T’sé des fois t’as un cauchemar pis tu l’aimes


, p. 21-24.

Je vais commencer avec le plus important : Bonjour Francine, merci pour les biscuits.

Je me suis un peu perdu finalement je pense. C’est pas clair. Rien n’est clair. Je suis dans le bois et il fait noir et j’ai perdu mes lunettes (est-ce que j’en portes d’habitude?) et je ne sais pas trop ce que je fais avec mon crayon. Tout est lourd et flou vu d’ici. Je me sens engourdi de l’âme et ça chatouille un peu. Merci pour tout, Francine, merci pour les biscuits. J’ai trouvé une boîte à mail accrochée à un arbre. Je vais y glisser ce message, avec une enveloppe, un timbre, ton nom et le mien, tout ce qu’il faut mais je ne sais pas encore exactement pourquoi ça va se rendre. Je ne sais pas pourquoi on s’est croisé hier et je ne sais pas pourquoi je suis parti.

En même temps c’est peut-être une mangeoire à oiseaux. C’est très difficile. J’ai mal à la tête. C’est diffus comme instant mais j’ai l’impression d’être éclairé, de cerner certaines choses quand même donc je communique. Tes biscuits sont vraiment bons je vais finir par tous les manger c’est promis. Merci Francine. C’est vraiment rough à décrire, une situation. Je ne sais pas comment ils font au patin artistique. Il y a tellement plein de choses à dire et chaque fois on dirait qu’on en dit juste un peu. Chaque fois on dirait qu’il nous en manque des morceaux : c’est essoufflant. J’espère que tu te souviens de moi. J’espère que tu espères qu’on se souvienne de ce qu’on a vécu. Moi ça commence à m’échapper, comme on s’évade d’une prison ou comme on échappe une collation (mais qu’on la mange pareil quand personne regarde).

Revenir aux choses importantes : J’ai mal à mon pied. J’aime ma mère. Je ne sais pas où je suis. Je sais qu’il faut que je t’écrive. Tu vas peut-être me chercher. Je n’ai aucune idée comment m’y retrouver moi-même mais voici quelques indications : Il y a un arbre plus gros en face de celui avec la peut-être mangeoire. Il y a quelques buissons aussi. Un oiseau vient de passer. Il me reste un biscuit. C’est vraiment confus, vivre des affaires de même. Peut-être qu’un jour on comprendra. Merci Francine. C’est manifestement pas une boîte à mail. J’entends une rivière, on est comme en pente, il doit y avoir une montagne ou un creux ou bien c’est juste une pente toute seule ou bien je m’en viens vraiment incohérent dans mon rapport à l’espace et il n’y aurait pas de pente finalement : Ça aussi je pense que ça se peut. Les informations sont pas toutes claires et surtout pas toutes là. Ça donne peur de soi avoir mal à la tête de même. C’est difficile. Faudrait que j’arrête de regarder partout comme ça. Ce qu’il y a autour de moi va me trouver louche et ça va m’étourdir si j’observe trop. Mes yeux vont tomber ma tête va imploser tout va tomber c’est difficile. Je sais de moins en moins c’était quoi hier. Je crois en toi tes cheveux sont beaux les biscuits sont bons on s’est néanmoins tenu la main c’est pas rien j’ai mal à la tête les détails se sauve à la course quand je ne regarde pas je ne sais plus ni où j’en suis ni où je suis ni où ça s’en va le monde. Merci Francine.

Le ciel est bleu c’est l’heure du snack. C’est vraiment une demi-heure lourde et ça passe pas très vite. Je ne t’oublie pas. C’est comme si je cherchais mes clés. Ne soyons pas pressés, Francine, merci pour les biscuits. Je vais survivre. Je vais me rendre. Il doit y avoir un chez moi là-dedans quelque part dans le bois avec les ours et la migraine et les mouches et le dernier biscuit. Il doit y avoir un endroit à moi avec des coussins et du repos. Il y a un buisson, l’oiseau s’est pas arrêté à la boîte à mail même si c’était l’heure de son snack ça doit être une boîte à mail c’est forcément une boîte à mail je n’en ai aucun doute on ferme le dossier c’est chose close. Par le temps que le facteur arrive je ne serai plus ici et j’aurai mangé le dernier biscuit et ma lucidité bancale aura fini de passer comme l’oiseau. Je serai vraiment très ailleurs quand tu vas lire ceci. Je ne suis pas certain d’exister réellement et de toute façon je n’ai pas d’adresse. Tu ne pourras définitivement jamais me répondre. C’est comme lancer un frisbee en bas d’un pont. On sait qu’il va se rendre en bas mais on ne sait pas pourquoi. On sait qu’il va aller loin, qu’il va probablement être correct mais on y donne quand même une petite tape dans le dos. On le trouve quand même spécial de s’aventurer ainsi dans le cosmos. Si on se sent pris d’un élan cute, on y donne un petit bec sur le front, lui souhaite bon voyage. On lui dit de nous écrire. On est content de l’aider un peu dans ses affaires, dans sa quête, en le lançant néanmoins au bout de nos bras. On doute un peu mais on sait que c’est la bonne chose à faire. Merci Francine, à date le dernier c’est vraiment le meilleur, tu as raison.

Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe. Ma randonnée pédestre est pleine de nœuds sans réponses. Je vais plier la feuille, la mettre dans l’enveloppe et mettre ça dans la petite maison rouge clouée à l’arbre. Je me relis et je ne sais plus ce qu’est une forêt. Pardonne ma confusion. Merci encore.