Fait divers


, p. 40-42.

Il est mort. Mort. Il ne respire plus, il ne voit plus, il ne rit plus, il ne dort plus, il ne mange plus, il ne sourit plus. Il n’est plus. « Il » parce qu’il y a à peine cinq minutes je ne savais même pas son prénom. Je l’avais oublié. Son prénom. Oublié ou peut-être jamais entendu. Mal compris. Mal écouté. Est-ce que j’avais écouté? Qu’est-ce que j’avais retenu? À quoi j’avais bien pu penser pendant qu’il parlait? Pendant qu’il me parlait. Pendant qu’il parlait encore. À l’époque où il parlait encore. Il y a trois jours il parlait encore. Il y a cinq jours il me parlait encore. Il y a six jours je ne le connaissais même pas. Aujourd’hui il est mort. Hier il était déjà mort, mais ça je ne le savais pas encore. Aujourd’hui je le sais. Alors pour moi, aujourd’hui, il est mort.

Radio-Canada en parle, dans la section régions, Québec, en date d’hier. Si Radio-Canada en parle c’est que ça doit être vrai. Si Radio- Canada l’écrit c’est que c’est arrivé. C’est arrivé ici, il y a deux jours. C’est arrivé il y a deux jours pas très loin d’ici. C’est arrivé. Il est mort.

Comme un fait divers. Non. Pas comme. C’est un fait divers. Cet homme est un fait divers. C’est tout ce qu’il est depuis hier. Il n’est plus rien. Il n’existe plus que sur papier. Sur papier, il est un « jeune homme européen de 23 ans ». C’est pire encore. Il n’est plus ni nom, ni photo, ni sentiment. Il n’est qu’un « jeune homme européen de 23 ans ». L’âge, le sexe, l’origine, l’âge. Le sexe. L’origine. Ça, c’est important. C’est important puisque Radio-Canada l’écrit. Qu’est-ce qui est écrit d’autre ? Il n’est pas mort seul. Il est le seul à être mort mais il n’était pas seul. Il était avec sa sœur, « une femme âgée de 25 ans ». Il était avec ses parents aussi. Enfin non, pas vraiment. Ils étaient là, mais ils n’étaient pas là. Pas là où il fallait, pas là où ils auraient dû être. C’est ça qu’ils doivent penser ses parents. Ils n’étaient pas là où ils auraient dû être. Depuis deux jours c’est ça qu’ils doivent penser, non? Et lui? Il était où lui? Sûrement là où il n’aurait pas dû être. Sûrement. Et elle? « Une femme âgée de 25 ans », elle était où, elle? Là où elle n’aurait pas dû être non plus. Pourtant, elle n’est pas morte. Elle, elle n’est pas morte. Pourquoi? C’est ça qu’elle doit penser elle. Pourquoi? Pourquoi, s’ils étaient au même endroit, là où ils n’auraient pas dû être, pourquoi elle n’est pas morte et lui, il est mort?

« Il était en vacances au Québec avec sa famille. » Vacances. Québec. Famille. Une vraie carte postale. Ce n’est pas une carte postale. C’est un fait divers. C’est un fait divers et un homme est mort. « Un jeune homme européen de 23 ans » est mort. Il est mort. Loin de chez lui. En vacances. En vacances loin de chez lui. Mais pas seul. Non. « Avec sa famille. » Avec sa famille c’est mieux que seul, non? Est-ce qu’il y a du mieux dans la mort? Est-ce qu’il y a du mieux ou tout est pareil? Tout est mort. Il est mort.

Il n’y a sûrement pas mieux mais il y a pire. « Les parents, tous deux sur la même motoneige, ont perdu de vue leurs deux enfants qui les suivaient sur une deuxième motoneige. » Ils les ont perdus? De vue. Ils (les parents) les (les enfants) ont perdus. Les parents ont perdu leurs enfants. Leur enfant. Les parents l’ont perdu. Radio-Canada dit que les parents l’ont perdu. Comme un trousseau de clefs qu’on égare. Ils l’ont PERDU. Ils l’ont égaré. Ils ne l’ont pas retrouvé? Si. Ils l’ont retrouvé. Au fond d’un ravin, ils ont retrouvé leurs enfants et la motoneige. L’un d’eux était mort. Il est mort.

Leurs enfants. Un frère, une sœur. Une sœur blessée, une victime? Non, la sœur de la victime, mais pas une victime. Blessée. Sérieusement blessée. Transportée dans un centre hospitalier. C’est grave ça, transportée dans un centre hospitalier. Ça sonne grave. Ça sonne comme une victime. « On ne craignait toutefois pas pour sa vie. » Elle vit, donc ce n’est pas une victime. Elle est blessée. Sérieusement blessée mais elle n’est pas morte. Une, deux, trois, quatre lignes tout au plus. Voilà ce qu’elle est, quatre lignes tout au plus. Quatre lignes d’un fait divers. Pas une victime. Elle n’est pas morte. Elle est blessée mais elle n’est pas morte, lui, il est mort.

Il faut finir, terminer, il faut trouver une fin. Il faut conclure. C’est un fait divers. Un fait divers ça vient toujours avec une conclusion. Il faut une conclusion. « Une enquête a été ouverte, mais il semble que l’inexpérience pourrait être un facteur. » L’inexpérience. Son inexpé- rience. Son erreur. Sa faute. À lui. Sa faute à lui. Pourquoi? Il n’est plus là. C’est trop facile de dire sa faute à lui quand il n’est plus là. Il n’est plus là. Plus jamais. Ni là, ni ailleurs. Il n’est plus. Il ne sourit plus, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne rit plus, il ne voit plus, il ne respire plus. Mort. Il est mort.

Il s’appelait Ghislain.