Les enregistrements


, p. 10-14.

Cecilia Sophia Anna Maria Kalogeropoulos (1923-1977)

Dans un sous-sol, accroché au mur, le portrait d’un grand-parent. À l’intérieur du mur, ledit grand-parent qui y pourrit depuis un moment déjà.

Et un piège placé à cet endroit précis, en bas des marches de la cave, un piège métallique pour tuer des ours dans les lointaines forêts, comme ceux dans les dessins animés.

Une dame innocente, qui ressemble à la Callas. La Callas dont on possède les enregistrements.

Une journée comme les autres. Elle croise cet homme en face du théâtre, cet homme qui, le soir même, ira mourir d’une perte d’équilibre volontaire sur une scie ronde. Elle le croise tous les jours en face du théâtre, lui dit « bonjour », comme d’habitude.

Sans nécessairement savoir pour la scie ronde.

Cette femme qui ressemble à la Callas ira trébucher sur le piège, tout à l’heure, s’y enfoncer la jambe droite, les dents de fer lui mordront les mollets bien profond : le tibia brisé, le ligament coupé, le sang qui coule sans coaguler. Et elle en mourra.

Quant au grand-parent, comment est-il mort pour finir emmuré derrière son propre portrait?

On a tous déjà vu une scie ronde, émergeant comme ça d’une table, recommandable à quiconque voudrait mourir d’une perte d’équilibre volontaire. Mourir par perte d’équilibre volontaire : ce n’est pas une invention. C’est partout, mourir comme ça. C’est dans la mythologie, c’est dans Phèdre, qui meurt comme ça, la pauvre. Phèdre qui quitte la scène pour aller s’y perdre l’équilibre dans le vide. Volontairement.

Je veux dire : il le savait, cet homme qu’elle croise devant le théâtre, il faisait sa thèse là-dessus. Comme si Phèdre avait encore quelque chose à dire… Il faut savoir qu’elle se tue par manque de parole, par écœurement de paroles vomies en alexandrins qu’on lui force dans l’œsophage. On aurait tous fait pareil. Perdre l’équilibre dans la mer, ou sur une scie ronde.

Et la Callas qui va s’engrenailler la jambe dans un piège banal, un piège comme on en vendrait partout si on vendait des pièges partout. Souhaiter les barbituriques pour dissoudre ces pics dans l’os brisé, ça fait mal comme une gangrène qui commencerait à prendre. Un accident bête. Dans le fond d’une cave.

C’était un soir du passé où il ne pleuvait assurément pas. Il ne faisait pas beau. Il ne faisait pas chaud. Il ne faisait rien de constructif, que marcher dans la rue quand le destin a décidé de s’en prendre à lui, plein de malversations qui lui valurent la mort et l’emmurement à vie. Il était fort âgé déjà, quelques belles années à vivre encore. C’est une dame qui déclencha le tout ou plutôt ses caniches qu’elle promenait, géants, au bout de leurs chaînettes. Qu’aurait-elle pu faire pour résister à cette force carnivore et ne pas se briser? Quand on est faite de petits maillons d’alliage et qu’arrive un coup dur, c’est tout ce qu’on trouve à faire, se briser. C’est ce qu’elle fait, laissant les caniches enfoncer leurs crocs dans le vieil homme. La jambe droite, les molaires qui lui mordent les mollets bien profond : le tibia brisé, le ligament coupé, le sang qui coule sans coaguler. Il en meurt.

L’idée de l’emmurer derrière son propre portrait ne vint pas immédiatement à la Callas. Quand ses caniches furent repus, elle ramassa les morceaux de grand-parent qui restaient et, ce faisant, trouva son adresse. Dans le sous-sol, elle reconnut le vieillard sur le portrait, le mur de briques lui donna l’idée.

Quand elle ressortit, quelques heures plus tard, la Callas était pleine de remords et de mortier, souhaita ardemment qu’on ne rouvre jamais ce mur de briques dans lequel elle cacha son secret. Mais les souhaits ne se réalisent jamais, c’est même le contraire qui se produit souvent. Il faut le dire : la dame, elle ressemble à la Callas, mais elle ne sonne pas comme la Callas. Il est facile de le savoir parce que de la Callas, on peut entendre les enregistrements.

Il convient désormais de dire quelques vérités à propos de Phèdre.

Phèdre ne meurt pas de perte d’équilibre volontaire, il s’agissait là d’une erreur dans le texte, ça arrive. En vérité, elle meurt d’empoisonnement volontaire. Alors cet homme rencontré devant le théâtre, pourquoi se balance-t-il sur une scie ronde, une scie ronde en marche? Il sait que Phèdre s’empoisonne aux barbituriques (il fait une thèse là-dessus). Alors, pourquoi se suicider?

C’est pour Sarah Bernhardt que, ce jour-là, il se tue.

« J’emmure un vieillard tué par mes caniches et j’arrive, mon chéri », avait-elle écrit audit chéri. C’est la dernière fois qu’elle a utilisé son cellulaire, elle le sait, la Callas de dame, qu’elle l’a laissé là-bas (deuxième erreur). Elle l’imagine sonner de l’intérieur du mur, imagine que l’on défait le mur et que l’on trouve ces morceaux de grand-parent, emmuré avec son cellulaire à elle. Il faut reprendre ce téléphone, démurer le vieillard, retourner dans ce sous-sol.

