Nerfs de carcasses


, p. 49-52.

Les journées leur étaient bonnes lorsque la pierre était sèche. La moiteur de la terre sur laquelle ils reposaient ne grimpait alors que jusqu’au bas de leur torse. Leur crâne était ainsi libéré de cette bruine qui sinon les engourdissait. Ce seul soulagement qu’ils éprouvaient ne demeurait cependant que le lieu de constatation de leur piteux état. Leur maigre chair, pâle et creuse, dévoilait leurs os frêles semblant prêts à les transpercer, à se libérer de leur étau de peau, ce dénaturant linceul. De ces corps égrotants se dégageaient des exhalaisons de putréfaction qui, jointes aux relents de leurs déjections enterrées de leurs mains, rendaient l’air irrespirable. Leurs pieds, constamment imprégnés de l’humidité du sol, étaient recouverts de moisissures, corrompus. Ces hommes, s’ils en étaient encore, n’échangeaient plus entre eux que quelques regards brumeux, furtifs et imprécis. Ils ne tentaient plus que de se rassurer quant à la survivance des autres, certains que leurs cadavres seraient laissés auprès d’eux, témoignant ainsi de la décomposition qui un jour serait leur. Du fond de ce cachot où ils étaient enfermés, les hommes ne se demandaient plus la raison de leur réclusion. Ils profitaient des journées où la pierre était sèche.

À quelques pas de ces loques, dans le bas plafond, la large trappe d’où ils étaient un jour entrés laissait passer quelques faibles rayons de lumière. Le lourd panneau de bois était si épais qu’il ne semblait permettre ni à l’humidité ni à la moisissure de le traverser. De l’autre côté, le bois semblait sec. Assez, à tout le moins, pour que la démarche traînante de l’homme les ayant enfermés produise sur le bois un craquement clair et distinctif prévenant les séquestrés de sa venue. L’Obèse, après avoir ouvert la trappe, descendait d’un pas lourd les marches qui menaient au cachot, illuminant de la faible lueur d’une chandelle le chemin vers les hommes inertes, qui le regardaient alors avec avidité. Lorsqu’ils avaient de la chance, l’Obèse, devancé par l’odeur de suif, leur apportait de quoi les sustenter. Ainsi se retrouvaient-ils parfois avec des os de volaille autour desquels demeuraient quelques tendons à gruger. D’autres fois, il ne s’agissait que d’un bouillon, l’eau dans laquelle avait cuit quelque aliment, de l’eau chaude légèrement salée. L’Obèse remontait ensuite, laissant les hommes à eux-mêmes, aussi repus qu’ils pouvaient l’être alors, à nouveau dans l’obscurité. Au craquement des lattes, les hommes craignaient cependant toujours que l’obèse ne descende sans vivres, ce qui de temps à autre se produisait. Après avoir profité d’un gras et nourrissant repas, il descendait, prenait une chaise, s’asseyait devant ses séquestrés et les regardait. Les hommes en avaient autrefois pleuré, mais ils ne le pouvaient plus. Ils s’étaient asséchés, et avaient peu à peu oublié l’utilité du geste. Suivant ces décourageantes visites, lorsque les hommes demeuraient affamés, l’Obèse se faisait à nouveau à manger.

N’ayant que les rares activités de l’Obèse comme ultime lien les rattachant à ce qu’ils avaient un jour connu, les hommes imputèrent à un seul de leur sens la fonction de tous les autres. Ne pouvant plus que sentir ce qu’ils ne pouvaient voir, ils travaillèrent à accroître leur odorat jusqu’à pouvoir reconnaître les plus subtiles différences entre les aliments que l’Obèse cuisinait, les consommés dont il faisait l’usage, la façon dont il apprêtait ses viandes. C’est ainsi qu’ils surent que l’Obèse, dont la gloutonnerie n’avait d’égal que sa corpulence, raffolait du porc, surtout du lard salé, du boudin, des saucisses, de la langue, des cretons et des pâtés. Il cuisinait l’animal dans un bouillon de plats de côtes, de pointes de culottes, de graisses et d’os à moelle, auquel il rajoutait le plus souvent vin, ail et oignons. Il dévorait aussi avec beaucoup d’avidité la volaille bien gavée, dont il engloutissait foies gras et magrets à un rythme écœurant. Une fois ces repas terminés, il s’écroulait et se laissait aller à la léthargie.

