L’hydre-ramen


, p. 36-38.

Début octobre, alors que je n’étais pas encore submergé par une pile incroyable de travaux à faire, j’ai eu tout le loisir, avec une application très utile sur mon téléphone cellulaire, de trouver une demoiselle à la hauteur de mes critères, devenus aussi bas que les feuilles tombées au sol. Je ne voulais que meubler ma soirée et apaiser mes envies de corporalité. Les vieilles personnes qui disent que le passé est d’une qualité supérieure se trompent ; mon cellulaire me donne ce que je veux, même dans les moments les moins glorieux, lorsque je me vide les intestins par exemple.

Donc, j’ai aperçu sur l’écran de mon cellulaire cette fine demoiselle: des yeux ronds un peu vides, une bouche légèrement entrouverte qui laissait deviner son invitante profondeur, des lèvres qui semblaient agréables à mordiller, une poitrine qui donnait envie de s’y établir de manière définitive, bref, mon genre. Avec mon doigt, j’ai fait glisser son image vers la droite. Quelques mots échangés, et voilà, nous allions nous nous rencontrions deux jours plus tard pour apprendre à nous connaître davantage.

Je le concède, j’ai été un brin lâche, je n’ai rien prévu de bien extravagant: une randonnée sur le Mont-Royal, un souper en tête à tête dans un établissement du type restauration que nous déterminerions au gré de nos envies du moment. Un peu kitsch, mais c’était ce que j’étais prêt à investir en effort pour lui faire visiter mon appartement. J’habite le Plateau, j’ai l’argument de la proximité.

La randonnée, j’en garde bien peu de souvenirs. Probablement que les arbres étaient orange et que c’était donc ben beau, probablement qu’on a croisé un renard ou une moufette et que c’était donc ben cute. Je regardais moins la nature végétale et animale que la nature que je voulais entretenir. Ce ne sont pas tous les champs qui valent la peine d’être cultivés.

Nous sommes allés dans un restaurant coréen rue St-Denis. Je n’avais jamais fréquenté l’endroit auparavant, mais il m’a plu immédiatement.. L’ambiance était chouette : lumière tamisée, décoration un peu douteuse mais néanmoins exotique, serveuses avec des jupes qui moulaient agréablement leurs postérieurs. J’ai commandé quelque chose avec un nom imprononçable, elle a commandé des ramens.

La conversation allait bon train, on s’échangeait la parole avec une certaine aisance. L’espace d’un court instant, j’ai cru apercevoir quelque chose qui avait peut-être l’apparence d’un avenir commun potentiel. Je commençais peut-être à sentir une étincelle. Les serveuses du restaurant commençaient à m’agiter dans le caleçon, mais elles ont su m’apaiser: la commande était arrivée.

Son plat fumait. Elle en a goûté le bouillon. C’était un peu piquant pour elle, mais elle en appréciait tout de même les arômes et les saveurs. Avec les baguettes, dans un mouvement plein de grâce et de délicatesse, elle a pris beaucoup de nouilles, et les a aspirées avec un vacarme comme rarement j’en ai entendu. Je voyais un tumulte sortir du bol, comme l’hydre contre Hercule. C’était monstrueux. L’hydre-ramen a projeté quelques gouttelettes de bouillon malgré elle, en ma direction. Étant myope, je porte des lunettes, et j’ai appris que celles-ci font d’excellentes protections contre les liquides dans l’atmosphère. Je voyais rouge, malgré moi. Autant un certain charme s’était opéré jusque-là, autant le charme s’était subitement arrêté. Mais je suis un être magnanime, j’ai laissé une chance à la coureuse.

Elle a continuée à manger. Une bouchée s’est avérée particulièrement épicée, son corps a eu une réaction un peu violente. Elle a éternuée suffisamment fort pour se boucher le nez. Pour être tendre, disons que cela allait bien avec le vert de ses yeux. Bref, tout ça était encore pardonnable. Malgré les reniflements vigoureux, je voulais quand même aller au bout de ma soirée. Mais ceux-ci se sont faits persistants. J’avais l’impression de souper avec un aspirateur.

