Écrire et le crier


, p. 9-10.

Parce que le silence est jamais vide, qu’au plus semblable il est rempli de solitude.

Qu’on cherche une voix pour mieux dire.

Écrire peut-être. 
Écrire mais surtout le crier. Graffiter en entier les murs du silence, les couvrir de brouillons pis de ratures, des plus beaux vers accolés aux pires rimes écaillées. Écrire pis, dire pis, percer le silence d’une langue d’abord bégayante, qui, oui, se trompe parfois et souffre souvent du regard des autres presque autant que de leur surdité. Poignarder le silence d’une langue imparfaite et mâchonnée, mais présente et vivante, ancrage d’une réflexion véritable qui prête le bras et l’oreille à notre dignité, la vraie, mise à mal. D’une langue de sentiments, de sens commun, qui sait se faire entendre pour que la bienveillance soit saisie et qu’on en partage un jour le goût.

Pis quand le silence sera saturé de ratures, quand il restera plus de place pour une lettre minuscule; poursuivre encore de nos accents, de nos interrogations. Que l’espace collectif soit souligné, qu’il y ait pas un tabou qui soit laissé en suspension. D’une mémoire encrée, décocher une flèche-alarme, durcie des larmes de tellement, pis frapper en plein cœur le cadavre social. Son silence corrosif, le remplir de bord en bord avec la poésie d’un joual sale, d’un parler écorché pis démaquillé. Que ce silence-là on le fasse déborder, qu’il éclate avant la vraie colère. Qu’il éclate, pis qu’on soit éclaboussés, tous, de tout ce qu’il contenait. Que pour une fois, enfin, on puisse pas se dessiner d’autre sortie que de ressentir. Qu’on en ait les mains tachées, sans possibilité de se blanchir la conscience à rabais. Surtout qu’on se rende compte, l’espace d’une parole ou d’un cri, de quoi l’autre est grugé, pis dans quoi on est en train de se noyer. 

Mais on n’arrête jamais de s’inventer bâillonneurs. Devant l’omerta universalisée, même pas besoin de se boucher les oreilles, il reste plus rien que les yeux, pis on se les scelle à deux mains pendant que beaucoup serrent les dents. Qu’on s’en mette les mots à la bouche, pis qu’on les métisse, à la fois souples et serrés, en bons tisserands sociaux. Qu’on essaie un peu de penser un mal pluriel par des mots singuliers, quitte à s’en tuer le sommeil. Tant que le rêve survit. Tant qu’un écho de rêve survit. 

Pas de faute ici sinon que de se taire.