L’Obèse était d’une laideur répugnante. Son crâne était, à quelques exceptions près, dépouillé de tout cheveu. Il laissait paraître, du derrière de ses oreilles jusqu’au bas de sa nuque, une peau pustuleuse, recouverte d’abcès et de cicatrices. Ses joues, son front et son menton étaient parsemés de papules. Dans cet adipeux visage étaient visibles deux yeux vairons et sombres presque entièrement masqués par d’épaisses et huileuses paupières. Son nez, difforme et bosselé, était d’une mollesse comparable à celle de sa bouche, qui laissait parfois lâchement paraître une épaisse et visqueuse langue. Son cou, tout de plis et d’enflures, menait à une masse informe recouverte de marques et de vibices composant faiblement le reste de son être. Si sordide fut-elle, la seule harmonie chez l’Obèse reposait en la connivence entre sa physionomie et son ignoble esprit.

Il avait le corps d’un homme s’étant permis tous les excès, d’un homme ayant su compenser pour ses actes, imposant à d’autres corps la discipline qu’il ne pouvait imposer au sien.

Un jour, le regard d’un des hommes tomba sur le verrou du cachot. Il remarqua qu’il n’était pas fermé, qu’il n’avait été que déposé entre les barreaux. L’Obèse avait dû l’oublier, n’ayant plus à craindre leur départ. L’homme se tourna vers les autres, tentant de leur indiquer du regard sa découverte. Tous l’avaient vu, tous le savaient. Il était trop tard, ils étaient trop faibles. Ils restèrent assis, apathiques, à attendre.

Le temps passa. La physionomie de l’Obèse en était alors à son plus dégoûtant. Ses flasques et lourdes chaires rendaient son pas pénible, faisaient de son souffle insuffisant un interminable râle. Le craquement effroyable de son pas sur le sol n’annonçait plus que rarement la sustentation des hommes. Il se déplaçait de moins en moins, réduisant ses mouvements à la préparation de ses écœurants repas et à ses visites au cachot. Bientôt, ses repas changèrent de contenu jusqu’à ne plus être composés que de riz, de pommes de terre ou d’autres racines. Lorsqu’en ses murs il parvenait à trouver quelque cadavre de rongeur, il le cuisait dans un bouillon de vin. Ne pouvant plus sortir de chez lui, trop gras et trop malade pour bouger, ne pouvant plus se ravitailler en eau et en vivres, il épuisait ses ressources. Pendant ce temps, les hommes efflanqués du cachot croyaient en être à leurs derniers instants.

Puis, vint le jour où il n’y eut plus rien à manger. L’Obèse se laissa choir dans son fauteuil, pour ne plus jamais s’en relever. Lorsqu’il mourut, les hommes ne le surent pas. Il leur fallut attendre cette odeur si familière pour s’en apercevoir. Mais derrière ces émanations de décomposition, des parfums plus doux, semblant provenir du même corps, ranimèrent leur esprit. Des parfums capables de doter les carcasses du désir des vautours. Un repas alléchant. Le puissant fumet d’un porc gras et de volailles faisandées. Quelques muridés cuits à point dans une épaisse sauce au vin contenant les résidus graisseux des viandes. Des pommes de terres pilées gorgées de beurre et d’ail, du confit d’oignons, de riches pâtés et cretons, et plusieurs autres mets tout aussi gras et ragoûtants. Un repas somptueux dont les effluves poussèrent les hommes à sortir de leur cachot.

De quoi se régaler.