Portique


, p. 37-39.

— T’as l’air bien.
— Merci.

Il soutient son regard et attend. Elle est censée en rajouter.

— Euh. Toi aussi.
— Oui, merci.

Elle est venue chercher quelques effets personnels — brosse à cheveux, manteau de ski, disque dur externe, seconde paire d’écouteurs. Elle voulait être seule, n’a pas osé lui demander de partir avant qu’elle arrive.

Il pointe le coin du vestibule : ses affaires sont déjà dans une boîte. Il a pris du temps pour faire ça, peut-être dans l’espoir qu’elle reste le moins longtemps possible. Ou pour lui montrer qu’il ne lui en veut pas d’être partie. Ou parce qu’il a fait le tri de leurs possessions communes. Ou parce qu’il aime faire des boîtes.

C’est vrai qu’il aime bien faire des boîtes.

— Je pense que tout est là.

Elle n’enlève pas son manteau même si elle est chez elle, ça l’empêcherait peut-être de repartir. Debout dans l’entrée depuis deux- trois bonnes minutes, elle garde le tout, foulard et bottes compris, n’enlève que ses gants pour prendre la boîte — inutile de vérifier le contenu, elle lui fait (encore) confiance. Il est mal à l’aise de la voir greyée de cette façon, mais il ne veut pas qu’elle s’attarde, non plus. Elle est très près. C’est limite.

Elle pose sa main sur la balustrade de l’escalier. Il se retient de poser la sienne par-dessus.

Simple réflexe. C’est frais. C’est encore frais.

Les chats accourent jusqu’à leurs pieds. Elle se sent obligée de s’asseoir un moment sur une marche, occupe toute la largeur de l’escalier avec son manteau bouffant et son sac à dos. Le noir grimpe sur ses cuisses, ronronne follement. Le gris s’affale sur le palier inférieur, cogne délibérément son front contre le nez de la marche. À répétition.

— Ils sont énervants depuis…
— Tu veux que je les prenne?
— Ça ira.

C’est temporaire, c’est « en attendant » (en attendant quoi?), mais il ne voit pas comment aborder le sujet des arrangements plus « permanents » sans qu’elle n’enlève son manteau. Il ne veut pas qu’elle reste.

— T’es bien chez ta mère?
— Oui. Quand même.

Il voit une goutte de sueur perler sur son front, mais ne lui propose toujours pas de se dévêtir.
Quand elle se lève enfin, décidée à partir, il pousse malgré lui un soupir de soulagement. Elle fronce les sourcils. Il est désagréable. Elle a perdu sa contenance, ne sait plus si elle est venue pour son shampooing, pour la boîte, pour le forcer à faire sa boîte, ou pour le voir.
Elle remarque qu’il est beau.

— J’aurais besoin de l’auto.
— Je m’en doute, oui.

Elle ouvre la porte et pose son pied devant pour empêcher les chats de sortir. Il masse machinalement son épaule, ne songe pas qu’il a l’option de se détendre. Aurait-il dû l’inviter à prendre le thé? Les chats s’affolent; ils ne veulent pas qu’elle s’en aille.

Elle rit doucement, puis tousse.

— Quoi?
— Ah, rien.
— Non?
— C’est juste…
— Quoi?
— J’ai failli t’embrasser.
— Ah
— Je suis désolée.

Elle n’aime pas dire qu’elle est désolée.
Elle pose le pied sur le parvis, puis se retourne.

— Les clés?
— Sur le comptoir.

Elle n’enlève pas ses bottes pour traverser la cuisine. Il se place dans le cadre de la porte pour la tenir ouverte, constate le froid. Ses yeux rapetissent à chaque couinement des bottes sur le bois franc.

Elle évite son regard quand elle revient vers lui.

—Tu me la ramèneras demain.

Ils échangent de place, évitent de se toucher. Il se dit qu’elle sent bon.

Elle se dit qu’il sent bon.
Ils sentent bon.
Elle sort (enfin), se retourne pour lui dire un merci bien élevé. Il a déjà refermé la porte.