Après les averses impromptues de bouillon dans mes lunettes était venu le temps du concerto pour système respiratoire congestionné. J’étais sur le dos, littéralement, à cause de ce souffle épique. Le plan a changé rapidement: quitter, et satisfaire mes envies dans la solitude. On est jamais mieux servi que par soi-même.

À la faveur de la nuit


, p. 35-36.

Dans le miroir, le cadran clignote. Une seconde passe, puis une autre. C’est le temps du bilan. Tu es là, entassée sous les couvertures. Ton silence endormi est une main qui vient caresser ma peau, qui me fait frissonner. Le miroir renvoie l’image de ma chambre, à peine illuminée par la lune qui entre par la fenêtre. Tantôt le monde est réel (je le parle différemment), tantôt il est déréel (je le parle avec peine). Toute ma vie j’aurai vécu avec le sentiment d’avoir été éloigné de moi- même, de mon lieu. Si l’expression « exil métaphysique » n’avait aucun sens, mon existence lui en prêterait un volontiers.

Les tiroirs; ramassis d’anciens débris, inintéressants, comme à un autre. Je vois la déchéance de ma pudeur avec tous ces tissus, en amas sur le sol. Je n’ai pas encore remué que la chambre me semble vivante. Rien pourtant n’y bouge. Le reflet peut-il précéder le mouvement qui le façonne? Fort bien, puisque j’en suis encore à m’inventer, tandis que lui semble aussi vrai que moi, tout en chair. Je suis encore ensommeillé dans les arcanes que tu as dressés. Pris entre mes limites et moi- même, qu’y puis-je faire? J’aurais dû être dispensé de traîner un corps. Le fardeau du « moi » me suffit amplement.

Le miroir cadre le mouvement de la scène qui se joue devant moi. Elle s’inscrit dans ma mémoire. Je ne sais pas combien de secondes se sont maintenant écoulées. À la faveur d’expériences qui m’ont amené au seuil de mon identité, je repense l’insoutenable ennui dans lequel je me suis longtemps laissé aller. Ce moment incarne un trait d’union; celui de la déflagration de mon choix que je tente d’éteindre. L’être que j’attendais n’était pas réel. Je l’inventais, puis je le vivais. Effet imprévu de mon invention : ton corps qui flotte à mes côtés, qui m’éclaire, me brûle. Ta présence est une scène tragique dont je m’émeus. Ce théâtre stoïque me fait imaginer des solutions atroces, presque brillantes, mais surtout définitives. Je produis une fiction; l’art de la catastrophe m’apaise. Le cadran clignote. Cette seconde s’est perdue dans une masse que je ne tente même pas de circonscrire. Elle ne reviendra pas. Je n’en souffre pas. Le miroir peut renvoyer une vérité sur soi bien plus grande que ce qu’il est possible de supporter. C’est une sensation étrange, celle de se regarder et de ne pas se reconnaître. Seul, j’ai toujours laissé une image incomplète de moi-même, mais tu m’as découvert. Je ne suis plus un reflet.

Le cadran clignote.

Je suis bien. Je m’endors.

Question de classement


, p. 35-37.

Le désordre d’une bibliothèque n’est
pas
en soi une chose grave;
il est dans l'ordre du « dans quel tiroir
ai-je mis mes chaussettes? »

Georges Perec, «
Note brève sur l’art et la manière de ranger ses livres » 

 

Ma chambre contient :
un (trop grand) lit;
une table de travail;
une plus petite table;
une table de chevet;
une grande bibliothèque;
une plus petite bibliothèque.

