Huit cent trente-cinq


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J’ai du huit cent soixante-dix plein la poche bouton-pression de mon pantalon bleu marine et propre qui me glisse hors de moi à chaque pas; j’ai du huit cent soixante-dix et sale dans la poche pantalon épurée pression qui à chaque pas que je dois m’arrêter me glisse et le ramasser; j’ai du huit cent soixante-dix et la peur et ne pas lui voir rejoindre le tout sale en bas du sale sol d’en dessous de mes pieds propres après le bain d’iode; j’ai du huit cent soixante-dix c’est-à-dire six fois cent vingt c’est-à-dire une fois cent cinquante c’est-à-dire cent vingt-six fois, cent cinquante de plus; huit cent soixante-dix dans mes poches et le bouton-pression — et soustraire : avec la cote de sept fois cinq en fait j’ai huit cent trente-cinq tout plein la poche bouton-pression de mon propre pantalon de marine qui tombe sur le sale sol d’en bas. Huit cent trente-cinq en longues tablées dans ma tête et qui s’additionnent dans ma tête sale et : additions, puis : soustraire; j’arrive assez pile à huit cent trente-cinq si je n’y ai rien oublié des longues tables lentes égorgées pour comprendre comment compter lentement ma tête, tête ralentie jusqu’à huit cent trente-cinq et attablée; on y arrive à huit cent trente-cinq, et c’est un montant sur lequel je peux dormir tranquille après la douche la très longue douche : savon; douche : iode; douche : alcool; douchée. J’ai du un encore beaucoup de riches, riche et crèmes de la crème beaucoup de richesse sous mon pantalon accumulée jusqu’au : huit cent trente-cinq dans mes boutons-pression. Les mains je vais me les très propres — mains salies par les huit cent trente-cinq — je vais me les laver encore et au cas où, ou me les laver énième, et tout mon corps aussi, et tout mon corps au cas où, devoir de me le laver pour purifier de dedans le dehors et brosser mes dents sales et cracher pour purifier vers dehors le dedans — les brosser encore. J’ai huit cent trente-cinq calculé au bout du compte qu’est-ce que c’est quoi faire avec huit cent trente-cinq calculé par jour quoi faire boire beaucoup d’eau pour mettre propre le sale intérieur et six fois cent vingt par jour ne pas dépasser calculer peser le riz brun cent dix et huit pour l’amande les deux pommes quatre-vingt-sept et soixante-quatorze la datte sucrée vingt-deux peser le chou trente-quatre et trois pour la sauce soya et six pour la pincée de sésame pour les huit cent trente-cinq du jour et peser le lait soixante-dix-sept peser les bleuets quarante-trois et trente-neuf pour le yogourt calculer peser pour les six fois cent vingt par jour peser les carottes cinquante-huit et l’à peu près d’un œuf soixante-quinze peser la demi-banane quarante-neuf et j’ai flanché pour le septième cent cinquante je jure il n’était pas voulu mais voilà, soustraire à la course j’ai pris la côte et moins trente-cinq et ça va huit cent trente-cinq au bout du compte qu’est-ce que c’est. J’ai du huit cent trente-cinq c’est un peut-être l’estomac très vide c’est-à-dire très propre dans les