Rencontre avec l’inconciliable


, p. 15-18.

22 septembre 2005 – 16 h 05

Immobile.
J’étais immobile, là, devant un miroir incliné. La salle, d’ordinaire contrainte à un va-et-vient incessant, était désertique. J’ajustai mes lunettes; elles étaient d’une forme que je ne saurais définir : ni rondes ni carrées. Notre rendez-vous approchait; sans doute s’imaginait-il que je souffrais du mal typique de l’adolescence.
La crise.
Or, ce que j’avais à lui dire était un peu plus scabreux. Qu’allait-il en penser? Nous qui ne parlions que pour nous dire des futilités.
Nez endolori. 
Glissé, toi? 
Oui, dans les escaliers. 
Son appartement. Lieu interdit. Très bien.
Dans un quart d’heure, j’allais me livrer en confidence. Ce rendez-vous tant anticipé me rendait insomniaque depuis des mois. Enfin, je me butais sur ce jour
… fatidique.
Sous l’effet de la pression, je sentais mes doigts transir. J’étais de glace, seule à regarder mon reflet, seule à le discerner. Le carrelage noir des murs contrastait avec mon teint blanc et les sept cabines vandalisées. On sonna mon cœur, un gong inaudible, fourbu et vide de tout ressort. Je frottai mes lèvres, les dépeignis.
Vêtue jusqu’au cou. En rêves, tuniques échancrées. Démarche envoûtante. Gêne oppressante. 
Il devait m’attendre. Mes veines bleuirent d’anxiété et je me demandai comment il réagirait au son de mon aveu. Durant une année entière – ajoutez quelques poussières –, je m’étais logée dans sa tête.
Moi. Ai vécu dans sa tête. Vis encore dans sa tête. La bêtise. Une hantise.
J’essayai en vain d’interpréter ses pensées de chimiste. Je m’étais ingéniée à lui plaire, puis lorsque ce fut fait, j’avais souhaité qu’il m’idolâtre, qu’il me voue un culte.
Mise à nu. Conspiration vaudou. Est grand temps que cesse ce jeu. Corps de porcelaine. Poupée cassée, néantisée. Corps sidéral. Douleur boréale.

Je dus quitter son espace, ce séjour qui n’était pas le mien, mais que je m’appropriais dans un élan d’attentes coriaces.
Bulle névralgique. Tarentule qui pique. Rêveries diurnes. Nuit brune. Des consonnes taciturnes.
Je lançai un dernier regard à mon double en-miroité, comptai jusqu’à trois, puis empruntai l’un de ces petits couloirs interminables. Le temps se resserra, les minutes s’écoulaient. Je procédai; il m’attendait.
T’attendras. Ici. Moi. Jeudi. 
Me retrouver. Toi. Viens. 
Elle vient. 
Obéis. 
À qui? 
Plus jamais.
Engourdie d’appréhensions, je penchai furtivement ma tête dans l’embrasure de sa porte. Je le vis qui rangeait son bureau et qui organisait sa mallette. Il portait une chemise rouge, un stylo agrippé à l’encolure, cet ailleurs où j’eus soudainement envie de me plonger. Dehors, l’astre se perdait au centre d’un ciel gris. Je me rappelai qu’un soleil brillait, lundi, lorsque nous avions fixé le lieu et l’heure de la rencontre.
Fixer le « où » et le « quand ». 
D’ici là, tu crois que ça ira? 
Idiot! 
Échec et mat. Le fou, plus fort que le roi. 
Moi, petite reine. Dans tes filets. 
Capturée par l’adversaire.
Je l’avais cru plus perspicace.
… Première déception. Trop de smog à l’entrée de son cerveau d’homme.

