Incube


, p. 22-23.

D’abord, il pose ses genoux anguleux au coin des miens, il les plante comme des clous dans le matelas, puis, de ses cuisses dures, il coince les miennes en étau. Je ne bouge pas. Très doucement, les deux saillies osseuses de son bassin viennent s’appliquer en symétrie sur les miennes, pratiquement sans pression, deux points de satin froid apposés sur ma peau. Son ventre musculeux s’allonge sur le mien, comme un pesant sac de pierres, qui m’opprime et m’immobilise – mes organes doivent se taire sous son poids. C’est alors que ses côtes amples et pointues s’encastrent dans les miennes; mes poumons reculent, déférents. Sa gorge se glisse soyeusement contre ma gorge, et nos gorges mêlées me donnent l’impression de serpents qui s’accouplent silencieusement. Nos gorges, c’est le seul point de contact de nos corps que je pourrais aimer, mais je ne l’aime pas. Parce qu’ensuite il couche son visage à travers le mien.

Il trempe son visage dans le mien comme dans une bassine d’eau. Je subis cela. S’il bouge, la surface de mon visage se défait et ondoie comme un étang trouble. Je préfère qu’il ne bouge pas, je l’accueille passivement. Son visage, l’envers du mien, plonge dans le mien, en occupe tout l’espace. Ses oreilles m’emplissent les joues, son nez frôle le fond de ma boîte crânienne, ses cheveux ruissellent sur mon nez et mes lèvres. Lui garde les yeux fermés, parce qu’il dort – en principe, nous dormons dans cette position-là – et parce qu’il n’y aurait rien à voir : dans mon crâne, c’est la plus pure des nuits, parfaitement noire, muette comme les fonds marins. Ses lèvres, délicatement retroussées, effleurent ma plus haute vertèbre cervicale. C’est un peu comme s’il y posait, des heures durant, un baiser des plus légers, des plus insoutenables.

C’est ensuite au tour de sa poitrine de s’enfoncer dans la mienne. Ses mamelons engouffrent mes seins, mon cœur effarouché menace d’exploser, puis s’accorde aux battements du sien; son cœur tyran soumet le mien, le dévore, se l’adjoint. Un cœur terrible et brûlant occupe nos poitrines imbriquées. Sous sa masse, mes poumons se compriment avec humilité, s’étalent dans mon dos, se gonflent avec labeur, s’affaissent comme une voûte s’effondre. Ils collectionnent de minuscules poches d’air qui ne sont que souffrance et qu’ils relâchent aussitôt. Bientôt, la respiration m’apparaît contre nature, l’étouffement plus sage. J’anticipe, alors, que ce soit lui qui se mette à respirer.

Il baigne en moi. Je suis déjà à moitié eau, du crâne au diaphragme. Nos jambes entrelacées ont durci comme des racines et n’intéressent personne. Il baigne, immobile, dans ce bassin complaisant que je suis. La bouche appuyée au sommet de ma colonne vertébrale, comme au bout d’une savoureuse paille, il dort.

Puis je le sens : inspiration fraîche, comme mentholée, expiration onctueuse et ardente, dans ma moelle épinière, comme un fluide qui monte et descend le long de mes vertèbres, des cervicales aux sacrées, des sacrées aux cervicales. Il respire dans moi, dans ma moelle épinière, tout en dormant. Au sommet de ma colonne, où ma vertèbre frémissante accueille sa respiration, l’alternance du chaud et du froid aiguillonne mes nerfs. Mes mâchoires se tendent dans un désir de mordiller ou d’embrasser, mais je ne bouge pas. Au bas de ma colonne, sa respiration coule et reflue dans un tendre va-et-vient de marée, d’une tiédeur absolue et affolante, oui, affolante, car jamais je ne m’étais attendue à ce qu’une tiédeur puisse être à ce point veloutée.

Sans poumons que les siens, sans cœur que le sien, ce que je suis encore loge dans mon bas-ventre, où mes organes engorgés de sang s’échauffent et l’appellent et veulent l’aspirer. Son sexe, que je reconnais près du mien, est dur et neutre, comme du bois. Mon corps bouillant voudrait qu’il en soit autrement, mais c’est dans l’âme qu’il me pénètre! C’est dans mon âme qu’il se couche, flottant dans les eaux de mon crâne et ma poitrine vides. Il y dort, immobile, et mon âme sûrement l’enrobe d’un rêve serein, d’un rêve qu’il aime, car juste avant de me quitter, à l’aube, il m’embrasse les os.

Et c’est depuis que j’ai quatorze ans qu’il vient, presque toutes les nuits, dormir en moi, qu’il me visite sans chuchoter mon nom, sans me montrer ses yeux, sans s’intéresser à rien de ce que je pourrais appeler moi.