée en deux de colère, les pieds et les mains liés dans un amour fait de souvenirs à moitié inventés, des souvenirs où l’on ne distinguait plus les visages.

Je n’ai plus voulu me battre et maintenant je dors avec l’air vide que tu m’as laissé comme vengeance. En quelques phrases c’était fini et j’accepte les insultes, les rancœurs, les messages qui m’invitent à ne pas venir où tu seras.

Mais je suis loin.

Et je me dis que je peux tout faire
ne pas mourir
ça commence
Je crois que je serai libre.