talons qui courent, c’est un peu huit cent trente-cinq le ventre très vide dans les boutons-pression. Au bout du compte j’ai du huit cent trente-cinq quoi faire avec huit cent trente-cinq : acheter un ordinateur sept cent vingt et un trio hamburger coca frites six avec addition fois un point un cinq les taxes huit cent trente-cinq aller six fois au restaurant cent douze et soixante-six puis quatre-vingt-huit et trente-quatre puis cinquante-six et cinquante-deux puis cent soixante-dix-sept et quarante-huit puis quatre-vingt-sept et quatre puis cent neuf et quatre-vingt-seize puis avec les additions pourboires additions les additions taxes et : huit cent trente-cinq pile tout juste et avec le j’ai du huit cent trente-cinq : s’acheter un vélo six cent quatre-vingt et un cadenas quarante-six et additionner les taxes c’est-à-dire fois un point un cinq : huit cent trente-cinq. Quoi faire avec huit cent trente-cinq prendre trois repas un croissant trois cent huit un café au lait deux cent trois une poire quatre-vingt-sept reste deux cent trente-sept une poignée d’amandes cent quatre plus que cent trente-trois beaucoup d’eau une tomate trente-deux reste cent un il est midi une barre de céréales cent un qu’est-ce que c’est huit cent trente-cinq au bout avec le ventre vide déjà au milieu. Huit cent trente-cinq j’ai huit cent trente-cinq en pression sous mes pantalons marine et la main sur le ventre et la vague envie de vomir la vague envie de vomir huit cent trente-cinq sale dans mon pantalon très propre et mes mains très propres au savon et le visage très propre iode et le sexe très propre alcool et l’appui sur le huit cent trente-cinq entre moi et mes pantalons poche bouton-pression. J’ai du huit cent trente-cinq qu’est-ce que ça vaut est-ce que ça vaut ça est-ce que ça vaut le vide est-ce que ça vaut la vague envie de vomir de vomir de vomir la vague envie est-ce que ça vaut le huit cent trente-cinq est-ce que ça vaut ça qu’est-ce que ça vaut huit cent trente-cinq sale, à l’alcool — l’alcool vin deux cents, porto trois cents, bière trois cent cinquante — laver à l’alcool, douche : iode, douche : savon, dis-moi est-ce qu’on fait une vie avec ça est-ce que ça vaut la vague envie est-ce qu’on fait une vie avec ça dis-moi huit cent trente-cinq que j’ai dans la poche pression entre moi et mon pantalon dis-moi dis ça vaut quoi qu’est-ce que ça vaut quand ça tombe par terre sale et mes pieds en sueur huit cent trente-cinq est-ce que c’est trop peu dis-moi est-ce que c’est trop peu dis-moi dis-moi, Catherine. Huit cent trente-cinq au bout du compte qu’est-ce que c’est et quoi faire avec huit cent trente-cinq je te dis moi avec huit cent trente-cinq promis je peux te baiser sept fois à cent vingt par fois, avec huit cent trente-cinq si la dernière, tendre, tu me donnes un pourboire de trente — soustraire la cote de cinq fois sept services avec huit cent trente-cinq tu sais voilà je te dis je te jure avec huit cent trente-cinq tu sais tu peux tout de même me savoir faire baiser sept fois : ce n’est peut-être pas si mal, ni peu dire que ça. 