Mais elle ignore alors qu’un piège en bas des marches causera sa perte.

Quant à lui, il s’y lance plein de gaité au cœur, un beau saut bien arqué dans le ciel stucco du garage, les bras et le cœur ouverts à l’inconnu. Pour ne pas tacher toute la pièce, il a placé une toile de plastique sur le sol et sur les murs, ce qui facilitera la tâche du policier en charge du nettoyage. Mais au moment attendu, rien ne passe devant ses yeux, qu’une douleur aigüe dans l’épaule. Il s’est manqué. C’est à l’égoïne qu’il se résout à finir le travail, les dents de fer lui mordant les organes bien profond : la clavicule brisée, le ligament coupé, le sang qui coule sans coaguler. Et de son travail manuel il en pâtit. Juste avant, il pensera : « Rien ne remplace nos bons vieux outils traditionnels. »

Henriette-Rosine Bernhardt (1844-1923)

En 1923 naît Maria Callas et meurt Sarah Bernhardt, grande cantatrice et grande tragédienne. Sarah Bernhardt et ses grands rôles, qui joue Phèdre pendant quarante ans sur les scènes du monde et qui succombe d’une gangrène ou de quelque chose du genre, sa jambe amputée et les barbituriques qui ne suffisent plus. En 1923, Sarah Bernhardt meurt en silence. La même année, Maria Callas naît en poussant sa première note, un do dièse, à ce qu’on raconte. Maria Callas n’en mourra pas moins, quelques années plus tard, après avoir chanté du Wagner et promené ses chiens des années durant. Des caniches.

Maria Callas, sosie d’une femme assassine qui meurt le pied dans un piège. Maria Callas dont on possède les enregistrements.

Sarah Bernhardt, une raison comme une autre pour se tuer.

Sarah Bernhardt dont on ne possède pas les enregistrements.

Et c’est là le drame.

La plus grande tragédienne de l’Histoire nous est perdue, sa voix disparue de l’autre côté d’un mur de briques, inaccessible. Près d’un vieillard emmuré, en bas d’un escalier, un piège apparaît. Une scie ronde tourne.

Mais un piège, ça ne sort pas de nulle part pour tuer les gens. D’où viennent les pièges? Qu’on aille le savoir, qu’on aille entendre la voix de Sarah Bernhardt, sortie d’entre deux lignes d’un traitement de texte, le miracle d’une voix qu’on ne saurait de toute façon pas reconnaître, éraillée par le temps, déformée par la mort. Il y a eu tant d’autres voix depuis la sienne. Par exemple : on écoute la Callas.

Maintenant, il faut revenir aux faits.

On possède des enregistrements de Sarah Bernhardt, comme on possède des enregistrements de la Callas. Rien ne colle, rien ne prend, comme un mauvais mortier sur de mauvaises briques. La dame, elle ne ressemble pas vraiment à la Callas, c’est un peu forcé. De Sarah Bernhardt, on possède les enregistrements, sur des rouleaux de cire.

Sur des rouleaux de cire, Sarah phonographie des vers massacrés de Phèdre. Sarah nous y crache que Phèdre se tue par manque de parole, par écœurement de paroles vomies en alexandrins qu’on lui force dans l’œsophage, on aurait tous fait pareil. Et qui connaît mieux Phèdre que Sarah? Ce qu’elle nous dit dans la cire, c’est qu’elle aussi, l’avait compris.

Sa voix chevrotante porte la beauté d’une mort, en 1923, la même année qu’une naissance, en 1923. Pierre par pierre, on ouvre un mur. Qu’est-ce qu’on y trouve? Un vieillard mort qui y pourrit avec un cellulaire. Marche par marche, on dévale un escalier. Qu’est-ce qu’on y trouve? Une dame vidée de son sang, qui aurait pu ressembler à la Callas mais qui ne lui ressemble pas vraiment, la jambe mordue par deux mandibules de fer, un piège placé là, ou apparu, qu’on aille le savoir. Et dans ce garage? Un homme suicidé, une scie au corps, un plancher propre grâce à la toile de plastique. On ne comprend pas trop son rapport dans l’histoire. La dame le croise devant un théâtre. Un vieillard est emmuré. Ça pourrait être son père (c’est un peu forcé).

Qu’est-ce que nous disent ces morts?

Que ces voix qui hurlent à travers le temps font écailler la peinture de bien sombres parages. Sur le mur : un miroir dans lequel on peut se voir, de dos, grâce à un autre miroir.

Qu’est-ce que nous disent ces morts?

Que ces voix qui hurlent à travers le temps font écailler la peinture qui, de toute façon, tient mal sur la brique. Sur le mur : un miroir dans lequel on se verrait. On aura passé beaucoup de temps à prétendre l’inverse.

Qu’est-ce que nous disent ces morts?

Des voix qui hurlent à travers le temps et qui font s’écailler de bien sombres peintures, comme celles d’un miroir, sur un mur de briques, dans une cave tremblant au son d’une scie qui tourne dans le vide depuis 1923.

Qu’est-ce que nous disent ces morts.

On aura passé beaucoup de temps à prétendre l’inverse.

Stéréoscopie au crayon- feutre (demeure un art plastique)


, p. 14-17.

