L’abysse terreux


, p. 27-29.

Il voulait venir ici depuis longtemps. Cette maison, ce petit havre de paix, où l’air respirait encore la pureté d’un lieu dénué des souillures urbaines. Sa sœur avait eu raison de choisir ce lieu comme dernière tentative de rétablissement, ses poumons rongés par un mal inconsolable. Elle en avait eu assez de la ville. Le temps avait suivi son cours. Sa mort fut impitoyable, ses dettes aussi.

Le regard perdu dans les branchages des quelques arbres restants, il s’attarda au loin sur les hautes structures d’habitation qui surplombaient le paysage, des monticules de blocs de pierre à perte de vue. Le soleil flânait à travers les bâtiments et seulement quelques rayons trouvaient leur chemin parmi ces forteresses. Pour un moment, il en était loin. Un instant rien que pour lui, pour penser une dernière fois à elle. Un frisson. Quelques larmes et comme seul allié le silence d’un corps de cendre désormais insondable. Ses pensées figées, son corps abattu par les dernières semaines éprouvantes, il restait là devant la fenêtre à songer à sa propre mort.

Pendant ce temps, à son insu, un déferlement d’informations alarmantes faisait rage dans les médias. Une nouvelle loi précipitée, le Principe D-12. Après plusieurs concertations privées et études approfondies, le gouvernement devait libérer de l’espace dans le territoire. Les habitations développées en hauteur avaient atteint leur limite et la demande était trop élevée. Comme solution, les cimetières. Ils seraient déplacés dans un lieu souterrain, isolé et bien organisé, mais uniquement si l’on payait le prix indiqué; sinon le feu s’en occuperait.

Lorsqu’il fut de retour à son appartement, il avait encore les yeux bouffis et l’haleine de quelqu’un qui vient de prendre sa première vraie cuite au whisky. Il ne prit même pas la peine de défaire ses bagages ni de prendre le journal. Le café l’appelait. Il but de lentes gorgées espacées par des soupirs qui seuls venaient rompre le silence de sa cuisine. Machinalement, il ouvrit la radio, écouta attentivement. Un bruit fracassant. Sa tasse de café brisée en morceaux au sol. Ses yeux exorbités, son souffle court. Soudain, son esprit qui cheminait à travers l’absence se heurta à la réalité. Une annonce de dernière minute. Un bref topo de la nouvelle loi. Il ne restait que vingt-quatre heures pour confirmer la sauvegarde ou la destruction des défunts.

C’est à ce moment précis qu’il perdit la tête et il ne fut pas le seul.

L’unique chose qui lui vint à l’esprit était de courir. Sans prendre le temps de réfléchir, il sortit de chez lui. Il n’était pas préparé à voir ce qui se déroulait à l’extérieur et dans les rues avoisinantes. Dans son élan, il s’arrêta. Une dizaine d’hommes et de femmes avaient subi la même déflagration ce matin. On entendait des claquements de portes et plusieurs démarraient leurs voitures ou prenaient leurs bicyclettes. Certains restaient immobiles à l’entrée de leur maison, ne sachant trop que faire, leurs yeux effarés. La plupart réagissaient, comme une vibration qui aurait happé la population environnante. Dans un second souffle, il reprit la cadence. Il s’empara de la pelle tordue restée là depuis l’hiver, et se précipita vers le cimetière où sa sœur était enterrée. En prenant le chemin à travers les stationnements, il devrait arriver plus vite. Durant sa course, il rencontra plusieurs visages familiers, des amis, des connaissances et d’autres qu’il n’avait encore jamais vus courir de sa vie.

Haletant et agité, il trouva enfin ce qu’il cherchait. Armé de sa pelle et de toute la volonté de sa vie, il se mit à creuser et encore creuser. Le plus vite possible, en gardant le rythme, pour oublier que plus rien n’avait de sens aujourd’hui. Malgré la terre sous les ongles et les mains écorchées par les pierres. Ne pas penser à la peur. Ne pas regarder autour, ne pas écouter les autres qui, comme lui, creusaient pour sauver ce qui restait des morts. Sauvegarder leur honneur, préserver leurs racines. Ses mains tremblaient. Ses épaules n’en pouvaient plus. Son corps le priait de cesser, mais s’il s’arrêtait maintenant, il n’aurait plus la force de continuer. Il voyait ceux qui abandonnaient par manque de force, trop accablés par la situation. Il ne pouvait l’accepter.

Des hélicoptères se faisaient déjà entendre au loin. Les autres commençaient à se demander s’ils devaient partir et sauver leur peau.

Un vent se leva et fit frissonner les derniers espoirs qui planaient dans le cimetière.

Il le sentait, il y était presque. Il fit un calcul rapide. Le trou faisait environ cinq pieds de profondeur, malgré l’inexactitude de son ouverture, il aurait déjà dû voir l’urne. Il acheva de creuser avec ses mains, pour inspecter. Rien. Il examina une autre tombe. Une femme lui confirma ce qu’il redoutait. Rien. Un vent de protestation grandit de plus en plus. Les tombes étaient toutes vides. Étourdi et décontenancé, il resta prostré devant la pierre tombale où il lisait le nom de sa soeur. C’était impossible. Quelques semaines auparavant, il avait vu l’urne descendre dans cette prison de terre. Au moment où il prit conscience que les hélicoptères avaient atterri, il comprit qu’il n’avait plus de temps. Quelqu’un l’agrippa par-derrière. Son visage se fracassa sur le sol. La frénésie du début se transforma en panique. Des coups de feu, le silence et puis la peur. Les mains menottées, les larmes aux yeux, il suivit le soldat vers la camionnette qui l’emmènerait loin d’ici.

Comme beaucoup d’autres, il laissa derrière lui un trou béant et la rage à l’intérieur.