S’arracher la route


, p. 20-25.

Il était sur la neige, le loup mort, un jour de janvier il y a dix ans. Je le vois, j’y pense. Le froid avait figé son corps dans un mouvement interrompu. Il y avait quelque chose d’irréel dans sa présence sous une lune d’après-midi, un ciel bleu pâle. Il se tenait seul à l’avant de la cour enneigée. J’étais en visite quand je l’ai vu. C’était un moment entre deux repas où les gens sont occupés, où ils partent ailleurs. Dehors, je me suis assis, à côté de lui, les fesses calées dans la neige froide et poudreuse. Mes yeux suivaient, en face, les autos qui parcouraient la 167. J’écoutais ma petite radio de fer et de plastique me parler.

Je me rappelle. Elle racontait la mort d’une jeune Kelly Keen. Elle disait en multiples voix que la jeune fille avait été tuée par un coyote sauvage, à Glendale en Californie. Ça faisait dix ans. J’écoutais en caressant les poils du loup, en touchant sa chair dure et glacée du bout des doigts. Les voix partageaient des morts surprenantes, occasionnelles. Elles parlaient de morts d’autres pays, de morts qu’il faut aller chercher dans d’autres langues et les traduire pour pouvoir les transmettre. J’avais regardé une auto passer et ça avait surgi. Des décès de la route, ceux qui ne sont pas dits ailleurs, dans d’autres villes, ceux de chez moi. Ils me sont venus en tête. Je n’écoutais plus qu’à moitié. Je les regardais, en carcasses de métal, en bancs de neige défoncés. Pendant ce temps, les voix à la radio continuaient. Elles effectuaient un rapprochement avec la mort d’une autre chanteuse, Taylor Mitchell. Celle-ci était morte d’une attaque de coyotes en Nouvelle-Écosse. Elle était devenue quelque chose qui pouvait se dire à la radio, un cas documenté qui se recensait, se plaçait dans la rubrique insolite. Pour vérifier, je suis rentré dans la maison où j’étais de passage. J’ai lu en ligne : « a group of four other hikers came across the scene, managed to scare the remaining coyote… » J’étais resté un peu à l’intérieur, à l’ordinateur. À côté de moi, une dame lisait dans un fauteuil en cuir blanc. Les murs tremblaient au passage des camions de bois, marquant le temps.

Je suis retourné dehors pour placer le loup de manière à ce qu’il dévisage les voitures, ces hommes aux doigts qui se prolongent en volants de cuir, ces femmes aux mains de manches à vitesse. Je voulais leur faire penser aux coyotes du Bas-Saint-Laurent qui hurlent parfois, leur son perçant au-dessus des terres cultivées et vallonnées qui se perdent dans le fleuve gelé. Je voulais qu’ils le voient, le loup. Je voulais mettre des images de monstres dans leur tête et dans leur conduite. Puis, j’ai voulu qu’elles partent, ces images. Qu’on arrête aussi de parler de l’histoire de Kelly, de celle de Taylor. Je me suis demandé ce qu’il fallait faire pour arrêter les images en route dans les gestes des gens. Je voulais que s’effacent ces histoires racontées, ces non-dits qui s’éclairent quand un loup est entrevu en bordure de route.

