Je vais bien et vous


, p. 6-8.

J’écrirai cette chose que j’écris toujours parce que je ne sais pas quoi écrire. J’écrirai cette chose parce que je ne sais pas comment écrire autre chose que ce qui me passe par la tête, que ce que je pense, et que cela est ennuyant. Que cela est endormant. Que cela donne envie d’interrompre sa lecture et de faire autre chose. De rencontrer une étrangère dans la rue et de dire bonjour comment allez-vous pour qu’elle réponde je vais bien et vous? Mais en réalité quand on dit je vais bien et vous, en vérité c’est un mensonge et les choses se compliquent. En vérité vous vous levez de votre lit une heure après que votre alarme ait sonné parce que vous avez passé l’heure là, au fond de votre lit, à réfléchir à toutes les raisons pour lesquelles vous ne devriez pas vous lever. En vérité du fond de votre lit vous pensez à ce garçon qui vous a quittée, vous pensez à ce travail que vous devez rendre vendredi mais que vous n’avez pas commencé, vous pensez à votre meilleur ami qui est décédé avant votre rendez-vous sur la terrasse du Détour Bistro où vous auriez dû boire quelques allongés, entre deux courriels répondus en retard, toujours en retard, désolée pour le délai de la réponse. En vérité quand vous dites je vais bien et jai passé un très bel été, vous pensez à ce matin même quand vous avez échappé votre tasse de café chaud de café noir sur vos bas blancs. Vous pensez à cette phrase que vous tentez d’écrire depuis des années mais qui ne vient jamais comme vous la voulez, à cette idée que vous voulez mettre sur papier mais qui ne s’y met jamais comme il le faut. Mais peut-être pensez-vous aussi à cette fille que vous avez croisée dans un bar, un bar chic, et que vous avez presque embrassée. Peut-être sans doute aussi à cette dernière cigarette dans votre paquet de cigarettes et à toutes les fois où vous avez tenté d’arrêter de fumer.

Et puis vous revoyez ces paysages que vous longiez en train tous les étés de votre enfance quand vous parcouriez du nord au sud la côte est américaine et entre deux sièges vous revoyez cette lumière qui entrait par la vitre froide sur laquelle vous appuyiez votre front qui laissait une trace grasse, une trace grasse sur la vitre froide. Et ces deux longues rides qui creusent lentement et paresseusement les deux côtés de votre bouche joignent votre nez à vos lèvres sur le miroir sale de la salle de bains.

Et en images que votre interlocuteur ne voit pas, vous revivez ce rêve récurrent dans lequel vous tuez votre mère à coups de hache, de couteau de chef, de marteau, à coups de mains autour du cou serré, toujours plus serré, comme votre jean que vous n’arrivez plus à boutonner. Et vous souriez d’une oreille à l’autre et, vous dites-vous, il ne faut pas que je paraisse fausse, il ne faut pas, vous dites-vous, que je paraisse autre que ceci que je donne à voir, autre que le bel été que j’aurais passé. Et enfin vous pensez à cette connaissance que vous avez croisée sur le trottoir du boulevard Saint-Joseph et que vous avez saluée de la main et vous revoyez son regard qui s’est détourné, vous savez avec certitude qu’elle a détourné le regard et vous vous dites qu’au fond personne ne s’intéresse véritablement à toutes ces choses que vous écrivez, à vos pensées qui courent entre vos oreilles et à gorge déployée vous riez d’une blague qu’on vous raconte, une histoire drôle, une anecdote, et finalement vous comprenez pourquoi vous préférez toujours écrire des choses ennuyantes et peut-être un peu simples. Simples comme bonjour madame, comme bonjour monsieur. Comme how do you do et comme je vais bien et vous.