Couper nos cœurs à la cuillère


, p. 21-22.

À Alexe Marcotte

On voulait assassiner le temps et devenir des étoiles
on aimait mieux mourir que devenir des adultes
souffrant en silence de notre syndrome de Peter Pan
je détestais vivre autant que je t’aimais

ouvre les yeux
tu ne rêves pas
tu es grande maintenant
et les maisons sont pleines d’hommes tristes 
qui rêvent de balades en forêt
et les forêts sont pleines de pendus
de petits garçons prêts à te briser le cœur en deux 
pour t’appartenir l’espace d’un instant

ouvre les yeux
on ne va pas mourir d’une épopée grandiose
on va survivre comme tout le monde
et tu riras de ces hommes fous
fiers d’avoir perdu tout l’éclat dans leurs yeux
et moi comme une prostituée
je me vendrai pour un trop beau pour vivre
à répétition
jusqu’à l’ivresse

viens je m’en vais
je ne peux pas rester là où j’ai mal d’avoir vieilli
prends ma main
ces autres mondes sont si près

j’apprendrai à t’aimer dans toutes les langues du monde
je prendrai nos rêves en otage jusqu’au bout de notre sang
et tout aura alors un sens
à tout jamais un sens

Alexe tu seras ma religion et je te prierai sans cesse
tu seras fête et chaque jour nous nous déballerons

Poème à Russell


, p. 27.

je me demande où vont les souvenirs lorsque quelqu’un meurt
je me demande si de l’autre côté de la couche d’ozone
là où la gravité n’existe plus
je me demande s’il flotte dans l’air
une multitude de petites boîtes
de toutes les couleurs
remplies des souvenirs de ceux que l’on a perdus
de ceux qui se sont égarés

je me demande combien de ces petites boîtes contiennent mon sourire
combien de sourires contient chacune de ces boîtes
combien de sourires contiennent toutes ces petites boîtes
et si on les ouvrait toutes, combien de bonheurs en sortiraient
dis-moi, je me demande?
est-ce l’errance des âmes de ceux que l’on perd qui crée le vent?
est-ce que la mort est une forme d’apogée?
arrive-t-elle à un moment déterminé par le vent?
est-ce que l’on meurt lorsque notre petite boîte, quelque part
de l’autre côté de la couche d’ozone, là où il n’y a plus de gravité
est complètement remplie de beaux souvenirs?
est-ce que ce sont toutes ces petites boîtes
de toutes les couleurs
que l’on appelle les étoiles?

et si jamais toutes ces questions
arrivaient jusqu’à toi
tu ferais briller
cette petite boîte
qui est la tienne

par-delà les temps
peu importe où tu te trouves
je regarderai le ciel
en attente d’un sourire