Dans la classe, la professeure entre. Elle porte une canne et son autorité fêlée, on rit d’elle dans son dos, la vieille sorcière, on est en deuxième année. Elle s’appelle madame Hélène. On se fait des grimaces, des attrapes, des mauvais coups, sauf quand elle nous regarde; là, on s’applique fort sur notre feuille. Le local d’arts plastiques rend toujours surexcité, je sais pas si c’est la couleur des murs ou les dessins des autres classes, qui sont exposés un peu partout et qu’on observe avec intérêt, surtout pour trouver les plus laids, surtout le nom de ceux qui les ont faits, et pour leur faire savoir, à la récréation, qu’ils ont aucun talent. En deuxième année, on aime les arts plastiques plus que les jeux appris par cœur, et que quatre plus six égale dix, et dix plus trois treize, et que neuf moins deux six, non, pas six, tu perds une vie, tu retournes derrière la file, t’auras pas de billet pour le tirage du toutou qu’on peut gagner toute la fin de semaine, mais qu’il faut laver, le dimanche, la mascotte-éléphant de notre cahier de français qu’on peut garder trois jours, mais qu’il faut ramener le lundi, tu l’auras pas c’est certain si tu te trompes à la question du prof quand arrive ton tour dans la file et il arrive vite. Je dis, tu dis, il dit, nous disons, vous disez, ils disent… Vous dites, ils disent. Retourne derrière la file, qu’il dit, Guy Cyr, le méchant prof qui m’envoie copier des la fontaine de fables tous les vendredis après-midi. Dans le cours d’arts, madame Hélène dit, la canne en l’air : dessinez votre maison, la vision de votre maison, ne dessinez pas votre maison, mais votre demeure, là où vous restez, ce qui en sera le souvenir, plus tard, lorsque sur votre lit de mort, vous vous direz « cette maison fut ma demeure ».

Comprendre ça quand t’es en deuxième année, dans le local d’arts plastiques, et que sous la table Sébastien cache un game-boy avec une nouvelle cassette, comprendre ça quand Sylvie essaie de te mettre du crayon rose sur les bras, juste pour dire que t’es gay parce que t’as du rose sur les bras, et ça c’est gay. Vous êtes turbulents, qu’elle dit, la vieille canne de prof de crisse. Si on n’arrête pas, elle va se fâcher! Elle distribue les paquets de crayons-feutres, les feuilles assez grandes pour nous occuper pendant trois périodes au moins, chacun son matériel, s’il te manque quelque chose, tu lèves la main, madame Hélène va venir te voir. Le rouge et le noir de mon paquet sont séchés, comme dans tous les paquets. C’est toujours les deux premières couleurs à manquer d’encre, on les utilise trop, plus que les autres. Dessiner sa demeure? On comprend rien de ce qu’elle veut, la vieille folle de conne de plotte, on trouve ça drôle, elle comprend pas pourquoi on rit, elle s’imagine probablement qu’on rit d’elle et elle se trompe pas. Une maison, c’est l’endroit où l’on vit, où l’on grandit, aussi, où l’on taille les murs à notre portée. On porte le toit comme la poutre porte le toit, sans forcer, presque naturellement, et avec la craie, dans l’entrée du garage, on écrit « demeure ». Dessinez-la avec des crayons-feutres, car avec quoi d’autre dessiner sa demeure, sa véritable demeure, tracer son histoire?

Une feuille, une seule, qu’elle dirait, la vieille canne. On s’applique parce qu’on n’aura pas d’autre feuille, on a juste une chance, pas de gaspille. La maison : sa cour où on joue l’été et gèle l’hiver, ses lumières qui allument automatique aux mouvements dans la nuit noire, les lumières qui nous trahiront quand on rentrera du bar en cachette, qu’on passera par en arrière, par la fenêtre de la chambre sans faire de bruit, les lumières qui trahiront nos yeux rouges qu’on voudra pas que notre mère voit. Les lumières automatiques posées sur la remise où on avait enfermé Sylvie juste pour voir, dans le noir, juste pour rire, mais Sylvie rit pas, sa mère non plus, elle appelle chez nous et chez Sébastien : on se fait engueuler. La maison et sa rue craquelée, délavée de craie, marquée du caoutchouc des pneus de BMX, nos plus belles chires et le ciel changeant, le carré de sable creusé jusqu’à la toile noire, percée par le bout de nos pelles de plastique qui vont toujours plus profond, trouver des trésors, un tunnel vers la Chine, ouvrir une faille dans la croûte terrestre et noyer dans la lave le quartier des 

Oiseaux et Chicoutimi au grand complet. La maison et sa balançoire, coulée dans le béton, on va pas trop vite pour pas faire un tour au complet, ses deux gros sapins, son herbe verte, sa galerie et sa piscine dans laquelle le chat s’est noyé. Je sais pas par où commencer pour saisir tout ça de mon crayon-feutre.

