Le feu qu’il reste


, p. 9.

La dompe aux cartouches

déjà en marge la pourriture

qu’arrachent les dents écharognent

la chair           le vertige en meute

 

en finir : abattre les peaux

en finir enfin

 

 

il faudra compter les balles

Inspiré d’un fait vécu


, p. 32-34.

C’est à cause du cent soixante-cinq à l’heure qu’ils se sont mis à me faire chier. Moi je dérangeais personne, je faisais mes trucs, j’étais sur la ligne blanche, celle du côté, sans les voitures pour me ralentir, elle se précipitait sur moi la ligne blanche, elle se déroulait sous les roues de ma Harley. Ça devrait être la vitesse qu’on veut l’autoroute, ils font ça en Allemagne, aller à la vitesse qu’ils veulent, leurs routes n’ont pas de limites qu’on m’a dit, elles ne connaissent pas ça les limites leurs routes, toujours les idées aux bonnes places les Allemands. Tout ça serait jamais arrivé là-bas, ici ils ont pas aimé ça que je dépasse les limites, ils ont voulu m’arrêter avec leurs sirènes, avec leurs lois. Ces gars-là c’est tous des Joe Connaisseurs, ils pensent savoir ce qui est bon pour toi, ils pensent savoir ce qu’il faut pas faire, ils pensent savoir ce qui est mieux pour le monde, ils en ont la tête pleine de ces pensées bien à eux, ils en débordent de connaissances les Joe Connaisseurs, ils se croient vraiment supérieurs aux autres.

À deux cents mètres devant, j’aperçois un feu vert qui s’approche.

Ça aurait été plus simple si tout ça s’était passé en Allemagne. À Surrey, ils ont pas aimé ça que je résiste à mon arrestation, ils ont appelé des renforts, maintenant ils me pourchassent en meute, ils ont sorti leurs beaux apparats pour l’occasion, ils sont au moins une vingtaine derrière moi. Mes rétroviseurs sont remplis de Joe Connaisseurs canadiens. En espagnol, canadien se dit canadiennessé, c’est ce que m’a dit une Colombienne qui s’appelait Maria, comme la nièce à Pablo Escobar, c’est pour ça que je me souviens de son nom. Mes rétroviseurs sont remplis de Joe Connaisseurs canadiennessés. Mes rétroviseurs sont remplis de Joe Connaisseurs canadiennesséiens. Il n’y en a que pour leurs sirènes bleues et rouges dans mes rétroviseurs, eux aussi commencent à en être saturés de connaissances.

Le feu vert s’étire et j’ai peur qu’il change au jaune, et c’est trop long, trop long, et le voilà qui fait son coup de théâtre, il devient jaune, le feu vert, et j’aurai pas le temps de traverser, et je me dis j’ai pas le choix, c’est trop tard pour s’arrêter, et je vois déjà les voitures me péter la gueule du haut de leur quatre-vingt kilomètres à l’heure, et le feu rouge tombe comme une sentence, alors qu’il me reste encore cinquante mètres avant d’y arriver, juste pour me faire chier. Je lâche le guidon. Je ferme les yeux.

Ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas ils me pogneront pas.

Ils m’ont pas pogné. Par une grâce divine, je suis encore en vie, j’ai frôlé la mort, mais comme un super Saiyan, un vrai, je n’en ressortirai que plus puissant. Sauf que je me rends compte que je viens de rentrer dans le stationnement du centre commercial, un cul-de-sac, un maudit cul-de-sac, j’ai pas pensé, je me suis jeté dans la merde. En haut, j’entends le bruit de mitraillette des hélices de l’hélicoptère des Joe Connaisseurs canadiennesséiens, j’imagine déjà son pilote gueuler dans sa radio we got him, this son of a bitch, c’est ma faute, j’aurais dû faire plus attention. J’ai plus comme seule issue qu’une pyramide en verre qui émerge du stationnement, c’est comme la pyramide du Louvre, c’est de la décoration toute canadiennesséienne, mais elle a quand même une utilité la pyramide du Louvre, elle mène à l’entrée principale du Walmart, je la connais cette place-là, j’y allais souvent quand j’étais petit. Alors je lui rentre dedans à la pyramide du Louvre, je lui défonce sa porte du haut de mes trente kilomètres à l’heure, et comme dans les films, la vitre explose au contact de ma roue avant. Et là, je dévale l’escalier roulant du haut de mes vingt kilomètres à l’heure. Ils n’en croiront pas leurs yeux les Joe Connaisseurs canadiennesséiens, ils en auront jamais vu de pareilles prouesses. Je vois les choses au ralenti, je suis pas un conducteur affaibli, comme qu’ils disent, je suis un conducteur fortifié, je suis un conducteur sur les stéroïdes, je suis un prophète de la conduite.

