Queen-Mary, disc-jockey


, p. 19-20.

Un couple. Deux corps allongés-emboîtés dont le souffle, à peine audible, est légèrement plus marqué qu’au repos. La femme est sur l’homme et se cambre, bouge avec fluidité, impose un rythme lent, régulier. Musique quasi muette des corps-tambours, peaux tendues qui se percutent.

La faible lumière éclaire une cuisse, une hanche, une partie de la taille, étroite, la naissance d’un sein et le bras droit de cette demi-amazone, qui accroît sensiblement, régulièrement, la vitesse de ses mouvements, jusqu’à se démener sur sa monture. Un livre et un stylo traînent encore à côté d’elle. Un iPod mis en veille. Dehors, les Rolling Stones jouent sept secondes.

De l’homme on ne voit que les jambes, trop blanches, presque phosphorescentes, inégalement poilues, et les mains qui agrippent et palpent les fesses de sa partenaire. Voiture qui passe – « beg, I remember you said, sometimes it lasts in love but sometimes it hurts instead » – en trombe. Près du lit, une fenêtre aux rideaux indomptables permet d’entrevoir des cercles et des carrés illuminés; une géométrie formée de lampadaires et de pièces intimes où l’on s’agite.

La femme a le dos souple; elle élève le haut de son corps sur ses bras raides, bouge son bassin avec véhémence sur celui de l’homme. On devine sa poitrine qui sautille devant les yeux de l’homme. Publicité radiophonique. Klaxons insistants. Départ sur chapeaux de roues. Elle gémit. De petits cris aigus. Agrippe les draps blancs déjà tachés. Une adolescente dehors gueule : « Fuck you! (rires éméchés) sérieux, tu me fais chier! » La femme relâche sa tête en un soupir, la relève, consciencieuse. Râle. Ses cheveux suivent chacun de ses mouvements, caressent le torse et le visage de l’homme sous elle. Des voix indistinctes montent de l’abribus; on parle fort au téléphone, d’une voix traînante et ivre. Après un moment, la femme devient agressive, grogne comme un petit animal fruste. Bruit de freins. Rigodon, suivi de près par Céline la nasillarde. Moteurs ronronnant. Quelques secondes de répit, puis un vers pitoyable grommelé par Éric Lapointe. Sérieuse, la femme se redresse tout à fait et s’assoit sur l’homme. Les mains de celui-ci quittent aussitôt les fesses pour s’agripper aux seins. Les hanches larges de la femme tressautent à chaque mouvement. Sa chevelure lui danse sur le dos, puis s’immobilise. Voix indistinctes. Miaulements d’effroi.

Arrêt subit du coït. La femme a cessé de gémir. Elle se penche vers l’oreille de l’homme, puis semble hésiter. Abribus bis (voix ivres). Tentant de ne pas retirer d’elle le sexe de son partenaire, elle se penche sur le côté gauche en s’appuyant bien, et allonge le cou pour regarder par la fenêtre. Accordéons en délire, musique techno et basses fréquences. Parvenue à se hisser jusqu’au cadre, la femme sursaute et pousse un cri aigu, puis se jette en bas du lit. Silence essoufflé.

Pour le sans-abri bedonnant de Côtes-des-Neiges, le spectacle porno vient de se terminer.

Queen-Mary continue son tapage.

Memphrémagog


, p. 33-34.

Magog au soleil. Des lèvres et des goulots. Vodkice Smirnoff ice j’sais pas trop, trop de bonne heure, c’est certain. Paysage à se marrer. Copains, parents. Ça joue au bonheur, oui. Maxime le petit retardé qui. Lui il boit son Sprite à la paille et rigole comme. Moi je souris, on lit : mépris. Je me retourne, écœurée, c’est vrai.

Moi j’ai un livre sur les genoux allez vous faire foutre mais je suis quand même contente que vous m’ayez invitée. On ne se connaît pas c’est vrai. On n’est pas familiers en famille éloignée. Je vais juste rien dire alors. Le soleil ça fait froncer les yeux pas besoin de lunettes noires pour masquer le dégoût. Des gens simples.