La canneuse me voit rien faire et elle crie encore, elle crie qu’il faut remettre le bouchon des crayons-feutres sinon ils sèchent et font des marques pâles quand on les frotte sur la feuille. On chiale parce que le rouge et le noir sont toujours séchés, elle dit que c’est normal, que c’est les deux couleurs les plus utilisées : le rouge à cause que c’est la couleur des fêtes, de la fête des mères, de la St-Valentin, du sang, de Noël, et cetera, le noir parce que des contours, c’est noir, et qu’il faut faire des contours, quand on dessine. Parce que mon noir est sec, je fais mon dessin sans contours, je me dis que dans la vraie vie, il n’y a pas de contours, que quand je passe mes yeux sur un chat, je vois son poil, puis l’eau de la piscine, aucune ligne noire entre les deux, le chat et l’eau, l’eau et le chat, le chat noyé dans l’eau. Pas de contours dans mon dessin, juste de belles grosses taches de couleurs qui s’entremêlent. Rien d’étanche. À force de peser fort sur les crayons, le papier de Simon transperce, la vieille harpie est folle de rage, il devra faire avec le trou, elle l’a dit qu’on avait juste droit à une feuille, Simon pleure, on rit de lui. Le portrait de sa maison porte un malheureux trou, on va voir le mur au travers quand il va être accroché dans le corridor.

Le crayon vert de mon coffret ne dessine plus. Je lève la main, madame Hélène vient me voir, me crie dessus parce que je suis niaiseux, j’ai trop fait de pelouse, j’ai gaspillé de l’encre, j’ai peur qu’elle me donne un coup de canne, je suis petit sur ma chaise. C’est vrai que la pelouse prend une bonne moitié de la feuille, mais on a une grande cour, chez nous. Elle comprend rien, la vieille folle, je l’haïs, j’ai envie de lui lancer ma chaise en arrière de la tête, de lui arracher ses petits yeux noirs et de les écrabouiller avec mes espadrilles power-rangers qui allument quand je cours. La période achève, la classe commence à être turbulente, on ne travaille plus, la vieille furie court du mieux qu’elle peut dans tous les sens pour nous calmer. Mais me voilà, petit, qui me lève du haut de ma deuxième année et, devant tout le monde, pousse un crayon-feutre dans l’aiguisoir, un crayon-feutre rouge, tourne fort et aiguise, dans le dos de l’estropiée, le crayon-feutre rouge. 

L’encre giclera. 

 

Variations autour d’un même non


, p. 24-25.

Ce n’est pas une histoire, ce n’est pas un fait vécu, ce n’est pas quelque chose qui se raconte, quelque chose qui se dit, ce n’est pas visible, ni lisible, ni dicible, c’est quelque chose qu’on ne dit pas, quelque chose comme rien, ce qu’on appelle rien. Ce n’est pas joyeux, ni triste, tu ne me verras pas pleurer, tu ne me feras pas dire n’importe quoi parce que moi, j’étrangle, je n’y pense même pas, à la limite, ça ne me touche pas, ça ne fait pas partie de moi, ça ne fait pas partie de ma vie, ce n’est pas. Ça ne s’écrit pas, je n’en parlerai à personne, surtout pas à toi, c’est sans intérêt aucun, c’est vide d’intérêt, il n’y a personne que ça intéresse, cherche quelqu’un que ça intéresse tu ne trouveras pas. C’est que ce n’est pas ici, ce n’est pas chez moi, ce n’est pas en moi, ce n’est surtout pas hors de moi, ce n’est pas chez toi, ce n’est pas ailleurs, ce n’est pas lointain, ni caché, ni enterré, ni secret. Ce n’est même pas vrai, ce n’est pas quelque chose de vrai, ce n’est pas quelque chose que tu as pris dans le vrai, ce n’est pas quelque chose qui vient d’ailleurs que de toi, mais ce n’est pas toi, ce n’est pas moi, ce n’est pas ma tête qui fait ça, ce n’est même pas rien, surtout pas rien. Ce n’est pas violent, rien de choquant, ce n’est pas quelque chose de déplacé, ce n’est pas la batte de baseball peinte en rouge, ce n’est pas le jour, ce n’est pas le soir, ce n’est pas un moment, ce n’est pas un morceau de temps découpé, détaché, ce n’est pas la statuette cassée, ce n’est pas ce quelque chose comme du temps. Ce n’est pas un nœud coulant au-dessus d’une chaise cassée, ce n’est pas chez toi ce n’est pas forcé, ce n’est pas naturel, ce n’est pas entré, ce n’est pas entièrement entré, ce n’est pas la mèche qui sort de ton casque, ce ne sont pas les traces de sauge sur le comptoir, ça ne s’est pas fait en coupant des légumes, ce n’est pas un accident, ça ne s’est pas fait volontairement, il n’y est pas question de peurs, pas question de pleurs, ce n’est personne qui revient et qui sonne pour qu’on lui ouvre la porte. Aucun rire n’y résonne, aucune prière, aucune cloche de la chapelle au cimetière alors qu’on ouvre les antres, aucun souvenir, aucun mauvais, aucun bon, pas de lien, rien de tissé, pas d’images sur le film exposé, pas les loups, pas les loups, non, pas encore les loups, aucune fente dans le miroir du salon, aucune bouteille jetée à terre, roulant à côté du lit. Il n’y a pas de guerre, ce n’est pas en voyage, il n’y a pas de don, pas un sou dans la petite boîte, ce ne sont pas mes pieds dans l’eau, ce n’est pas notre visage mouillé, ce n’est pas sortir d’ici, ce n’est pas rester sur place, ce n’est pas un collage, un portrait de ma demeure, ce n’est pas un ananas ouvert avec un long couteau, il n’y a pas de goût, d’odeur, pas de brûlures dans la bouche, pas de brûlures sur les avant-bras, ce n’est pas le métal chaud, pas la main qui te soigne. Ce n’était pas un matin comme les autres, pas un matin gris, pas un autre jour qui commençait, ce n’était pas un matin triste, ce n’était pas un matin de novembre, pas un matin du tout; c’était un après-midi et les oiseaux qui chantent à coups d’ailes et se posent, et les oiseaux qui se jettent hors des nids, se brisent le cou en bas de l’arbre avant d’être mangés par des serpents. C’était un après-midi, je me souviens le soleil dans tes cheveux, le soleil qui brûle la peau et donne les cancers. Tu es cet après-midi, je veux  être le seul à te manger le cœur. 

