Le retour de la nuit


, p. 41-42.

Au début de la soirée, la lumière du dehors pénètre le bus et rase la route. C’est une lumière basse et chaude, c’est le dernier jour des vacances. Il faut reprendre la route. Je me rends compte de l’été. En partant, il me laisse toujours une odeur légère et bonne, qui rentre par mes lèvres et descend jusqu’aux tripes. Ce que je sens, c’est un peu l’odeur du foin humide au milieu de la nuit, quand on roule à fenêtres ouvertes, le buste hors du véhicule qui nous conduit. Alors que le jour tombe, je continue de rejouer les événements dans ma tête. J’essaie de revivre ceux qui résistent à la mémoire. J’essaie aussi de dormir, pour rêver, pour en atteindre d’autres qui ne viennent pas. Julie s’endort à côté de moi. Sa tête balance au bout de sa nuque, secouée par les irrégularités de la route. Quand je la regarde, je suis impressionnée, je n’ai jamais réussi à dormir dans un bus. Mon corps, s’en est un qui ne peut pas trouver le sommeil, réveillé par toutes ses chutes et le rebord lisse et rond de la fenêtre et les genoux appuyés sur la moquette du siège avant qui glissent, glissent et le corps qui se replace, se ressaisit brusquement jusqu’au prochain abandon.

Je suis éveillée, toujours. Mon corps me fait traverser la nuit. Je regarde les champs au pied de la route et les herbes folles éclairées par les phares. Des derniers moments de l’été, mon esprit glisse vers des souvenirs antérieurs. Ma somnolence suspendue compare cette nuit-ci à celles passées à dormir avec obstination. Dans mon lit, j’ai passé des nuits confinées. J’ai redouté les aubes. Je me suis détournée de la montée superbe du jour, du grand arbre vert qui remplissait ma fenêtre, des rayons chatoyants qui fendaient le mur blanc de part en part. J’y attendais quelqu’un qui ne reviendrait pas.

C’est la grande veillée. Il fait de plus en plus clair et quand le soleil achève son tour du globe, je repense à toutes les nuits blanches de l’enfance. Les premières nuits bravées le teint livide, le sang hors des joues, la fébrilité des enfants fiers qui ont lutté contre l’ordre du « vas te coucher » et qui ne se coucheront pas avant le jour suivant. Ils embrassent celui-ci qu’ils voient commencer, ils n’ont pas de regret que l’innocence.

Une couche d’été entier par-dessus les matins et se sentir défier la nuit comme à douze ans. Le vingt-huit août -les dates coïncident- on a des bonbons plein les dents assises avec les amies sur l’échafaudage d’une de leurs maisons. Il est cinq heures et on n’a jamais été plus éveillées. On s’est gardées prêtes à sauter du rebord sur le gazon humide. Le matin ressaisit le réel délaissé la veille. Le matin m’a fait mal, avant, dans ma chambre. Ce matin, quand le bus passe le Saint-Laurent et atteint Montréal, il est six heures moins dix et Julie se réveille. Je regarde le soleil en face, je me réchauffe les yeux.

La maison vide


, p. 33-34.

La maison vide, silencieuse, l’odeur des vieux papiers peints et des tapis. Le garage noir, sans fond, l’air chaud des tuyauteries qui remplit le sous-sol. Quand on a tout traversé, on entre dans la véranda. Dès le franchissement du seuil, on est saisi par la lumière de cette pièce aux grandes vitres fines tenues par le bois écaillé. On marche sur du linoleum qui croustille. La chaleur du four répandue dans la pièce, sur les carreaux la buée, l’odeur des patates rôties.

Mon grand-père fait la pâte à tarte. Le beurre s’étale sur ses mains craquelées, graisse ses mains, soulage ses mains, et la farine s’y colle. Elles tremblent déjà. La farine vole quand il pétrit, quand il retourne encore la pâte sur le contreplaqué. Une poussière reste en suspension. Un nuage qui roule jusqu’à mes yeux emportés vers le mouvement régulier et la pâte que Pépère amasse, la matière qu’il fait. Ni lui ni moi ne parlons, ni lui ni moi ni rien pour interrompre, à part peut-être Mamie mais elle ne reste pas. On est tous deux face à face. Entre nous il y a la table la pâte les âges. Je la trouve belle, la couleur du beurre fondu. Mes yeux restent accrochés au petit bol que Pépère verse sur le tout. Lui est debout, courbé, moi à genoux sur une chaise en cuir rouge, des vieux tabliers de coton aux initiales brodées autour de nos cous. Je ne fais rien, je le voudrais mais je ne dis rien. La préparation se déroule toujours en silence. Mon tablier, c’est juste pour entrer dans la danse avec lui, c’est pour copier Pépère plus tard, pour me souvenir du pétrissage. Rabattre les coins vers le milieu, les enfoncer, faire une boule, l’écraser puis rabattre les coins, encore. Je mange les petits bouts de pâte crue qu’il a laissés pour moi. De l’évier où il fait couler de l’eau brûlante, il retire un torchon ancien et fumant pour nettoyer la table avec de grands gestes lents.

C’est les vacances et je suis rentrée de Montréal. Une colonne de journal est découpée et posée dans le salon de Mamie. J’étais ailleurs, loin, quand il est mort. Je lis : « Monsieur Hoffmann aimait particulièrement cuisiner pour ses petits-enfants quand ils lui rendaient visite ».