22 septembre 2005 – 16 h 11

Debout.
J’étais debout devant lui. Un évier maladroitement incrusté dans le meuble nous séparait et servit sans doute de prétexte à l’expression niaise que j’arborais. Tétanisée, je parvins à dompter les taureaux qui mugissaient dans mon arène mentale.
Brusques battements de cils. Bleu de ciel. Écarter les paupières. Mes cernes couleur marine. 
Il m’observa, puis attendit que je prononce une syllabe claire. Un sourire à son visage, que des sueurs froides et des balbutiements sur le mien. Il m’ordonna de prendre de profondes respirations, me dit que je lui semblais en proie à de très vilaines obnubilations. Il ferma la porte et nous nous assîmes, nous frôlant du bout des yeux.
Vas-y. Nous sommes seuls. 
Son attention sise dans mon esprit. Darde à plomb. 
Artifices. Déceler les prémices. 
Roulis de valses-hésitations. 
Chancelante, j’hésitai. J’eus la nausée; la pente était glissante.
Crochet. M’agripper. Signal de détresse. « Esse-o-esse! » Suspendre la balance. L’abeille et l’ivresse. Il était une fois… La honte. 
Je m’élançai. Je n’eus plus conscience de mes actes et paroles. Tout se déboulonna : mes sentiments lui parlèrent, vociférèrent, me tuèrent un court instant. Puis, je remarquai qu’il ne s’était pas rasé depuis lundi. Son œil noisette me toisait, suivait mes mots qui se mouvaient en sentences.
Émotion chaude. Émotion lancinante. 
Il rétorqua : « Je ne sais quoi te dire. »
Plusieurs ombres au tableau. 
Notre différence d’âge? 
Oui, entre autres.
Je lui avouai tout. Je lui en dis trop. Sa pauvre mine s’assombrit : mixtion de vergogne et de compassion.
//Crédule! Mea culpa, c’est ma faute. 
Corruption. Je l’ai corrompu. 
Que voudrais-tu qu’il se passe par après? 
Non, arrête! Le couteau dans la plaie. 
Motus et bouche cousue. 
Bâillon : entrave à la liberté d’expression.
Pour poivrer mon malaise, il m’apprit qu’il n’avait ni ligne téléphonique ni adresse électronique. Voilà de bien belles balivernes.
… Seconde déception. Plus aucun son, plus aucun mot. Pas un son, pas un geste. Douce-amère. Ma carapace qui éclate. Je me joue sur un damier. Cent cases alternativement blanches et noires. Blanc et gris et noir.

***

Ne me laisse pas faire. Il me laisse faire. Il m’a laissée faire.
Avec rien sur les lèvres – bouche mutique, délicate –, je suis forte en ma surface, mais fragile tout au long de l’échine. Entre 16 h et 17 h, rencontre à huis clos, j’ai roulé sur un tapis fluide. J’ai croulé, puis les linéaments de mon corps se sont élégis.
Il me laisse faire. Il m’a laissée faire. 

11 avril 2013 – 00 h 00

Ce matin, j’interromps le glas et me délie la voix. La cicatrice à mon estomac crache la surdose létale que m’a instillée mon vis-à-vis, un jeudi, en après-midi. Septembre, tu m’as déplu.
Il m’a laissée faire. 

Les traces indélébiles


, p. 11-13.

« […] il faut aimer l’art auquel on a consacré sa vie, 
il faut l’aimer avec toutes ses singularités. » 

Dès l’instant où mes yeux l’ont croisée, cette réflexion de Mikhail Romm a carambolé les deux pôles de mon entendement. En la lisant, sans vraiment comprendre tous les pourquoi de mes comment, j’ai compris. J’ai compris les motifs qui m’ont exhortée à laisser en plan ma vocation d’architecte. J’ai compris, par compas et par mesure, les maux de mon adolescence, ceux qui, maintenant, se répercutent en mots dans ma pratique quotidienne, une carrière artistique que je bâtis avec soif, sans boue ni crachat. Hier encore, j’étais une glace sans tain…

Jour 01. J’avais ouvert le téléviseur en quête de dessins animés (naturellement, le huitième art dort toujours à cinq heures du matin), puis avais entrepris de donner le coup d’envoi à ce qui deviendrait mon rituel pour le reste du mois : maquiller la grisaille de mon regard, raidir l’indiscipline de mes cheveux, vêtir la ténuité de mon corps, brosser les non-dits entre mes dents. 

Tous les jours. Sept heures trente arrivait et le taxi passait nous prendre. Six minutes plus tard, nous nous retrouvions assises autour d’une longue table ovale. Il aurait été possible de trancher les tensions de mon mutisme tant elles étaient palpables. Cachée derrière ma boîte de Spécial K, je remuais méthodiquement mes céréales, les imbibant de lait écrémé, et dévisageais mes kiwis coupés soigneusement en lamelles. Mes joues, creuses et rubicondes, consumaient tout ce qui restait de mon sang-froid. Je vacillais devant mon déjeuner, prise du vertige d’apercevoir le fond du bol : la peur de me retrouver au-dessus d’un vide commandé contre mon gré. J’aurais voulu m’éclipser, m’esquiver de la réalité, ma réalité… Comment se retrouve-t-on muré dans l’enceinte verte et jaune d’une clinique située à 305 kilomètres de sa bulle lénifiante? 

