Pharaon minuscule


, p. 52-58.

Mademoiselle a la prétention des plus Grands, c’est le cas de le dire.

Lorsqu’elle daigne se lever, vers les sept heures trente du soir, c’est seulement pour traverser le couloir de l’appartement, avec la grâce nonchalante dont sont capables seuls ses pas de velours. Elle vient s’étaler avec toute l’élégance d’un sphinx sur mon travail et moi, l’écrivaine paumée, je me retrouve à pousser jérémiades et lamentations sans pour autant parvenir à déloger Sa Majesté aux oreilles pointues de son trône de papier.

Sans défense et réduite à accepter les caresses vicieuses de la Souveraine, je suis bientôt envoûtée par les suggestions qu’elle me susurre à l’oreille, pressant le haut de sa tête contre mon menton, me ronronnant sans relâche :

« Quoi? Tu travailles encore?

Pourquoi?

Tu vois pas que je suis là? C’est pas l’heure de travailler,

tu es toujours dans tes gribouillis…

De toute façon c’est l’heure de manger! »

Et me voilà qui me lève et qui suis traînée par mon adorable boulet jusqu’à la cuisine. Elle se poste au pied de la table, droite comme doivent l’être les gens de sa stature, avant de me faire signe d’avancer. Je sens ses yeux persans suivre le moindre de mes mouvements alors que j’ouvre le garde-manger pour remplir sa soucoupe, que je dépose ensuite sur le sol. Elle grogne un coup – fin rugissement tout ce qu’il y a de plus gracieux – pour signifier son désaccord. Je me plie aux ordres qu’elle ne m’a même pas encore donnés et je reprends la gamelle pour la déposer cette fois-ci sur la table, où mangent les Grands, les Nobles, les Justes et les Vrais.

En un bond, la teigne si mignonne a rejoint son repas et elle renifle du bout du museau ce qu’on lui sert, dédaigneuse, capricieuse, comme pour se plaindre que je ne lui cuisine pas un sept services trois fois par jour. Je souris, j’expire enfin : pendant que Mademoiselle est distraite, moi, je vais pouvoir retourner à mon travail. Mais à peine ai-je le dos tourné qu’elle me rappelle d’un sanglot plaintif.

Le bol d’eau fraîche. J’ai oublié le bol d’eau fraîche.

Impatiente de retourner à mes écrits, je m’empresse de lui remplir un second bol et de me ruer hors de la cuisine dès qu’elle commence à laper le nectar glacé de sa petite langue précieuse. Elle m’apostrophe à nouveau. Je m’immobilise dans le couloir. La bête miaule encore!… puis, plus un bruit. Je suis pétrifiée. Peut-être que si je parviens à crisper mon corps assez longtemps dans la position figée quasi inhumaine qu’il a prise en se stoppant net dans sa course, elle abandonnera l’affaire… le silence s’éternise… je sens en moi se revigorer un espoir corpusculaire, relégué aux oubliettes depuis des lunes… je lève un orteil… Vite, vite, la chambre! Vite, la paix!

Erreur fatale.

Impossible d’échapper aux roucoulements misérables.

Vaincue, je reviens, ventre contre sol, au carrelage froid de la cuisine. Elle m’attend, elle n’a toujours pas touché à sa nourriture, elle sourit, fiérote et narquoise, feignant l’innocence, pensant probablement qu’après tout ce temps, elle me berne encore. La vérité, c’est que j’ai saisi ses manigances il y a belle lurette.

Mais pour une raison ou pour une autre, je me subordonne volontairement.

Elle me tient en esclavage entre ses griffes et moi, humain imbécile, je me laisse faire.

Il faut dire que Mademoiselle est plus que talentueuse en ce qui concerne la stratégie militaire et politique; monarque digne de ce nom, capable des pires regards de supplication, elle ne me laisse jamais longtemps garder la balle dans mon camp.

Je la prends dans mes bras, où elle s’installe avec une paresse sublime.

« Emmène-moi voir mon royaume! » commande-t-elle.

J’obéis. Nous allons à la fenêtre.

Vibrisses frémissantes, quelques clins d’œil. Elle se met à vrombir, visiblement satisfaite de la paix qui règne en ses terres; elle doit distinguer dans la calme noirceur de la rue derrière la fenêtre des choses qu’il ne m’est pas donné à moi, l’esclave, de voir. Elle suit du regard les quelques passants qui s’aventurent dans la nuit hivernale et juge silencieusement leurs silhouettes qui défilent sur les rues de son royaume. À certains, elle donne sa bénédiction; elle dédaigne tous les autres d’un sifflement qui se veut hostile. Je me surprends à me mettre à la place de ces innocents serfs, qui continuent à vagabonder librement sans savoir que leur impératrice a sans cesse les yeux fixés sur leurs futiles allées et venues.