 

 

 

Fryderyk


27 décembre 2014

Veuillez madame monsieur écouter ceci en lisant cela (mieux vaut trop fort que pas assez fort).

https://www.youtube.com/watch?v=lS9J2WAlN-0

Chopin depuis longtemps veut se faire un café, mais comment y arriver, les notes qui pianotent, les marteaux qui frappent fort les cordes vibrant en une autre sonate, un autre scherzo il ne le sait pas, Fryderyk, que tantôt il mourra, que la mort est à sa porte, qu'il a pris froid, un jour, pogné la grippe, les poumons phtisiques et la cigarette qui n'aide en rien. Il essaie d'arrêter mais n'y arrive pas, même s'il tousse les touches en mineur, il aime trop le tabac au bout de ses doigts jaunis, osseux, sa main droite, montant et descendant tout au long du clavier, sa main qu'il a brisée, un jour, et la peur d'en perdre son don. Cassée d'un coup de poing donné dans la brique, faute de visage, celui d'un compositeur ennemi, vite parti de peur face à la rage d’un phrasé volé à un prélude en écriture, mais comment le prouver… Chopin violent aurait couru pour le rattraper, le monter contre le mur de la ruelle, lui écraser le crâne sur le pavé, du talon dur de son soulier, lui éclater la tête allegretto, faire sortir ses yeux rougis de leurs petits trous noirs, le jeter dans la rivière. La mort a parfois besoin d'un coup de main, d'une main refermée sur elle-même en l'occurrence, d'un coup de pied, tantôt. Il aurait voulu faire tout ça, le rattraper, mais il abandonne dès les premiers pas, c'est la mort qui l'attrape d'en-dedans, l’essouffle. La mort jamais bien loin, jouant avec lui une pièce à quatre mains, de ses doigts osseux et jaunis, ces doigts sans scrupule, qui calculent tout comme on compte sur ses doigts pour écrire une mesure en double croche, donner le temps qui fuit en petits coups sur l'ébène du piano, métronome immuable, concerto cruel en lutte majeure contre ce désir ardent de se faire un autre café. Mais il ne se lève pas de son étude et les tasses sales vibrent sur le pupitre. Il résiste, malgré la force de ce potentiel café court et du désir de le couler chaud dans les sécrétions de ses poumons, qui l'empêchent de respirer sans le tempo d'un sinistre sifflement. Les sécrétions qui ruinent son sommeil et marquent ses yeux de sombres cernes, coupent l'appétit comme on suspend son jeu, pour se saisir du crayon, ajouter un soupir ou deux sur une partition inachevée, et qui le restera. Recommencer la mesure, la jouer con brio, con allegrezza, alla polacca, à la merci de son instrument, Chopin, il devrait s'en dessaisir, jeter le banc par la fenêtre, couper les cordes du piano avant que la mort ne tende la sienne, raide au-dessus d'une chaise brisée, bottée d'une certitude fulgurante, coup de pied comme celui dont on frappe la pédale pour faire résonner toute la salle. Nous sommes le 17 octobre 1849 et c'en est fait du génie, il se tord au bout des cordes tandis que l'accord qui lui manquait, l'accord qu'il cherchait et qui lui serait venu avec une tasse de café, vient gémir le point d'orgue de sa vie ; les  entrailles, si souvent étalées sur des pages de noires partitions, s'écoulent lentement sur le sol. Nous sommes le 17 octobre 1849, Chopin se pend mélancoliquement dans le silence de son piano.

Je nais le 17 octobre 1989, 150 ans exactement après la mort du pianiste, mais j’ai le souvenir concret d'avoir roulé dans ses draps, la sensation précise d’avoir saisi d'une main moite ses cheveux jugement-derniers, d’avoir goûté ses lèvres tremblantes. Je sais avoir sucé le corps phtisique de Fryderyk Chopin.

            J'ai mis le do dans sa dernière mazurka.          

Valérie


, p. 34-38.

Aujourd’hui, derrière les livres

Ode à l’amour et à l’enfance, Dans le grenier raconte l’histoire de cette famille unie, déchirée par la mésentente entre deux frères après la mort de leur père. Ce père, que l’on croyait déjà mort, mais qui vivait aux Philippines sous une autre identité depuis tout ce temps. Quatre ans plus tard, le soir de Noël, alors qu’ils se réunissent pour la première fois depuis ces éprouvantes funérailles, qu’arrivera-t-il, dans le grenier, où jouent petits et arrière-petits-enfants? Un feu qui les consumera tous et qui unira à nouveau la famille dans le malheur.