Jour 08. Postée entre le réfrigérateur et le four à micro-ondes, intimidée par leur carrure, j’ai cru que je ne me sortirais jamais plus de cet abîme. On m’avait invitée au combat : ingurgiter une demi-tasse de vermicelles aux épinards. Coup sur coup, j’ai regretté d’avoir donné mon aval au défi et d’avoir désobéi au Léviathan vautré au creux de mon estomac. Braqué sur moi, son œil transcendantal me passa au crible sans le moindre scrupule. J’étais coupable, coupable de m’être repue. La balance ne me pardonnerait pas mon infidélité. Pourquoi le ferait-elle? Plus tard, prise dans l’espace réduit de ma nouvelle chambre, j’ai sauté sur place avec rage pour élégir ma forfaiture, faire s’envoler des calories. Je m’ankylosais de musique pour oublier les événements de la journée, me harassais de rock pour taire ma vérité. Par chance, j’avais mon lit pour voguer vers le lendemain.  

Jour 17. J’ai fui la clinique au pas de course. Une course ornée de petits layons, bordée de bocages touffus, longeant un ruisseau mobile. Les échos de mon enfance ont résonné en moi, des rires ont égratigné le revêtement bitumeux sur lequel je courais. Les éboulis de mon estime m’ont ramenée à bon port, pour ne pas dire à la case départ. J’ai regagné ma chambre, mon repaire clinicien, puis j’ai écouté tout ce que mes thérapeutes, mes mystères et mes boules de gomme avaient à me dire.

Les semaines ont déferlé, les mois, les années… 

Aujourd’hui, donc, j’ai compris. J’ai compris qu’on se relève de la maladie, mais qu’elle ne cesse de nous obséder. Penser à mon mal, rêver du mal passé, c’est le servir, le regarder subsister. Mon ombre m’a décousue. À certains égards, vulnérable, j’ai mal encore. Perspicace, brillante, liante, je suis à la fois l’ouest et l’est. Mon pendant efflanqué ne me quitte toujours pas. À dire vrai, il ne m’a jamais délaissée et ne saura le faire. Mais, en toute équité, il a su m’accorder son salut. 

On peut panser nos plaies, corriger nos défectuosités, tout comme on nous absout nos erreurs vénielles. En revanche, nos cicatrices portent leurs histoires à perpétuité. L’auteur est celui qui se réinjecte continûment ses mémoires, expectore sur papier ses obsessions à défaut de les ravaler et de s’empoisonner. Et l’architecte, incarnation de la droiture, de la spécificité, du devis, voilà un artiste sans faille. 

Or, j’ai une faille.

Conséquence : je suis auteure. 

Fantasmagories


, p. 16-18.

Montréal, une Atlantide flottante, sortie des eaux, détachée de son continent, de son Amérique mythique. Une île en gratte-ciel, en cœur de ciel. Des boulevards qui respirent l’effervescence, qui transpirent l’urbanité. Des rues en dédales où s’égarent des visages cois. Des stations de métro à l’intérieur desquelles s’engouffrent des grévistes par dizaines, des anorexiques en liasses, des jeunes gens surendormis.

Et moi, de par mon lucarnon, je regarde la ville se réverbérer sur la nappe stellaire. Insomniaque en cavale, je saute de toit en toit jusqu’à ce que l’aube vienne me happer de ses premières lueurs.

Et le même refrain recommence.

5 h 57. Le soleil n’a pas encore étiré ses rayons que l’on voit Montréal s’éclairer de ses premières fenêtres. D’apparence, les logis sont réduits au silence. Mais, ce qu’on n’entend pas, ce sont les cadrans qui, d’un appartement à l’autre, se font apostropher, secouer ou rouer de coups (mais l’on parle ici de cas extrêmes, voire de figures d’exception). Décidément, les étudiants et les travailleurs ne sont pas tous des lève-tôt. Certains vont au lit dans l’espoir seul de se sortir indemnes du jour.

Et moi, pendant ce temps, j’écris au centre de la vie, éclairée par l’écran de mon portable. Je n’entends que mon propre souffle à travers une liste étouffante de vocables. Mes yeux insomnieux : des trous noirs dans l’éveil, des folies rouges, une fausse danse du sommeil.

