Zaïre 1995


, p. 41-42.

The answer my friend
is blowin in the wind

B.D.

 

La vieille Toyota roule sur la route cahoteuse. À chaque bosse, on entend la suspension gémir et entre deux grincements, mon regard se pose sur le rétroviseur. J’aperçois Anabel couchée de tout son long sur la banquette arrière. Le soleil l’oblige à plisser les yeux. Nous revenons de Chicoutimi-la-sale, ville où mon père a grandi. Anabel venait d’y perdre son chum.

L’été, nous partions toujours à Chicoutimi-la-sale en famille. La première fois que j’avais pu inviter quelqu’un, j’avais immédiatement choisi mon amie Nafissatou. Dans l’Econoline, elle et moi avions eu l’idée de nous assoir sur la banquette la plus éloignée de mes parents, question de pouvoir s’échanger des secrets à l’abri des oreilles indiscrètes. Après quelques heures sur l’autoroute, elle s’était allongée. Elle me laissait jouer dans ses épais cheveux noirs.

Les chansons de Bob Dylan couvrant nos murmures, j’avais enfin osé lui demander ce qui était arrivé à son père. Elle m’avait répondu qu’il s’était immolé à mi-voix dans son champ de clémentines. Je me rappelle précisément ses paroles, bien que je n’avais pas compris leur signification. Nafissatou ne comprenait certainement pas plus que moi. Il s’agissait des mots que sa mère lui avait rapportés lorsqu’elle était petite.

De longues minutes de silence avaient suivi ce moment. Je regardais les arbres étouffant la route et je me demandais que pouvait bien sentir les clémentines brûlées : je les imaginais fondre comme les horloges de la toile de Dali. Le jus s’égouttait, quittait la chair orangée et le sol sec absorbait ce sang sucré. Pour briser le silence, je lui dis qu’il avait dû être courageux. Malgré le soleil qui faisait perler la sueur sur son front, son visage s’était obscurci. Elle m’avait sèchement dit que je ne comprenais rien, qu’il n’y avait aucun courage à partir seul.

Je m’étais tu. Nafissatou fixait le plafond gris de la voiture. Je me souviens avoir souhaité qu’elle tremble. Je voulais me faire croire que je pourrais la consoler et ce sentiment exigeait une faille de sa part que je n’avais pas obtenue. L’Econoline me faisait à présent penser à un abattoir. Ma ceinture de sécurité ressemblait aux sangles utilisées pour retenir les porcs avant de les assommer. J’aurais aimé ne plus avoir de parents afin que ce soit à elle de ressentir mon malaise.

Mon regard se perdait au loin comme un galet fin lancé à la surface des lacs qui ne cessaient de défiler sous mes yeux. Nous croisions les premiers panneaux annonçant Chicoutimi-la-sale. Elle m’avait pris la main sans crier gare. Sa moiteur avait quelque chose d’une pelure de clémentine et Bob Dylan terminait sa chanson.