Les ombres pliées


, p. 37-40.

Le gars ne baise pas. Il zigne. Un chien sur un nouveau jouet. Les délires violents d’une barbe, encore une fois, s’impriment condensés en étoiles roses sur mes fesses. Au moment où je fais semblant de trouver bien excitante la correction que je n’ai pas demandée, un souvenir d’enfance revient.

***

Je réplique au père chef! Oui, chef!  Un poil se détache de sa barbe, papillonne tranquillement, libre, sous le regard impressionné de ma jumelle. Il se dépose sur la table à manger. Le père, lui, sursaute. Sa colère, recroquevillée depuis le début du repas, lève soudain la tête. L’affront le secoue, le père. Ça le dépasse. Ça l’enfièvre. Une mousse blanchâtre s’accumule à la commissure de ses lèvres. Le cercle d’un de ses iris éclate. Son regard maintenant asymétrique me découpe en silence. Le père galope son désir d’un triangle de peau sanglant à l’autre. Ça le démange de me punir.

La mère me soulève du sol, plaque mon ventre sur les genoux serrés de son complice. Elle baisse d’un geste brusque mon pantalon et ma culotte fleurie. J’aurais dû dire oui, papa, oui, mais ce mot papa me blesse la langue comme une vulgarité.

***

Le gars n’a pas fini. Il me tire par les hanches, me ramène vers lui. Il le veut à portée de main mon derrière. Ça le fait durcir de frapper sur mes fesses engourdies.

***

Ma jumelle est suspendue en l’air entre ma peau fragile et la paume levée. Main dans la main dans le ralenti de la peur. Nous avons l’habitude de l’air qui n’amortit rien. Le père nous lance souvent à travers les pièces de la maison. Nos deux corps enroulés dans son poing serré. Nos peaux-froissées, nos peaux-cernées-du-matin n’émeuvent plus la mère. Elle ne comprend pas que le sacré d’un corps ne grandit pas droit si l’enfance le plie constamment à quatre-vingt-dix degrés.

La main ouverte s’abat. Avec la même violence qu’on déploierait pour claquer la porte au nez de la mort, dans une ultime tentative désespérée, complètement folle, de contrôler le plus grand que soi. Le père cogne pour échapper à sa propre insignifiance.

***

L’inconnu se retire. Debout derrière ma croupe en sueur. Il bave. Ses dents glissent sur mon arrondi mouillé, cherchent une prise, un morceau de chair, peu importe lequel. Mastiquer mon sexe. Ça l’exciterait beaucoup. Ses deux mains agrippées, il écarte mes fesses. Ses yeux s’enfoncent. Voir plus loin, plus profond, jusqu’à ce que ça me pince. Ah-oui-bébé-hmmm, du mieux que je le peux. Il exulte, saturé. Incapable de se contenir. Son pénis dans une main, ma fesse dans l’autre, il n’en peut plus, met un genou sur la table de cuisine, s’agite, me pénètre d’un coup vif. Mon ombre se ratatine à l’autre bout de la pièce. Le mouvement de hanches se répercute d’os en os jusqu’à elle. Au moment où l’homme lève la main, prêt à frapper de nouveau mon derrière endolori, ma tête se heurte contre l’écho retrouvé de la mère.

***

Aille, pleure pas. Ç’a même pas fait mal. Elle a tout calculé, sûrement! L’élan, la vitesse de la claque, l’angle du poignet, la résistance de l’air, l’épaisseur du gras sur mes fesses, la gravité de la punition par rapport au niveau d’insolence et la quantité de colère déployée. Elle omet sûrement le poids de l’humiliation pour croire aussi farouchement que ça ne fait pas mal d’avoir les fesses à l’air devant toute sa famille.

Le deuxième coup me brûle jusqu’au sexe comme un coup de fouet.

***

Le va-et-vient est violent. Des gouttes de sang s’accumulent entre mes cuisses. Son plaisir dérape. Ça déborde. La fessée ne suffit plus pour montrer son excitation. Il jappe, grogne, éructe derrière mon sexe secoué, derrière mon sexe malmené. T’aimes ça, salope, hein? Il empoigne mes cheveux. Ma tête est ramenée vers l’arrière dans un craquement douloureux du cou. Dis-le que t’aimes ça, p’tite criss de vicieuse. Il tire plus fort. Interprète mal le cri que je lâche. Il s’emballe. Me plaque le ventre sur la table en bois.

***

J’ai dit arrête-moé ça, ce braillage-là. Sa voix me pince. Aiguë. Perchée si haut qu’on la penserait pendue au lustre poussiéreux et gras du plafond. J’imagine encore les pieds bleus de la mère ballotter au-dessus de nos têtes baissées quand elle demande quelqu’un veut du dessert? Chéri, non? Les filles? Vous voulez du dessert? Elle surjoue, déplace les accents sur chaque mot. La banalité d’une réplique, le naturel, ça demande un bon metteur en scène et des années de pratique. Elle n’a pas le talent qu’il faut pour jouer ma mère.