Puis, l’heure avance et les trottoirs s’activent. Les terrasses sont encore désertes, les parasols fermés, les chaises enchaînées et couvertes de rosée. Dans un fourmillement charivarique déambulent escarpins, bottes et chaussures cirées. Leggings noirs ou striés, verres fumés et Rolex serties, la communauté quitte sa zone d’accalmie pour se faufiler à travers les lianes de la jungle urbaine : s’appliquer aux trépidations de la profession. Dans la plus grande exactitude, novices et fins connaisseurs foulent les mêmes dalles avec le même rythme effréné. Personne ne saurait distinguer les apprentis des experts, même si les chemises des uns jurent avec celles des autres. Or, les tandems désassortis, dit-on, ne peuvent que mieux se réassortir.

Et moi, dans l’intervalle, j’écris sur les murs de la douche. Je glisse mes doigts sur une buée de gouttelettes. Les mots se morcellent en syllabes, s’égouttent, disparaissent dans l’exiguïté noire du conduit.

Les autobus reçoivent alors leurs convives. Au menu : croquées de pommes, bouchées chocolatées et goulées de jus. Les bouchons de circulation commencent à égratigner la patience des automobilistes. Quelques sirènes d’alertes matinales se rajoutent aux soixante-dix coups de klaxon entendus entre 7 h 12 et 8 h 47 au croisement des rues Saint-Urbain et Sainte-Catherine. Trop absorbés dans la contemplation de leurs lecteurs Apple ou de l’écran tactile de leurs téléphones mobiles, les piétons font fi du bruit ambiant et pressent le pas dans ce qui semble se transmuter en labyrinthe humain. Hommes et femmes carburent à la caféine – thermos ou Starbucks à la main. L’odeur du café brille dans leurs prunelles, on respire les prémices du jour.

Et j’écris comme on balaie les planchers. J’astique les phrases comme on essuie les tuiles. Mais il reste encore des débris de verre sur mon parquet si bien récuré. L’art naît de l’imparfait : les songe-creux écrivaient, à mon tour j’écris.

De leur côté, les retardataires courent sur le boulevard de Maisonneuve et entrent en concurrence avec les cyclistes, dont les plus surprenants sont les hommes d’affaires qui – cravates ondulant au vent – roulent en direction de leurs firmes tentaculaires.

Et enfin, il me faut écrire en voiture à tous les feux rouges. Bien que chaque secousse bouscule le train de mon idée et freine le son de ma pensée, elle génère des incongruités qui méritent d’être couchées sur papier.

Entre gratte-ciel et commerces se trouvent les portes aspirantes du gros antre cosmopolite de l’île : le métro. Snowdon, Lionel-Groulx, Jean-Talon et Berri-UQAM : quatre griseries, quatre vertiges pour le vacancier perdu. Quant à la population – celle qui a consenti à routiniser l’art du métro-boulot-dodo –, l’engloutissement souterrain n’est pour elle qu’un simple rite parmi tant d’autres. Les wagons transportent un flot de cabas écarlates, de sacs à dos zébrés et de gros fourre-tout à pois. Le monde s’hypnotise devant les téléviseurs qui tombent des plafonds. L’actualité déferle sous des visages vifs ou toujours endormis. La ville ne recèle plus aucun mystère. Aux heures de pointe, l’intérieur de la terre est plus grouillant que sa surface portante. La matinée s’enlisera vers les instances du midi, alors qu’en bout de semaine, les sabliers de l’ère moderne auront fait s’écouler les derniers devoirs du vendredi.

Mais encore faut-il que j’écrive à reculons, me déplaçant du point B au point A, là où l’envers devient l’endroit. Ne disposant ni d’un crayon ni d’un papier, j’écris devant mon reflet quasi transparent : la faille.

17 h 06. Voyage en sens inverse, espresso en moins. Montréal, une Atlantide bigarrée, savonnée de graffitis et de corps fleuris. Au déclin du jour, mainmise sur une métropole en essor : les citadins manient la plume de l’auteur.

Trouver l’issue. « M’em-montréaliser. »

L’armoire


, p. 52-53.

