Médée-Turcotte


, p. 43-47.

Guy Turcotte porte une robe, des boucles d’oreilles en or et une perruque de longs cheveux noirs. Il est assis à la barre d’un tribunal, menottes aux mains, et il regarde le sol. Il pleure. Du mascara coule le long de ses joues.

 

Journaliste / Coryphée

À Corinthe,

le vendredi 20 février 2009,

après avoir couché les enfants

à l’étage :

« Médée va et vient

dans un mouvement frénétique,

portant sur son visage

les signes de la fureur et de la rage. »

 

Après être descendu

au rez-de-chaussée,

et avoir allumé son ordinateur portable,

le Dr Turcotte a commencé à lire les courriels

échangés entre Mme Gaston et Martin Huot,

son amant.

 

En apprenant la relation que sa femme

entretenait avec un ami,

le Dr Turcotte a dit :

« Je suis morte : le chant d’hyménée est venu frapper mes oreilles. »

« Un coup de masse en plein front aurait fait moins mal. »

Après cette lecture,

« Son visage est enflammé,

des soupirs sortent

des profondeurs de son être,

elle lance des cris, ses yeux sont inondés de larmes. »

 

Le mardi 10 février,

le docteur a appris

que les serrures

de la maison familiale

ont été

changées.

« Tu n'avais pas le droit, c'est ma maison. Tu veux la guerre, tu vas l'avoir. »

« Où me renvoies-tu?

À une exilée, tu ordonnes l’exil sans lui assigner de séjour. »

 

En retournant

à la maison

pour récupérer

un chandail,

face à face avec Martin Huot.

« T'es un écœurant. Tu m'as volé ma femme, tu m'as trahi. T'es un c*** d'hypocrite.

Tu venais chez nous, tu me faisais des gros hugs… »

C’est ce qui est sorti de sa bouche

avant qu'il le frappe au visage.

 

(Pause, puis reprend.)

 

Ce vendredi 20 février,

vers 18 h 27, 18 h 31,

les enfants sont couchés.

« Il se prépare

quelque chose

de terrible, d’affreux, de cruel,

d’impie.

Je vois le visage de la fureur. »

 

Dans sa mémoire, un souvenir du 31 décembre 2008

émerge.

« Elle dansait avec tout le monde, mais pas avec moi.

Personne n'aurait pu dire qu'on était un couple. »

 

Le Dr Turcotte lit les courriels que se sont échangés Martin Huot et Isabelle Gaston.

« Ils s'aimaient, ça paraissait.

Moi,

je n'avais jamais connu un amour comme ça. »

Martin Huot est chez Isabelle Gaston

depuis le 26 janvier,

date de son départ.

« Ça me fait capoter, il a déjà pris ma place, il couche dans mon lit… »

 

« Que ne vienne jamais pour ces malheureux enfants

le jour

si funeste qui verrait un sang illustre

mêlé

à un sang souillé »

Le docteur fait des recherches sur Internet

pour trouver

le meilleur

moyen

de se suicider

sans douleur.

« Où s’abattra le poids de sa colère ? Où retomberont ses menaces ?

Où cette tempête va-t-elle se briser ?

Sa rage déborde.

Ce n’est pas un crime banal…

Je connais les marques de la colère qui l’habite depuis longtemps. »

 

« Je suis en train de boire du

méthanol

quand je me rends

compte que mes

enfants

vont me trouver

mort. »

 

« Calme plutôt la colère

qui soulève ton cœur,

retrouve la paix en toi

dans l’intérêt de tes enfants. »

« Les souvenirs que j'ai sont tatoués. Je me voyais allongé,

mort.

J'ai dit : Je vais les emmener avec moi. »

« Venez, chers enfants,

unique consolation d’une famille dans le malheur,

approchez, serrés contre mon sein.

Enlacez-moi de vos bras.

Que votre père vous garde sains et saufs, pourvu que votre mère le puisse également : mais la fuite et l’exil me pressent. »

 

« Je me verse du méthanol,

je le cale,

je m'en verse,

je le cale…

Je me rappelle de ça. »

 

« De nouveau s’exacerbe ma rancœur et bouillonne ma haine;

connue de moi de longue date, Érinys vient ressaisir malgré moi ma main;

je te suis, ô ma rage, là où tu me conduis. »

« Je n’y arriverai pas sans toi. »

 

(Silence.)

 

46

coups de couteau

27 pour Olivier

19 pour Anne-Sophie

et

pour toujours

cette robe

brûlante

qui lui restera collée

à la peau.

 

Abject, forcément abject Guy T.

 

Les différentes citations sont tirées de la Médée de Sénèque et de l’article « Chronologie de l’affaire Guy Turcotte », paru dans La Presse sous la plume de Christiane Desjardins. Les citations de Médée proviennent de l’édition de Charles Guittard, publiée chez Garnier Flammarion en 1997.