Le temps des fêtes


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Frénésie du temps des fêtes dans la cuisine orange. Un auriculaire dans la bouche, elle goûte : le sel, le poivre, le beurre de la sauce brûlante. La lumière rouge, verte, du sapin, clignote, apparaît, meurt, recommence. L’auriculaire dans la bouche tiède elle goûte : le sel, le beurre. Elle clignote; meurt, apparaît.

Je recommence : Temps des fêtes dans la salle à manger illuminée : toute la famille est là. Papa à la table grogne parce qu’il débouche la bouteille de rouge, maman s’échauffe, lui dit de ne pas tirer comme ça, lui dit que tu vas te faire mal. La sœur avec sa petite robe rouge vient voir dans la cuisine pour un peu d’aide? et repart inutile avec le chat qui crache. Elle : brasse la sauce – les bulles fumantes qui éclatent –, lance un peu de sel, poivre énergiquement, baisse la température du rond. Maman chante L’enfant au tambour! et grand-maman demande à grand-papa de répéter. Elle entend : pop, soupir content de papa. Papa appelle de sa grosse voix; elle, se presse, brasse une dernière fois la sauce qui épaissit, accourt dans la salle à manger où toute la famille est là et prend le verre de bourgogne que papa finit de servir. On trinque : boit.

Je recommence : Temps des fêtes dans la cuisine orange. Elle brasse la sauce au beurre, poivre, un peu de sel, vite, lancé, brasse encore, se presse parce que maman en est déjà à chanter L’enfant au tambour! Elle baisse le feu, va y voir : ils trinquent, boivent. Elle sourit, retourne au four, regarde dans le four le gâteau qui commence à lever. Bouffée de bonne chaleur à la 24-au-soir qui l’enrobe, qui l’inonde quand elle ouvre la porte du four, et elle sent enveloppe du chaud tout autour. Quand elle referme ça fait clac. Elle dit à la sœur de venir l’aider à servir, elle lance que c’est prêt! Tout le monde s’assoit sauf la sœur qui a lâché le chat et qui vient, toute bonté qu’elle est, avec les bols dans ses petites mains, celui-là c’est pour maman, ne renverse pas. Elle sert la soupe fumante, ajoute un filet de crème épaisse, celui-là c’est pour moi. Les deux sœurs vont s’asseoir à table et on lui dit que tu es belle dans ton tablier jaune avec les tournesols de Van Gogh. Elle : cramoisie, une douce tiédeur qui monte dans son cou. On mange en chœur la soupe aux tomates, fumante avec le froid tracé de crème, blanc comme un blanc chemin de glace. Les lumières enroulées dans l’arbre qui meurent. Clignent. Halètent.

Je recommence : Temps des fêtes dans la salle à manger avec le sapin qui clignote en rouge et en vert. Elle entend en brassant la sauce – ajoute poivre, sel – papa qui ouvre la bouteille, maman qui dit fais attention. Elle chasse la sœur qui offre son aide et lui demande prends le chat, elle entend : on trinque. Elle crie c’est prêt! la sœur vient l’aider avec les bols; elle, sert la soupe fumante à grosse louche. Les deux sœurs vont s’asseoir, on lui dit que tu es belle dans ton tablier jaune. La sœur tape des mains parce que c’est bientôt les cadeaux! On entend les bruits du clocher au-dehors qui traverse le vent pour cogner à la vitre embuée et dire : il est dix heures. Dire : c’est bientôt les cadeaux à la sœur qui tape des mains. La minuterie sonne dans la cuisine et dans la salle à manger on sursaute ; la sauce est prête. Elle se lève, ramasse son bol de soupe encore vierge, pas touché, plein, vite, court à la cuisine. Brasse, sel, poivre un peu au hasard, juste lancés un peu comme ça. La radio chante We Wish You a Merry Christmas! Elle, sifflote gaiement en retirant la sauce du feu; la viande rouge dans la cocotte sur le fourneau attend la sauce épaisse. Elle fait de belles assiettes avec une asperge pour décorer et de grandes coulées de sauce qui coule mollement sur chaque morceau de viande. Elle sert tout le monde, chacun son tour, la belle assiette avec la sauce épaisse – beurre, sel, poivre – et tout le monde s’extasie, la belle petite famille s’extasie, chacun, devant sa belle grande assiette. Elle, les regarde, et elle a des pétards dans le ventre et du brûlant qui lui monte dans la gorge : tout l’œsophage qui lui brûle. On lui dit que tu es belle dans ton tablier jaune. Elle, dit merci regarde sa chaise vide et l’assiette devant sa chaise vide, elle, debout devant la table, les gens disent que c’est bon! et on lui dit tu es belle dans ton tablier jaune avec des tournesols de Van Gogh. Elle dit merci et tout la réchauffe et tout la brûle jusque dans la gorge, jusqu’à l’œsophage qui lui brûle. Dehors le vent fouette les fenêtres embuées; elle ne voit pas le clocher, qui a sonné dix heures. Les lumières des sapins clignent, halètent, meurent, alors qu’elle s’assoit, grand sourire parmi les grands sourires, devant son assiette impossible.

Je recommence : Elle appuie son front brûlant sur la céramique froide; une main se cramponne au bord circulaire, son torse est tombé. Agenouillée, et sur le plancher carrelé blanc, elle regarde son visage brouillé, avec son œsophage à l’intérieur qui hurle et la minuterie qui hurle parce que le gâteau est prêt. Elle, regarde son visage brouillé dans l’eau fangeuse. Et l’autre main serre son ventre monte jusqu’à sa bouche et « Je recommence », et elle, convulsée par-dessous le tablier jaune avec les tournesols dessus dessinés.