Une grande épopée familiale par Valérie Marcil, lauréat du Prix des Lectrices.

***

Justin la morue cherche ses ancêtres, tous morts en usine de pêcherie. Malgré cette sombre découverte, Justin plongera dans les eaux de son passé pour faire la lumière sur ces troublants évènements et restituer la mémoire des siens.

Touchante et profonde métaphore de la Shoah, cette attachante morue atteindra petits et grands droit au cœur, en plus de faire réfléchir sur l’héritage que l’on porte, la réalisation de l’horreur et la consommation de poisson sauvage. 

Mort, rue, morue : un premier roman océano-historique par Valérie Michel, auteure de l’acclamé roman autobiographique Couper le lien.

Avant le procès

Deux Valérie et un étonnant cas de plagiat. Le juge devant tout ça qui ne sait que faire et qui en frappe son marteau de juge, de bois, d’autorité sur le bois, bois contre bois. Une poursuite salée devant lui, des brûlements d’estomac dedans lui, une hâte pressante de retourner chez lui, d’arriver avant sa femme pour avoir le temps d’aller voir des photos de fesses sur Internet.

Deux Valérie : un homme et une femme, cinquante-quatre et quarante-cinq ans. Pourquoi Valérie pour un homme? demandera-t-on. Pas de réponse aux questions logiques, que des pourquoi sans cesse des pourquoi.

Valérie, homme de naissance : il a hérité ça de son père. Bien sûr qu’il aura essayé d’y remédier, une fois, dans le bain pour ne pas trop faire de dégâts, à dix-sept ans, ciseaux à bricolage entre les doigts. La gardienne presque morte sur le coup de la découverte, le sang et les bouts de masculinité ici et là, ses parents partis deux semaines en Grèce manger du feta et des olives noires. Toutefois, le chirurgien fit des miracles de haute couture, raconte-t-on, et les parents, à leur retour, trouvèrent l’œuvre fort charitable et bien faite et l’invitèrent à souper du feta et des olives noires rapportées de Grèce, pour le remercier. Ce souper fut le début d’une longue amitié ainsi que d’une relation adultère, mais il s’agit là d’une autre histoire. C’est après l’incident castrateur que Valérie se résolut à être un homme et y prit même plaisir, avec le temps. Il s’en maria à une femme, une vraie femme de naissance, lui engendrant quelques enfants dont il est fort satisfait, encore à ce jour. L’épisode sexuellement sanglant de son adolescence inspira Valérie pour son premier roman, racontant le désespoir d’un adolescent tentant de se trancher le sexe. Il avait, sur un coup de génie, décidé de situer son récit dans le Mexique du dix-neuvième siècle, s’imposant ainsi de lourdes recherches, mais brouillant par l’astuce tout lien possible avec sa propre histoire. Personne – sauf le chirurgien, sa mère et son défunt père, en admettant évidemment que la mort de ce dernier n’était pas qu’un coup monté pour vivre sous une autre identité – ne comprit l’inspiration profonde de son récit. Hormis, aussi, peut-être sa femme, qui n’en parla jamais, mais en douta jusqu’à sa mort en raison des cicatrices que portait son mari, cicatrices qu’elle avait adroitement remarquées dès leur premier soir de noces. Couper le lien fut jugé par la critique comme un titre de fort mauvais goût, mais le roman de Valérie Marcil fut analysé sous tous les angles possibles de la psychanalyse et il fut lui-même surpris de voir qu’on y décelait tant de richesses. Sur son lit de mort, seul avec sa tuberculose, il pensera que sa principale erreur aura été d’en vendre les droits à un producteur américain, qui en fit un film d’horreur médiocre et malaisant. Il mourut seul comme un chien, parce qu’on meurt toujours seul comme un chien, c’est comme ça, tout le monde le sait, et ce n’est pas en écrivant autre chose qu’on y changerait quoi que ce soit.

 

 

Deux Valérie : une femme et un homme, quarante-cinq et cinquante-quatre ans.

Valérie Michel, une fille de Sorel, un nom équilibré sexuellement parlant. Une enfance banale, pas très sanglante, pas très troublée, quelques attouchements ici et là sous la table avec les garçons pendant les cours d’arts plastiques, mais sans plus. Puis, à douze ans, une révélation. À partir de ce moment, le regret de ne pas être née juive dans l’Allemagne de 1929. Les rêves, la nuit, d’être victime de la Shoah, d’y survivre pour le raconter à la télévision, de recevoir des lettres de soutien et d’admiration. Quelque chose de jalousement beau et vénérable à être une victime de l’Histoire. Puis, le devenir par la force des choses. Dans la cour d’école, la salle de jeux, les fêtes d’amies, une tendance à raser la tête de ses Barbie, à mettre en scène des drames familiaux, des dessins de douches mortuaires partout dans les cahiers. Passion obsessionnelle pour le génocide, dira la psychologue de l’école. Treize ans, congé scolaire (Vendredi saint), grande production théâtrale dans le sous-sol avec les petites-cousines, pendant que les parents finissent la bouteille de vin, en haut. Après le dessert, on les fait entrer et s’asseoir sur les chaises placées en rangées. La petite-cousine responsable d’éteindre les lumières court derrière les rideaux pour aller enfiler son costume. Extrait de la scène finale :

 

La vieille dame (Valérie Michel) est maintenant seule sur scène parmi les cadavres (les cousines).