Quelqu’un veut du dessert? Chéri, non?  Toujours allongée sur les genoux du souverain, la phrase calme mes secousses. Chéri, non? Peut-être a-t-elle tenté le refus? Peut-être voulait-elle dire Chéri, non! Non, ne fais plus ça. Non, chéri, non, arrête. Si c’est le cas… vite, maman, le coup approche! L’ombre de ma jumelle demeure courbée au sol. Celle de la mère s’étire en oblique sur le mur. Et la noirceur du père domine encore au plafond. L’espoir m’émiette. Un arrière-goût de sang dans la bouche.

Il laisse un temps s’écouler. Histoire que le coup me prenne par surprise. Ça fonctionne. Mes dents cognent brutalement ensemble.

 

***

Son vice se déploie encore un peu entre mes cuisses. Il sort un instant des traces qu’il creuse dans mon ventre avec acharnement. Il veut se retenir. Faire durer. En se reculant d’un pas, il déplace la lampe. D’un coup l’ombre de mon corps prend des proportions imposantes sur le mur. Il sursaute. Ça le surprend drôlement ce surgissement disproportionné de mon sexe dans la pièce. Ma noirceur nous domine tous les deux. Sa tête d’animal traqué se tourne rapidement vers moi. Ma bouche tordue par un rire muet le fait reculer d’un pas. Je jurerai voir des poils noirs tomber de sa barbe. J’en ai assez. J’veux que tu partes. Il regarde encore un peu l’ombre sur le mur. Criss, come on, j’suis même pas v’nu… Mon enfance au complet s’assoit avec aplomb dans mes yeux.

Il ne comprend pas mon changement d’attitude. Il quitte tout de même la pièce, en prenant bien soin de claquer la porte derrière lui.

***

La nuit, ma sœur et moi déplions les ombres. Nichées dans le cœur l’une de l’autre, nous arrachons le toit de la maison familiale. Nous nous enlaçons au-dessus de leurs deux têtes hurlantes. Nous nous chuchotons l’une l’autre. Dans le bruissement des cimes. Jusqu’à ce que les douleurs se décolorent, jusqu’à ne plus savoir laquelle des deux a été frappée.

Enfermée dans la nuit d’octobre


, p. 10-13.

Debout dans un désert écarlate. La terreur comme une récurrence. Et le sourire bourru de l’inconnu. Tout près. Il pointe constamment entre mes cuisses. Ma nudité tremble. Et le dilaté de ses pupilles me mortifie. Plusieurs fois par heure, toutes les nuits, je glisse d’entre ses lèvres grasses. Une chute répétée. Le cauchemar en boucle. Octobre m’a avalée.

Je m’enfuis. Une chaise tombe derrière. À chaque fois l’homme fonce vers moi. Plus rapide que mes jambes flageolantes. Une main énorme, forte, rugueuse, m’agrippe l’épaule. Une main de travailleur manuel. Rude comme un morceau de bois non travaillé. Assez puissante pour me retourner d’un seul geste, faire reculer mon corps de quelques pas et m’aplatir. La tête fracassée contre le bois. Le bois de ses mains sur celui de la porte. L’hémoglobine tache mes cheveux, s’étale derrière mon crâne fendu par la chaînette. Ses ongles crasseux se plantent de chaque côté de ma trachée. Il défait la ceinture métallique de son pantalon. Une grosse boucle carrée avec un logo de je ne sais quelle compagnie au centre. J’ai retenu le design. Je l’ai décrit en détail aux policiers.

Le pénis sorti. Il monte vers mon nombril. Si seulement la haine avait choisi ce moment pour déchirer ma peau, sauter, affamée, hors de son repère. Il aurait reculé, horrifié. Mais non. Mon corps entier s’abat sur le sol. Son genou écarte les miens d’un coup brusque. Mon pubis déchiré sous ses coups de bassin. Comme si un couteau traversait et retraversait le triangle de mon sexe. L’homme bat la mesure d’une musique entendue de lui seul pendant que je me déverse sur le sol. Un an sans culotte noire souillée de rouge. La victime en moi, vivante, palpitante, le boit. Nuit après nuit. Douze cycles recrachés en un seul jet sur sa verge. Enfermée dans le mois d’octobre, je redeviens femme, encore et encore. Une renaissance douloureuse, poisseuse. Une renaissance célébrée aux hurlements avec un seul invité non invité. L’instigateur de ma défaite. De la chute de mon orgueil du troisième étage. Écrasé contre le bitume froid. Meurtri par la gravité.

La danse saccadée entre les tentacules de la souffrance et du bas- ventre s’accélère. Les grognements exagérés d’un plaisir non partagé, non consentant, s’intensifient. Le couteau s’enfonce profondément une dernière fois. Il visite le château humide et glauque de mon ventre. Sa jouissance laissera une marque de dents inégales sur la peau de mon cou. Les nuances bleutées de la blessure scintilleront dans la noirceur. Un rappel cauchemardesque.

