Hôtel Europa


, p. 31-33.

trois heures du matin et la femme de l’accueil raconte les corps qui explosent sur la place sculptée en roumain en italien en anglais

les pieds de l’étranger brûlent il finit
l’eau il en redemande il balbutie qu’il est
en fuite des histoires

mais le temps passe et la femme part et revient sans eau    avec son histoire    avec sa crainte d’exploser et son attention extrême sur ses mains et l’attention extrême de l’étranger sur ses mains     la femme parle et brûle et la torche vivante court après l’étranger avec toutes ses mains pleines de bouteilles vides

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

corps relâchés sur les canapés dans la pénombre    la pluie les coupes du monde     l’acte humide sur la vitre comme la chair se caille    les bras somnambules gesticulent une croyance amnésique

on crie réveillez-vous dénudez-vous
montrez une liberté quelconque montrez
ce sang cette peau ces os ces muscles
gonflés prêts à exploser

le déracinement des paroles des autres      le déchaînement des tripes de l’histoire dans leur bouche

les corps sur le canapé sont désormais un rêve     l’histoire survit seule et se pardonne    dans la chambre de l’étranger deux siècles de solitude éveillée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
l’exil a les os enfoncés dans la table    il est un dialogue entre des retraités et des chômeurs    des étrangers en métamorphose dans les saisons et les langages     l’ignorance de la solitude condamne la vie à la répétition dans la lutte et dans l’incompréhension
                       les Québécois parlent en français ils rient en allemand se souviennent de comptines belges s’aventurent dans des narrations épiques hongroises et serbes     mais si un islandais affirme leurs origines étrangères alors ils le lavent de bière et l’insultent en italien
              au-delà des identités le survivant se protège en buvant des litres d’insolence      il remplace la terreur par la perte de contrôle     arrogant il ne cède pas au compromis des traditions qui se côtoient et brûlent dans le même feu
                            dans cette intolérance résistante les étrangers se retrouvent à l’Hôtel Europa ils profitent d’une fatigue et d’une insomnie croisent des anecdotes mangent des tapas se rappellent leurs amours crachent dans leurs verres se nourrissent de leur lymphe et seul l’orgueil reste comme une liberté