VIEILLE DAME : C’est comme ça que toute ma famille est morte dans le camp de concentration. Je suis traumatisée depuis tout ce temps. Tous ceux que je connais et que j’aime sont morts. Je n’ai plus personne… Personne… Personne sauf mon chat malade…

 

 

 

 

 

Elle montre la peluche de chat.

Même si la guerre est finie, je ne peux plus vivre avec cette douleur… Cette douleur… Cette douleur…

Elle sort un fusil de sa robe, tue le chat, puis se tire dans la tête et tombe morte sur le sol.

RIDEAU

Les parents bouche bée hésitent à applaudir, mais seront fiers de dire, une dizaine d’années plus tard, qu’ils ont assisté à la toute première version de la pièce lorsqu’on en fera une mise en scène à grand déploiement dans un théâtre couru, semant ainsi le nom de Valérie Michel dans le milieu littéraire. C’est quelques semaines plus tard qu’elle commencera l’écriture de son premier roman, découvrant une source d’inspiration inépuisable dans l’Holocauste autofictif, se bâtissant comme une auteure de gravité, de sérieux et de pathétique. Seuls ses parents, ses petites-cousines et les parents de ses petites-cousines sauront que ses grands-parents n’ont pas vraiment fui l’Allemagne pour échapper au régime nazi, mais qu’ils étaient originaires du Lac-Saint-Jean. Son roman recevra un accueil poli à Montréal et en région, personne n’osant critiquer « un récit si personnel », « écrit avec les tripes », un « véritable cri du cœur sur les traces de notre passé ». Étrangement, personne ne le lira à Québec. Le roman se termine, encore à ce jour, ainsi : « Mon pays, l’Allemagne. Il coule en moi comme coule le sang de mes ancêtres, le sang séché sur les murs d’Auschwitz. Jamais je n’y ai mis les pieds, de peur que l’Histoire m’y attende. Nous, qui avons pour seule demeure la douleur. »

***

Donc, deux Valérie, une femme et un homme, quarante-cinq et cinquante-quatre ans, une histoire de plagiat, un juge qui n’en a rien à foutre, qui ne pense qu’aux possibles courbes sur son écran cathodique. Deux romans de bon goût et de belle plume et tout, dit-on, mais un seul titre. Un seul titre et c’est là le problème. Couper le lien. Deux romans parus simultanément, racontant en quelque sorte la même histoire (on raconte tous la même histoire). Neuvième roman d’un auteur au nom féminin, succès en librairie, lauréat du Prix des Lectrices. Premier roman d’une auteure au nom bisexuel, obsédée par l’Holocauste, critiques polies. Plagiat d’homonymes, impossible de trancher, procès sans succès.

Après le procès

Finalement, rencontre des deux auteurs dans un café.

Il lui dit : « Où trouves-tu ton inspiration? »

Elle lui dit : « Dans mon passé et l’histoire de mes ancêtres. Et dans les documentaires sur la pêche industrielle, un problème social.

— Fascinant, qu’il lui répond.
— Et toi? qu’elle lui demande. Où trouves-tu ton inspiration?
—… »

 

 

 

 

 

 

Les joies et les peines (surtout les peines) d’Albert Fitzgerald (et des autres)


, p. 43-45.

Albert Fitzgerald était un homme. Il avait pour occupation la tonte de moutons. Tous les jours il tondait ses moutons. Albert Fitzgerald était une femme. Elle avait pour occupation la cuisine. Tous les concours auxquels elle participait, elle les remportait aisément.

Préparez-vous. Maintenant, je vais décrire leur quartier. Voilà. C’est tout. Vous n’avez plus qu’à imaginer. De toute façon, l’essentiel, c’est la dame du sixième étage, appartement B. Vous la voyez? Non, vous ne la voyez pas. Elle est morte. Tuée par le marchand de fleurs de la plage. Vous voyez Albert Fitzgerald le tondeur de moutons dans son petit appartement jaune. Il se balance au bout de sa corde. Il s’est pendu quand il a appris que la dame dont il était amoureux portait le même nom que lui. Il l’a appris dans le journal, dans la nécrologie. C’est en se rendant à un concours de cuisine qu’Albert Fitzgerald s’est fait rouler dessus par un camion. Celle qui aimait tant cuisiner ne se doutait pas qu’elle terminerait sa vie en crêpe. Albert Fitzgerald était tombé amoureux de son homonyme dans un café alors qu’il buvait un thé, elle un café. À sa mort, le pauvre Albert a pris un coup de vieux et a décidé de s’accrocher à la vie dans sa garde-robe. On les a empaillés et exposés dans le sous-sol de l’église. C’est une tragédie moderne!

Je ne reparlerai plus d’Albert Fitzgerald, ni de l’un ni de l’autre, car ce serait, il me semble, une perte de temps.