Le plafond me fixe, fige mes traits défigurés, dénaturés par lui; pointé du doigt, accusé, par l’autre, le méchant. Lui se retire de mon vagin lacéré et fait une drôle d’expression, soudainement dégoûté par la scène. En quelques minutes, je suis devenue spectacle, autre. Non plus une femme banale, mais une violée. Humiliée. Battue par la force sexuelle d’un lui maintenant acteur d’une transfiguration. Je passe d’une vie sans histoire au statut de victime. Celle qui tient un traumatisme à raconter. Ou à cacher. Voilà un an, je suis devenue une celle-là, qu’on a regardée, photographiée, interrogée. Et à ses yeux à lui, mon corps devient déchet, souillure, un insecte qu’il a aplati du creux de la main, mais qui, maintenant, tache sa paume.

Sous ses sourcils noirs et broussailleux, la panique pigmente ses iris d’un gris fuyant. Creuse les pattes d’oie autour de ses yeux. Des sillons tracés sous la réflexion d’un meurtre. Je les remarque pour la première fois. Son sentiment m’emporte vers un constat troublant. Cette panique devrait m’appartenir. Et si elle ne m’émiette pas en ce moment, c’est qu’il me l’a volée. Il ne m’est resté que la frayeur sans fond de ne plus ressentir. Sans prévenir, à la différence de toutes les autres fois, une faim d’un tout nouveau genre me perce. Un goût de viande saignante remonte dans ma gorge. L’urgence de reprendre ce qu’il m’a arraché exacerbe l’irritabilité de mes sens. La brûlure se répand. L’ébullition me réintègre à ce corps blessé, transforme ma chair en ciseaux émoussés. Ils ne couperont pas, non. Ils vont fendre,déchiqueter lentement, morceau par morceau, comme une torture maladroite et d’autant plus douloureuse. Je ne suis plus une parmi tant d’autres, mais toutes à la fois. Je suis une secousse sismique artificielle, fabriquée par des mains d’homme. La princesse est morte, le monstre s’approche de son créateur. Il recule. Nerveux face à sa création. Inconscient d’avoir généré une bête vengeresse. Un doute le déstabilise, m’avantage. Une nouvelle possibilité me suspend. Une respiration enfin. La cage se dilate. Juste assez pour que j’en sorte. Et avant même qu’il ne puisse réagir comme il l’avait fait, avant qu’il ne coure à la cuisine, fouille dans les tiroirs, trouve ce qu’il cherche. Avant qu’il ne revienne vers moi, moi, couchée au sol, en fœtus. Une larve recroquevillée sur sa faiblesse. Avant qu’il ne s’agenouille devant un corps distordu, brisé. Avant qu’il ne soulève ma tête par les cheveux, qu’il ne plonge son regard dans le mien. Mes yeux absents, tournés vers l’intérieur. Avant qu’il ne tranche ma gorge d’un trait inexpérimenté, ma gorge, avec mon propre couteau, acheté je ne sais plus où, avant que le sang ne glisse sur mon cou, salisse ma poitrine molestée, avant qu’il ne m’égorge et me laisse pour morte. Enfoncer les dents dans sa queue. Et serrer. De toutes mes forces. La mâchoire crispée, les dents frottent, tirent, broient la viande. Son hurlement chante avec l’écho. Son sang éclabousse ma peau pâle, forme des pétales rouges sur le plancher. Les fleurs du pardon. Gorgées de vice. Elles s’étalent autour de mon nombril. Sur mes cuisses. Sa douleur glisse sur ma peau bleuie comme une pluie fine. Une rosée rafraîchissante. Sa rage. Des coups de poing sur mon crâne. Mon étourdissement comme preuve de la victoire. La souffrance le fait tomber évanoui, lourd comme le marteau de la sentence. Coupable! Coupable de ta bestialité. Coupable de m’avoir détruite. Presque détruite. Coupable d’avoir voulu me mettre au silence. Coupable! Coupable! Coupable! L’accusation résonne dans le palais, exacerbe le goût des morceaux chauds, coincés entre les dents. Le tableau morbide cesse de tanguer. Je mastique ma réussite. Le sang fuit par à-coups de son entrejambe et le mien s’écoule encore de ma blessure. Entre son corps étendu inerte, et le mien, maintenant apaisé; nos sangs se mêlent. Un mariage violent de bourreau et devictime. Et soudain, je recrache en morceaux la viande hachée du violeur. Tous les muscles tendus, les larmes aux yeux, la tête renversée, je vomis. Me vomis. Et l’odeur dans le nez me dégoûte. La scène est intolérable. Une mémoire à corriger. J’aurais pu lutter. Une intrusion. Un homme debout dans le salon à détailler ma nudité. Et j’ai couru vers la sortie? Non. Je refuse. Les dernières minutes tombent en éclats. Je suis tirée vers l’arrière, ramenée au réel écarlate de la terreur. Les lèvres grasses du trauma m’avalent de nouveau. Octobre recommence à gémir. Et je bondis.