La nomination de cet endroit comme « chambre » me semble peu adéquate. Si cette pièce doit être nommée, classifiée, je préférais davantage qu’on la nomme « bibliothèque ». Seulement de façon secondaire contient-elle un lit dans lequel il est possible de se reposer, de dormir. Je lis, sur la table, entre deux tablettes de bibliothèque, debout, penché, les pieds dans le vide. Si l’on considère une bibliothèque comme un endroit où ranger des livres (parfois dans le désordre), alors ma chambre contient :
une (trop grande?) bibliothèque;
une bibliothèque de travail;
une bibliothèque de chevet;
une grande bibliothèque;
une plus petite bibliothèque.

Les bibliothèques municipales ou universitaires sont peu intéressantes. Elles sont artificielles, classées au centimètre près, tout doit toujours y être impeccable, droit, juste. Le silence y est affreux. Je préfère le bruit d’une bibliothèque intime. Déjà la classification dit en partie la personnalité de celui ou celle derrière les tablettes : les historiens dans l’âme classent chronologiquement, les littérateurs peuvent classer par genres, les moins originaux vont classer alphabétiquement, et ainsi de suite. De même que les couches de la terre conservent en rangées les créatures vivantes des époques révolues, les étagères démontrent une histoire personnelle et littéraire, ce que je nomme l’autopaléontologie littéraire. Elle est l’action de s’examiner soi-même par le contenu de sa bibliothèque, voir ce que l’on a lu, ce qu’il reste à lire, et, surtout, ce qu’il reste à écrire, car c’est là que réside le plus intéressant. En ce qui concerne mon classement, je ne me situe pas dans ces topoï (parce qu’on parle vraiment de lieu, pour une fois). Je peux tout à fait dénoter dans le regard de mes invités une monumentale incompréhension face au rangement de mes livres. Si j’étais un jour empli de bonne volonté, je suis aujourd’hui un condamné qui se plaît dans le labyrinthe des titres. Un recueil de poésie fétiche peut être n’importe où, sauf sur la tablette « consacrée » à la poésie. C’est le hasard de la lecture. Ou l’arbitraire, c’est selon.

J’ai aussi une bibliothèque mobile (mon sac à dos, qui contient rarement moins de sept ou huit livres) ainsi qu’une bibliothèque statique que l’homme vulgaire appellera « plancher ». N’est-ce pas de votre expérience de jeter un livre par terre? Par dégoût, fatigue, frustration, ébahissement?

J’ai également commencé à ouvrir des bibliothèques externes, un peu contre moi-même. Le salon : lieu maudit où certains livres disparaissent. Le contrôle m’y échappe encore plus. C’est un néant, très concret, très matériel. Je soupçonne certains êtres qui vivent avec moi de pénétrer mes frontières. Ma bibliothèque est en voie de devenir une grande industrie multipièces avec des belligérants barbares qui s’introduisent dans mes affaires livresques.

Malgré tout, je suis plutôt intime avec les littérateurs. Ça commence par une balade entre les pages. Puis, ils grimpent dans mon lit, parfois presque contre ma volonté. Ça m’empêche de dormir. Ça me donne des migraines, surtout le matin, quand j’ai encore des vers, des phrases en tête. Ils vont et viennent comme un pendule, oscillant entre la découverte et la rumination, entre l’extase et l’horreur, entre l’instant et l’éternité.

Nous éprouvons dans le cours de notre vie, des choses bien plus tristes que la mort même. Les malheurs qui surviennent, les maladies qui nous troublent, font paraître la vie bien longue, quelque courte qu’elle soit. Dans une existence si malheureuse, l’homme soupire après la mort, et la regarde comme un port assuré. En assaisonnant notre vie de quelques plaisirs, le dieu fait bien voir sa jalousie1.

L’autopaléontologie littéraire est une opération paradoxale : elle nous force à retourner dans un passé pour en actualiser un présent, et bien encore plus que l’actualiser, le multiplier. Contempler une étagère remplie de livres, c’est prendre conscience de tout ces êtres, encore bien vivants, qui ont encore quelque chose à nous dire, et surtout, à nous apprendre.

 

 

 

 

Lire, c’est dépasser le temps. 

 

 

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1 Hérodote, Histoire, VIII, XLVI