J’ai couché le loup sur le côté, dans la neige, pour le cacher. Il s’y est enfoncé un peu et les gens ont continué à passer lourdement en freins, en pneus, en châssis et en pare-chocs. Je me demandais ce que ça signifiait d’utiliser ces routes et d’y mourir à plusieurs. J’ai pensé qu’un nouveau droit de meurtre par accident s’y crée et que personne n’est tenu coupable, ni ceux qui vendent des voitures, ni les constructeurs de route, ni nous, nous tous qui n’y changeons rien. J’ai voulu quelqu’un à accuser, la main dans le poil doux du loup, le corps dans le froid qui endort. Je me suis levé. J’ai marché vers la maison en regardant les premières étoiles qui perçaient le ciel bleu encore clair. La dame s’était levée du fauteuil, elle enfilait un manteau en fourrure. Elle allait marcher dans les champs, dans le bois. Elle allait marcher, et j’ai suivi ses pas en fermant les yeux. J’ai vu ces sentiers d’arbres noirs nus et d’épinettes couvertes de neige que j’avais déjà parcourus. Je me suis couché, ces images en tête, sur le divan du salon. J’ai somnolé jusqu’à ce que l’horloge se fasse entendre. À cinq heures passées, j’ai regardé la marcheuse revenir, silhouette noire dans l’étendue blanche avec, au loin, une ligne de forêt grise entre le ciel et la terre, les granges cachant des bouts d’horizon. J’ai pensé à la fois où la dame avait rencontré un loup, dans le bois. Cette fois qu’elle m’avait racontée. Elle avait simplement lancé un bâton, je crois, crié aussi et il avait fui. Il n’y a pas de coyotes dans la forêt où la dame va marcher, seulement des loups qui se sauvent, un lapin de temps en temps, le bruit d’un oiseau. J’y vois quand même ces morts racontées, celles d’autres personnes attaquées par des animaux. Des histoires, qui régissent mes actes, m’empêchent d’aller dans le bois seul comme la dame.

En la voyant revenir, j’ai pensé aussi à cette mort qu’elle avait racontée maintes fois, celles d’un enfant happé, puis écrasé. J’ai regardé, dans les mots de ceux qui me l’ont dit, cet enfant qui jouait voilà peut-être trente ans devant la maison. Il était allé sur la route. J’ai imaginé la neige blanche et brune qui avait dû voler autour de lui. Je me suis rappelé ces voix qui m’avaient déjà raconté : « Les hommes l’avaient mis sur la table de la cuisine… » Il n’est pas venu du bois, cet enfant mort, mais des routes, de la vitesse prise, des dispositifs de vie et de mort de notre société asphaltée. Je regardais la 167 en essayant de penser à un pays sans routes… Je n’ai pas su l’imaginer.

Le soleil s’était finalement couché complètement. La dame avait commencé à préparer le souper. Les invités sont revenus, en auto. Dans le salon, les deux décès par attaques de coyotes étaient racontés par une télé muette. Je regardais ses images, ses couleurs. Autour, les gens parlaient. La dame disait aux invités les autos qui passaient à la fenêtre. Elle a dit voir la fille d’un voisin, un petit-fils camionneur, des amis d’une autre ville… Ils étaient scrutés, nommés, déclarés inconnus, venant d’ailleurs. Il faisait noir, plus aucun de ces automobilistes ne pouvait voir le loup couché, même avec la lumière blanche de leurs phares qui prolongent la vue dans la nuit. Les visiteurs ont commencé à s’habiller, à préparer le moment de partir. Un « faites attention à vous » nous attendait sur le pas de la porte. Les hommes-autos, les femmes-autos ont ces recommandations, des mots qui se disent et font venir les images de ceux qui meurent dans des autoroutes en forêt, dans des rues de villages et de villes.

Cette maison, celle où était le loup le temps d’une semaine en hiver, j’y reviens de temps en temps par la route. C’est une partie de moi faite de ciels, de forêts, de gens, qui n’est accessible qu’en auto l’hiver. Quand j’y pense, je nous regarde en route, en 167, en pont Champlain et en Parc des Laurentides. Je me dis que j’aimerais savoir qui nous sommes avec ces autos et ce que nous serions sans, mais les routes sont attachées à mon corps, ma vie circule en elles en Amérique, aux États-Unis, à Montréal. Je me dis que j’aimerais m’arracher ce qui est fait d’asphalte en moi pour regarder, sentir ce qui y est, mais je ne peux pas. Je ne veux pas. Je veux conserver ces routes, ces étrangères au corps sans fin, au nom de chiffres, de gens, de saints qui sont des parties de moi. Je veux les parcourir, les revoir, me repenser avec elles. Je les garde en moi, elles y sont déjà.