Au printemps dernier, je m’installai au fond d’un tiroir. Le cœur absent, je m’assoupis dans mon décor étanche. La ville me rendait folle, je la laissai donc en plan. La première nuit, un calme sourd plana autour de moi. Ma respiration se découpa en saccades bien que j’avais l’impression d’avoir le visage cloîtré dans un scaphandre. Une faible lueur s’infiltra sous mes paupières et l’union d’une foule de pensées enclencha mon sommeil paradoxal. C’est à ce moment qu’un trou noir m’absorba. Je mixai les signaux du crépuscule comme jamais auparavant, me logeai dans un espace intersidéral où ni voix ni rayons n’interrompaient mes cogitations. Devenir horlogère, désamorcer le mécanisme des pendules, rétrograder les aiguilles des montres, ne plus sonner les matines.

Les jours avançaient. Incapable de m’écarter de mon refuge, je foulais des tapis de rêves, me cognais contre les parois glauques d’un monde perforé de points radiants : une croisière interstellaire à dix mille lieues de l’entendement. À chacun de mes éveils, je m’éclairais d’une lampe de poche et je notais tout… Tout ce à quoi j’avais rêvé et tout ce qui, un jour, m’avait marquée. Mon stylo poursuivait sa trajectoire, raboutant quelques souvenirs prégnants :

I. Voyage familial dans l’Ouest. Je dors, étendue de tout mon long sur la banquette arrière de la berline. Pendant ce temps, nous effectuons un arrêt. À droite, une station-service; à gauche, une forêt de cyprès. Je suis seule à bord du véhicule, le moteur s’active de lui-même et les secondes s’écoulent à une vitesse qui défie la réalité. En vain, je tente de reconstruire les aboutissants du dernier quart d’heure, de m’imaginer mon père qui tient encore le volant. Son siège est pourtant vide. Tandis que la voiture reprend la route — puis accélère —, mes yeux macèrent dans la frayeur. La grande voie s’embrouille. Advienne que pourra : tous les chemins mènent à Rome;

II. Le sable rouge. L’eau ondule, je m’engage sur les planches du débarcadère. Une vague amarante se déverse férocement dans les dentelles de ma nuisette. Lévitant au-dessus des falaises, je m’affaisse au fond d’un précipice. Le souffle court, je me noie dans un flot de couvertures;

III. La botte italienne. Je parcours les pages d’une vieille encyclopédie. Sous une bruine toscane, j’élucide le mystère autour des archives perdues d’Il Lampione. Médusée par le dernier article du quotidien italien, je m’éclabousse d’une révélation parue en 1849 : Carlo Collodi aurait délibérément omis d’écrire à propos de l’existence d’une fillette au sourire de bois : la sœur cadette de Pinocchio. Tôt ou tard, tous les secrets s’ébruitent;

IV. Big Ben. L’énorme cloche londonienne, recluse dans la tour de l’Horloge, tinte. Je défile au centre du quartier. Le vent est doux; des cercles se dessinent dans ma robe. Je cours et le bitume de Westminster m’embrase les pieds. Je brûle jusque dans les tréfonds de mon esprit. Big Bang métapsychique, suivi d’un Big Crunch cérébral;

V. Un 23 août. J’ai déjeuné, moi qui étais contrainte à demeurer à jeun pour un examen médical. À l’hôpital, je mens à l’infirmière. Je nie, mais j’ai des cubes de melon dans l’estomac. La seringue me transperce la peau et je tombe dans les vapes. Dans un pub sombre et caverneux, j’apparais. Je refuse de manger, le ventre trahi par la faim.

Expatriée de mon armoire par un marchand de sable, je quêtai d’emblée un bain moussant. Dans l’eau perlante, j’épongeai mon visage, tâtai le trèfle accroché à mon cou. Le mélange flou de mes pensées reprit de plus belle, m’avisant des raisons pour lesquelles j’avais fui mon été. Dans les faits, il y a des choses qui, une vie durant, restent incomprises.

Je sortis de la baignoire et frissonnai au contact froid du parquet. Pantoise, j’exécutai un pivot de 180 degrés. La vitre de la table à manger donnait à voir les sièges capitonnés des quatre chaises l’entourant. Je me laissai bercer par l’effet du laminé accroché au mur : trois calques d’un Elvis pointant l’arme.

Coup de feu, je trépignai. Scandale! On a « tiré à sa fin » la période estivale. Septembre manie sa fronde et je reçois, telle une pierre en plein front, un courriel de la SAC : « Calendrier culturel. Lancement de la programmation. Gagne l’atelier de ton choix! »

Dans cette armoire où regardait la lune, la rentrée a remué mes sens. Septembre s’est levé…