Quadrature du cercle


, p. 47.

j’ai des bleus qui poussent
loin dans la gorge
une douleur sur l’abdomen
tracée à l’aiguille

comment sortir ta main
de mon nerf sciatique
tu le serres
à dix mètres de mon corps

Tu ne savais pas


, p. 17-19.

C’est vrai, le coroner aurait pu organiser une conférence de presse quelques mois plus tôt, ce qui aurait diminué les vagues de panique dans les CLSC concernant les allergies alimentaires, mais rien d’autre n’aurait changé, ta douleur serait restée la même, autant que le souvenir du décès de celle que tu aimais, et oui, je connais les évènements par cœur, quand ce midi-là, entre quelques-unes de ses paroles un peu étranges, elle aurait aimé que tu la serres fort contre toi, dans un moment où elle aurait roucoulé j’aime sentir les bourgeons du lac sur mes mains, la peau des feuilles sur ma bouche, devant le Simons du centre-ville, en plein mois de novembre, oui, je sais, tu aurais dû penser à l’étreindre, mais non, tu l’embrasses, tu déposes ton haleine sur sa langue, tu lèches ses lèvres, tu chatouilles ses dents, et tu la vois devenir rouge, rouge, toute rouge, comme lorsqu’elle faisait des exposés oraux au primaire, ces moments où elle grimaçait de fous rires tellement elle était stressée, non pas, évidemment, parce qu’elle subirait les commentaires désagréables des autres, mais parce qu’elle s’imaginait devenir écarlate, plaquée, et je me retrouvais toujours à la consoler après les cours, en lui disant qu’un jour, tout s’arrangerait, qu’elle deviendrait même peut-être bleue, de temps en temps, lorsqu’elle serait animatrice de télévision, mais toi, tu la regardes rougir, tu glousses, tu lui dis pourquoi être timide, on se connait depuis plus d’un an, tu la prends dans tes bras, tu enfouis ton nez dans son parfum fleur de figuier pour quelques secondes, avant de reprendre son visage pour mieux l’embrasser, car qui a dit mieux vaut plus que pas assez, mais tu deviens blême, car ses lèvres sont gonflées, des plaques mauve, bleues et rouges enflent à vue d’œil sur son cou, ses joues, son front, ses oreilles, tu ne comprends pas, que se passe-t-il, tu vois ses yeux écarquillés, que se passe-t-il, qu’as-tu fait, et tu revois les dernières heures défiler devant toi, celles où, après une promenade entre amis, tu es rentré chez toi pour prendre une douche, te mettre propre, tu as regardé l’heure en te disant merde je suis en retard, et vite, tu as englouti une tartine de Nutella, ces morceaux de mort que tu as ensuite déposé dans sa bouche, parce que tu avais oublié de te brosser les dents, comme un idiot, oui, tu te traiteras de tous les noms, mais pas maintenant puisque tu hurles à un homme d’appeler les secours, sauf qu’il ne se retourne pas, il continue de marcher en pensant qu’est-ce qu’il me veut cet imbécile, à crier comme ça, cet homme qui aurait pu en quelques secondes sauver celle que tu aimais, mais qui rira devant ce baiser fatal aux nouvelles de 18 heures, une bière à la main, une moquerie sous la langue, devant sa femme qui accusera la génération d’en dessous de vivre trop follement en rouspétant voilà, tous pareils, tous pareils ces adolescents, il faudrait les punir, leur apprendre la sagesse, la pudeur, c’est pas croyable mourir de cette façon, moi je me serais brossée les dents, et toi tu ricanes comme un con, change de poste, pendant que, quatre heures plus tôt, celle que tu aimais était secouée de pensées, perdue dans ses spasmes, coincée entre la vie et la mort, glotte et bronches étranglées, paupières évanouies, le rouge et le bleu de son visage s’éparpillant partout dans sa trachée, dans ses poumons, dans le creux de ses artères, sur l’asphalte, comme si tu tenais, à cet instant, un corps de mots froids, et je sais que tu aurais voulu que tes phrases giflent son visage pour qu’elle puisse essayer de respirer, et c’est ce qu’elle faisait toujours, tu te souviens, quand elle voulait nous réveiller de notre mutisme intellectuel, regardez, disait-elle, des pépins tombent du ciel, mais tu n’arrives qu’à postillonner où est ton EpiPen, où est ton EpiPen, elle ne répond pas, tu sens son corps devenir encore plus lourd, elle s’écroule, tu cherches dans son sac, tu lui dis respire, allez, respire, tu essayes de trouver un moyen de la réconforter, allez, je peux pas te faire de bouche à bouche, je t’aime, je peux pas te faire de bouche à bouche, respire, respire, je t’en supplie, elle ne bouge plus, alors tu lèves la tête, le visage affolé, les joues mouillées, devant cette vague de gens qui s’était lentement formée autour de toi, devant cette lumière que tu ne verras pas avant le lendemain, mais qui s’échappe subitement d’un cellulaire, se faufile, grimpe et rampe jusqu’au réseau Wifi, s’agrippe aux yeux des gens, éclate dans leurs pupilles, dégouline dans leur voix, comme si elle était un cadeau de Noël avec un mois d’avance, celle qui a accéléré mon pouls, parce que j’ai dû la partager avec ses parents qui gardent, depuis ce temps, un sanglot coincé dans la gorge à revoir le visage bleu de leur fille sur mon propre visage, cette lumière qui épuisera ton corps, ta parole, parce que comme moi, à cet instant, tu ne pensais pas que la mort pouvait être photogénique, belle, séduisante pour les autres, tu ne savais pas que tu passerais les prochains mois à éviter le regard des inconnus, à esquiver les commentaires de ceux qui diront mes condoléances, la photo dévoile une tristesse, la photo porte une violence, la photo évoque l’amour impossible, la photo m’a fait pleurer, on croirait une mise en scène, on sent le vent passer dans tes cheveux, les pompons de sa tuque virevolter près des flocons, ta main gauche sur sa hanche, son dos cambré vers l’arrière, ses genoux cognant le sol, ta main droite crispée sur le sac étalé par terre, et vos deux bouches grandes ouvertes, vous souffrez à l’unisson, comment te sens-tu, as-tu gardé la photo, l’as-tu imprimée, où l’as-tu mise, quand se déroulent les funérailles, quelles étaient ses allergies, avais-tu oublié qu’elle était allergique, manges-tu toujours du Nutella, je n’aurais jamais pu sentir la mort dans mes bras, tu es courageux, as-tu vu la photo dans les journaux, et tous ces gens autour de toi, ont-il appelé les secours, sais-tu qui a pris cette photo, non, tu ne savais pas que tu passerais tes journées à te traiter de tous les noms, quel idiot, connard, imbécile, crétin, mauviette, incapable, tu pleureras dans mes bras en me disant j’aurais dû la serrer contre moi, j’aurais dû la serrer contre moi, oui, je sais, tu aurais dû la serrer fort contre toi avant de l’embrasser, puisque sept mois plus tard, tu apprends dans le rapport du coroner que celle que tu aimais est décédée non pas d’un baiser à saveur de noisettes, mais d’une crise d’asthme aiguë, et je sais, je comprends, si tu l’avais enlacée un peu plus tôt, elle serait au moins morte dans tes bras au lieu de vivre dans la parole des autres,