Fait beau. Fait pas beau. Cette année ci ou ça. Je lis J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève, se pâment longuement sous l’ardeur des climats. Sérieusement. Au moment où. Non elle va trop vite elle est y est déjà. Pétillante comme sa boisson trop sucrée, la petite Élisabeth sur ses grandes jambes maigres, le haut du corps de Monsieur Muffler dans son gilet de sauvetage décoloré. Poupée gonflée. Je lui fais un sourire faux. Elle ne sait pas. C’est le soleil. Ça fait plisser. Et le haut de la lèvre aussi, en un rictus de dégoût. Elle n’y pensera pas anyway. Soupir las, j’incline ma bouteille il en reste dedans, de la boisson innommable. Pas de raison pour rentrer. J’endure. Elle ricane excitée.

Imbéciles finis, moi je ne fais pas de sports nautiques. Non merci. Je vous dirai la vérité pour faire modeste, je nage comme un chiot. Bon, la vérité vraie c’est que j’m’en tape de vos sports et que les cheveux mouillés ça dégouline sur les livres. Ça sèche mal. J’aime la terre ferme. Mais cette Élisabeth si elle peut aller se mouiller avec le plus d’énervés possible je vais pas être en reste. Elle me gonfle avec ses dents trop droites qu’elle montre tout le temps. Je la préférais moche invisible avec ses dents tout écartillées. La putain de confiance en soi. Ça gonfle les autres, on se l’est jamais dit?

Allez, va, poupée bout de chou avec ton gras de bébé tout frais fondu. Tu me fais de l’ombre.

Je continue de sourire. Non non, pas pour moi le ski nautique merci. Vous savez… Alors elle court avec les heureux bozos qu’elle a su convaincre. Pierre trottine derrière elle, essaie de courir et je vois juste son torse poilu ses pectoraux mous et sa bedaine dure. Note à moi-même : me tuer avant ça. Quel spectacle désolant.

Maxime rigole de plus belle et braille la seconde d’après. Allez comprendre. Ses parents : non pas tout de suite chéri laisse les invités s’amuser. Ouais, c’est ça, on pourrait pas lui fermer le clapet à cet énergumène. C’est assez, va dans ta chambre Maxime, reviens quand tu seras calme. Merci. Il hurle de. Désespoir.

L’activité du moment : regarder des demeurés qui tentent de se tenir en équilibre sur deux planches faites en je ne sais quoi. Non mais, il n’est pas venu le jour où je m’intéresserai au. Plouf! Tout le monde rigole et continue d’encourager. Avec autant de naturel que des Sims dans un party. Elle est tombée l’Élisabeth. Je sirote et je souris aussi, pas pour les mêmes raisons qu’eux évidemment.

Les secondes passent. L’inquiétude. La grande sportive semble KO. Au tapis. Assommée. Dans l’eau c’est moins pratique. Qu’on ne se demande pas pourquoi je préfère ma chaise en bois inconfortable à ça. La honte. Elle flotte peut-être inanimée. Non, elle gigote. Sa grande bouche, ses grandes dents. Oui, elle doit hurler, c’est ça. On n’entend rien. Pierre saute de l’engin motorisé. Héros bedonnant à ses heures. Retraité de surcroît. Il fait une exception pour la jeune fille en détresse. Amen.

Sur le rivage les mamies caquettent inquiètes. Même les voisins retiennent leur souffle. Les sportifs s’approchent du quai. La petite Bebeth se tient à Pierre claudicante. Un quelconque cousin les suit, la mine basse. Certains accourent. Moi pas. Qu’est-ce que je pourrais changer à ce faux événement? Pour montrer que je ne suis pas un monstre, je daigne me lever et poser mon livre. Les mains sur les hanches. Je ne m’attends à rien. Le véritable vide intérieur.

Mais ils approchent et ne sont pas moins alarmés. Mon sang ne fait qu’un tour. Est-ce que je vois bien ce que je vois? L’eau l’a. Oh mon Dieu! Le courant l’a. Le frottement du corps sur la surface l’a. Oui il y a bien cette. Magnifique. Le sang lui ruisselle sur les cuisses. Depuis son maillot jusqu’à ses genoux. Les bras m’en tombent. J’ai un sourire béat. La pauvre petite pleure et touche le sang avec ses doigts. Elle regarde, horrifiée, retient un cri de douleur, regarde sa mère, paniquée. Ce n’est pas un prince charmant qui l’a. C’est cette ridicule, innocente, insolente eau sale du lac Memphrémagog qui l’a. Au diable! J’éclate de rire!