Mademoiselle se dit Reine, mais au fond, elle n’est guère plus que Marquise : bien qu’elle se proclame maître de la ville et de la nuit, elle n’a qu’un réel esclave – il n’y a que sur moi qu’elle exerce son mièvre dogmatisme.

Et pourtant… jamais, chaque soir, vers les huit heures, je n’envie le sort des hommes libres qui se battent, là, à nos pieds, contre vents et flocons.

Sa Majesté bondit hors de mes bras et s’en retourne comme elle est venue : le pas léger, dandinant les fesses tout le long du couloir avec grâce et flegme. Une dame de ce nom n’oserait tout de même pas faire sa toilette en présence, aussi servile soit-elle, de quelque culottée de moindre rang. Je peux enfin me remettre à la tâche…

Deux heures du matin.

Crispée de colère, je me tourne et me retourne sous les draps, maudissant le Dieu, là-haut, qui se complaît à me rendre insomniaque, incapable de garder les yeux clos ne serait-ce qu’une seconde.

Infime interpellation dans l’entrebâillement de la porte.

« Est-ce que tu dors? »

« Oui, je dors. Et si tu m’en empêches, je te jure que cette fois, je vais te fermer la porte au nez. »

Voilà. Nous y sommes. L’instant unique où le pouvoir se déséquilibre; le seul moment où Néfertari semble défaillir.

Elle reste sur le pas de la porte, en équilibre entre son royaume et le mien – car il faut bien le dire, dans l’antre de l’esclave, il n’y a qu’un seul maître, et ce maître, c’est moi! –, vacillant sur ses quatre pattes, les paupières à moitié closes, son corps minuscule transpirant la fatigue.

« Tu mens… tu dors même pas… je t’ai entendue… »

Je me vire violemment face au mur, dos à elle. Je ferme les yeux très fort.

« Laisse-moi tranquille! »

« Tu sais, il fait très froid, dans le salon… Et les voisins qui font encore la fête juste de l’autre côté de mon mur, ils m’empêchent de dormir… »

Je soupire. Je me tourne encore et j’allume la lampe de chevet. Pendant un instant, nos égos s’affrontent du regard, je vois qu’elle n’ose pas s’abaisser au point de demander le réconfort qui lui manque et elle voit – oh! je ne le cache pas si bien, je ne doute pas qu’elle s’en aperçoive – que je n’ose pas admettre qu’il me faudrait, pour m’endormir, un peu plus de chaleur…

J’éteins la lumière. Je ferme les yeux – littéralement, mais aussi sur la faiblesse impardonnable, la frugale faim de caresses, de l’Impératrice.

Les ronronnements naissent, sur le seuil de mon antre, puis s’approchent peu à peu.

Elle vient se lover au creux de mon cou.

Et soudain la sérénité me gagne. L’agitation s’évapore dans la pénombre, emportant avec elle toute parcelle de solitude ignoble qui aurait pu encore coller à ma peau. Voilà même le sommeil qui s’approche, à pas de loup…

Ce n’est pas ma langue, mais bien mon corps et mon âme que je donne chaque jour à la Reine féline, en échange de douces caresses le soir et de quelques bisous d’esquimau. Elle s’installe, se niche, se roule en boule contre mon flanc, où elle plante amoureusement ses petites griffes, et elle s’endort d’un coup, elle rêve, ronronne, elle ronronne si fort et si vite qu’elle s’emmêle et trébuche dans sa respiration. Auprès de moi, Mademoiselle est en sécurité. Je la caresse vaguement; moi aussi, je vais bientôt partir… Les griffes relâchent leur emprise, peu à peu les ronronnements s’atténuent, se transforment en une respiration lente et régulière, qui pourrait aussi bien être les appels de moins en moins distants de Morphée qui m’invite dans ses bras. Je sens sa présence fragile, petite boule de poil chaude et épuisée. Elle garde mon sommeil…

Quel meilleur salaire pourrais-je demander…

     Mon corps et mon âme… ça fait cher du câlin, tout de même…

Corps et âme… demain encore je devrai la servir…

Corps… quel leitmotiv épuisant…

          Âme… une chance, tout de même…

… une chance qu’elle est venue dormir avec moi…