J’entre dans l’enceinte du Walmart, les pouilleux à la caisse se retournent au bruit du moteur de ma Harley, les gardiens de sécurité me courent après, mes rétroviseurs en sont remplis. Je tourne à droite, je dépasse les montres, les petites madames se jettent sur le côté avec leur panier, elles me dévisagent du haut de leur zéro kilomètre à l’heure, elles aussi sont de la race des Joe Connaisseurs, elles se croient tellement supérieures, avec leurs céréales en rabais. Après, elles vont aller raconter ça à leurs voisines, qu’un gars a traversé le Walmart en moto, elles vont dire ça a pas de bon sens, elles vont me traiter de misère, elles vont dire que je suis pas de leur monde, elles vont dire que je suis pas du monde, elles vont dire les prisons, elles sont faites pour ces gars-là, elles peuvent bien aller crever. J’arrive dans l’allée des jouets.

Je les emmerde tous, les Joe Connaisseurs, les maudits Joe Connaisseurs, ça devrait se prosterner devant moi ce monde-là, je suis leur soleil, leur astre lumineux, ils devraient me laisser passer comme un empereur.

J’atteins la porte secondaire du Walmart, celle du côté, ça donne sur un couloir qui longe le Burger King, et après c’est dehors. Je m’arrête. J’ai l’impression de me voir de l’extérieur, à la troisième personne, comme dans les films. Gros plan sur mes lunettes de soleil. Gros plan sur mes mains qui mettent le gaz à fond. Gros plan sur les roues qui crissent, ça fait tout un show de boucane, ça fait toute une scène, les clients du Burger King sont impressionnés, je suis l’emblème du badasse, je suis le spectacle de la soirée, je suis le roi des super Saiyans, je suis propulsé vers la sortie du haut de mes quinze mille kilomètres à l’heure, j’entre dans la lumière, est-ce qu’il me reste des cartouches de 12?

Bastard


, p. 40-43.

Bastard, qu’on l’appelait. Un gars de l’année d’en dessous. Un pas- d’amis qui nous collait après pendant les midis, un parasite qui servait qu’à se faire dénigrer, avec rien d’autre sur la joue qu’une grosse tache de naissance bien brune, bien bombée, bien poilue, un truc monstrueux, vraiment dégueulasse; on disait que c’était une pustule.

C’est LP qui s’était mis à le surnommer Bastard, fallait pas chercher à comprendre. Moi à l’époque, je parlais pas anglais, je savais pas ce que ça voulait dire bastard, même que je prononçais bastudde. Mais les autres trouvaient ça drôle, ça m’a suffit pour que je m’y mette. Eh, Bastudde! c’est pour quand l’opération pour ta pustule?… Me touche pas dégueu, tu vas me transmettre ta maladie!… Bastudde, c'est un deuxième visage que t’as là, sur la joue?… etc.

Pour la pustule, on avait nos théories. L’hypothèse la plus courante c’était que Bastard était rempli de merde : un gros réservoir d’excréments et la pustule serait rien qu’un trou dans la peau d’où fuyait l’excédent, et on rajoutait c’est pour ça qu’il pue autant quand il chie, il doit être tout pourri de l’intérieur, le bâtard.

Comme il s’assoyait avec nous pour manger, y’en a qui auraient pu penser qu’il était notre ami, surtout avec cette façon bien à nous de lui donner un surnom affectueux, ça pouvait prendre des airs de camaraderie, mais au fond on le méprisait vraiment, Bastard, et on s’efforçait de le lui faire comprendre avec des techniques bien à nous, pour pas qu’il se fasse d’idées. Au début, on se sauvait de lui dans les corridors de l’école. Comme il était pas un gars en forme, on allait pas trop vite, on lui laissait le temps de se rapprocher un peu de nous, histoire de pas le décourager. Fallait savoir calibrer notre vitesse, c’était tout un art. Lui, il nous courait après sans jamais s’arrêter. Comme un chien boiteux. Et c’était ça notre plaisir : de le voir s’essouffler à force d’essayer de nous rattraper, de l’insulter un peu au passage, de se cacher de lui en essayant de rire le moins fort possible pour pas qu’il nous entende. Ce jeu de cache-cache dans les corridors — ça a duré un bout — c’était après le baptême du surnom, et encore après, ça a été la mayonnaise sur le casier, et là c’est devenu sérieux.