Un jour on m’a demandé l’heure et j’ai menti. Je voulais détruire l’humanité. Détruire l’humanité heure après heure. Une petite destruction. Une belle petite destruction. Le problème c’est que, quand on détruit une heure, il reste soixante minutes. Soixante minutes! Alors ça nous prend soixante fois plus de temps, détruire l’humanité. Même quand on détruit les minutes, il reste les secondes. Soixante secondes pour chacune des soixante minutes. Ça fait au moins mille destructions. Combien de destructions pour détruire l’humanité? Ça prend des microsecondes de destruction, des nanosecondes de destruction, des zeptosecondes de destruction. On approfondit la question. On fouille le passé. On mine le terrain. On ravine la colline. On fore the greater good. On déterre des tonnes et des tonnes. Ça se détruit avec le temps, une humanité. C’est long, c’est infini, et l’infini, c’est connu, c’est long. Il faudrait s’y mettre à plusieurs, mais alors c’est la gestion et tout… La pérennité de l’humanité, c’est question de gestion.

Dans la vie, on revient toujours au cirque. On croit changer, évoluer et avancer, puis il suffit d’un aboiement dans la nuit et on recule, on s’accule et on coagule. C’est fauve quand on déambule sous le follicule modulaire du cirque. Le chapiteau de laiton emprisonne l’air, la chair et la poussière. On retombe dans cet univers piétonnier, on s’y fracasse la carcasse et tout. C’est dégueulasse, le cirque. C’est altérant. On s’évapore dans l’épaisseur, dans les lourdeurs atmosphériques. Les sourires nous fendent les ongles, nous saignent, nous sondent. C’est avilissant. On bafouille et on miaule, souvent. On voltige notre malheur, on catapulte nos anabases. C’est un nirvana psychotropical. Attention de ne pas s’enfarger dans les fêlures du tapis, du tapis du chat d’Iran, du chah d’Irlande. Du tapis fleuri. Notre corps est bataillon et on ressent des choses humaines. C’est une odyssée de la chose humaine! C’est la comédie de tous les fantasmes. Des fantasmes félins : des fantasmes de tigre à harmonica, des fantasmes de lionceaux suicidaires, des fantasmes de panthères ambiophoniques. C’est animalier, la fêlure humaine. C’est félin, au fond. Quand la lumière des projecteurs nous plaque au fond de nous-mêmes, nos yeux brillent des entrailles de nos ancêtres. Comme des fauves. On est revenus au cirque et c’est trop tard maintenant. Nous sommes les héros et notre héroïne, on se la pique à coups d’arabesques, on se la shoot à coups de canon. Tous les héros ont leur héroïne. Nous serons tous des hommes-canons, aujourd’hui ou demain. De félins hommes-canons qui se catapultent vers des contrats métaphysiques. C’est la crique du désespoir, gare au pavillon noir. Mon pavillon à moi il est doré, doré de la beauté. Doré comme le ciel, doré comme la mer, doré comme ce qui se trouve au bout du monde et qu’on ne connaît qu’à cause des encyclopédies. Doré comme le mythe, le mythe doré d’une peau, d’un pelage. D’une jungle encyclopédique. Doré comme Hercule, au fond! Hercule qui tue le lion pour porter sa peau. Son pelage, je voulais dire son pelage. Un animal a un pelage, comme il a une gueule, et non une bouche. Sinon ce serait le chaos. Hercule est un demi-dieu du cirque. Hercule a deux moitiés. Deux hémisphères. Deux hémihumanités. Tout le monde est comme Hercule, au fond. Donc tout le monde est Hercule. Hercule est un héros héroïnomane, peut-être le premier. Il s’injecte de l’immortalité. Immortalité c’est près d’immoralité. À un thé près. Albert Fitzgerald était tombé amoureux de son homonyme dans un café alors qu’il buvait un thé, elle un café, comme je vous disais. Ils ne savaient pas qu’Hercule se trouvait lui aussi assis dans ce café. Pas le café d’Albert Fitzgerald, vous aviez compris. Hercule était assis dans le café et embrassait son héroïne. Je t’aime mon minou. Quétainerie. C’est embarrassant et embrasant et tout. Hercule est demi-dieu, demi-quétainerie. Ça exaspère son héroïne, sa belle héroïne. Elle a des yeux de lynx et elle voit le mitraillement du pelage d’Hercule. De la peau, je voulais dire de la peau. Et Albert Fitzgerald buvait son thé en méditant des questions d’immoralité. Un beau thé doré sentant la fleur de peau. Il regardait Hercule le demi-dieu, demi-quétainerie, grec, médisant son héroïne à coups de cuiller. Albert Fitzgerald cogitait sur l’immortalité des choses. Pas lui, l’autre, avec le café. Lui pensait fidélité et félidé. Lui pensait fatalité du destin. Les fêlures du destin grec. Les fêlures du destin d’Hercule le carnassier, Hercule qui porte la peau du lion sauvage, du lion de Némée. Némée, c’était le nom du café, et dans le café il y avait deux Albert Fitzgerald, un Hercule les yeux pleins d’héroïne et un lion mort. Tous se sont jetés dans la bouche du lion, c’est tragique. Ils sont revenus au cirque, c’est tragédique. Comme je vous le disais, Albert Fitzgerald était tombé amoureux de son homonyme dans un café alors qu’il buvait un thé, elle un café. Comme je vous le disais, Hercule n’existe pas.

J’avais dit que je ne reparlerais pas d’Albert Fitzgerald, ni de l’un, ni de l’autre, pour cause de perte de temps. Alors voilà, pour cause de perte de temps, je l’ai fait. Je me suis parqué en double, temps-double. Je suis le roi des animaux.