Le coup de la mayonnaise, c’était mon idée. J’étais le cerveau de l’opération comme ils disent, le tacticien, y’avait pas mieux que moi en la matière. Ce rôle me plaisait assez; j’avais l’impression d’être indispensable, d’avoir du pouvoir, même si au fond c’était LP qui décidait toujours de tout. Ça consistait à en asperger sur son casier. La mayonnaise, je veux dire. Pendant qu’il nous cherchait dans l’école, on en foutait sur sa porte, parfois en dessinant des queues, d’autres fois en cachant la sauce derrière le cadenas, pour qu’il s’en beurre les doigts sans s’y attendre. Tous les midis, on avait droit à un sachet par personne à la cafétéria, alors on s’en privait pendant des semaines, rien que pour lui, rien que pour Bastard. On avait même accumulé de précieuses rations de ketchup pendant des semaines, pour encore plus d’explosions de couleurs. Comme à la guerre. Bastard se doutait pas que c’était nous parce que y’avait plein d’autres gars de son année qui l’aimaient pas. Il croyait que c’étaient eux.

Au fond, c’était pas un gars méchant, Bastard. C’était même quelqu’un d’assez gentil, un peu laid, faut l’avouer, même sans sa grosse tache brune, et assez débile aussi, mais toujours prêt à aider au besoin, jamais mal intentionné. Nous, c’était contre la pustule qu’on était en croisade. On en voulait à la merde; on lui avait déclaré la guerre sainte, à elle et à toutes les pourritures, et à toutes les laideurs du monde. On s’autoproclamait envoyés divins, descendus sur Terre pour y purger le mal : des fils de Dieu, nos noms allaient être inscrits dans les livres, on allait se faire appeler « Les Grands Sauveurs de l’Humanité » (même le déterminant prendrait une majuscule, tellement on seraient glorieux). Et puis je l’aimais bien après tout, Bastard. S’il avait pas été là, il aurait fallu se trouver un autre bâtard et ça aurait pu être n’importe qui, ça aurait pu être moi. Avec le recul, je me demande même s’il faisait pas exprès pour avoir l’air débile, s’il jouait pas le jeu, pour nous faire rire. Peut-être que c’était son moyen à lui de s’intégrer au groupe, de se rendre utile. On joue tous un rôle.

Un jour, par contre, il nous a dénoncés, le gros crotté. Ou plutôt il l’a dit à sa mère et sa mère a appelé la direction. C’est que LP avait décidé, sans nous consulter, de tout avouer à Bastard pour la mayonnaise, simplement pour voir sa réaction. Bastard était pas content, on s’en doute, surtout qu’il chialait depuis des semaines sur ce sujet. La chasse dans les corridors, c’était une chose, mais le dénigrement par la mayonnaise, non, décidément c’était trop.

Bastard s’est mis à l’attaquer en criant comme un demeuré. LP s’est pas laissé faire. Il a répliqué en lui pétant la gueule : deux coups de poing au visage. Pas du côté de la pustule, évidemment — elle m’aurait bouffé la main! qu’il avait dit — mais du côté gauche.

Bastard pissait le sang. Il en avait partout sur ses vêtements. C’est de là que sont venus les problèmes. Le sang. C’est rouge, le sang, c’est visible, ça laisse des traces. C’est le sang qui nous a vendu. Sa mère, à Bastard, quand elle a vu sa chemise d’école toute ensanglantée, elle s’est posé des questions et je peux la comprendre, j’aurais fait pareil si j’avais été une mère. La journée d’après, LP était convoqué dans le bureau du directeur.

LP était allé trop loin. Nous, on était des pacifistes. Rire un peu je dis pas, mais la violence, c’était pas notre style. On allait se faire renvoyer à cause de lui, peut-être pas tous, mais y’en a qui allaient avoir la tête coupée, c’était sûr. Déjà, on voyait qui étaient les lâches parmi nous. Moi j’ai rien fait, qu’ils disaient, je lui ai jamais parlé à Bastard, et c’est pas moi qui a eu l’idée de la mayo.

Les salauds allaient nous laisser crever seuls sur l’échafaud. Sauf que ça s’est pas passé comme ça. LP était peut-être un peu impulsif, mais la plupart du temps il savait réfléchir. Il avait tout nié : le surnom, la mayonnaise, la merde. Comme la direction avait pas de preuves, on a été épargnés, alors on a recommencé, on a pas eu à se faire prier. Mais on était plus prudents cette fois, on effaçait les pièces à conviction, on jetait nos sachets de mayonnaise et on se cachait des caméras. On réalisait bien que l’ennemi était déjà à terre, mais on continuait à frapper, pour pas se faire frapper. Puis ça a fait son temps. On a arrêté sec de lui parler, puis on l’a plus revu. Finis les jours heureux. On s’était bien amusés, quand même, on avait dû l’humilier comme ça pendant une année, au moins, je sais plus, c’était avant les filles. Juste avant.

Lundi


, p. 26.

Le gars du dep a croisé sur
le bord de la ligne
verte un ee-tee qui
ne rédigeait que
du hasard

 

Les lignes parallèles
ont allumé
des cigarettes

(de différences)

et
entre elles

 

 

 

 

une bud dry
empilée sur un tas
de cahiers canada.