Non sans une quétainerie assumée


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Il serait à peu près temps que je vous le dise : Bonjour. Maintenant qu’on va (re)commencer à se croiser dans les corridors de Jean-Brillant et de Lionel-Groulx, qu’on sera peut-être assis côte à côte dans les cours, qu’on se retrouvera peut-être dans une malaisante proximité aux urinoirs, j’opte pour la bonne vieille courtoisie. Vous avez passé un bel été, de chouettes vacances, une excitante rentrée ? Moi, j’en ai vu de toutes les couleurs, et elles étaient quasiment toutes belles. J’aimerais dire que je suis content d’être de retour parmi vous — de même, franchement, comme si depuis l’année dernière la seule chose que j’avais en tête avait été de revenir à Montréal — mais c’est un peu plus compliqué que ça (il n’y a pas grand-chose de simple dans la vie, surtout quand on étudie la littérature, il me semble). Je reviendrai là-dessus tantôt.

Pour l’instant, je tenais à vous assurer que je vais bien, que le voyage à vélo s’est déroulé on ne peut mieux avec pour pires lésions corporelles des piqûres d’insectes, des courbatures sporadiques, deux pas pires éraflures et de la saleté en dessous des ongles. Je suis parvenu à parcourir tout le chemin prévu, même beaucoup plus, et peux vous affirmer en primeur que Montpellier-Paris, ça se fait en bicyk. Il n’y a pas eu de casse, juste assez de mauvais temps, et des rencontres mémorables à ne plus pouvoir les compter. Tout le trajet durant, je me suis saoulé au son du vent à mes oreilles, j’ai chanté Les Copains d’abord à tue-tête, j’ai dévoré des yeux l’horizon. Ça n’est pas quelque chose dont je suis à l’aise de parler gratuitement, ce voyage-là, de peur de passer pour un péteux de broue, alors venez m’en parler si vous voulez, et insistez au besoin parce que ça risque de me gêner — juste là, à écrire sur le sujet, je me sens tout croche sur ma chaise.

Le retour, donc. C’est toujours une bizarre de chose, on ne se le cachera pas. Surtout quand on revient d’un séjour où, à l’étranger, on était fixe. Et avoir vécu des expériences semblabes dans le passé, ça ne rend pas la chose moins étrange. Tout au plus, la bizarre de chose se démystifie. Elle devient moins un état général d’incompréhension et davantage un fascinant phénomène de malaise mitigé… qui progressivement redevient cette aise mitigée qu’est la vie de tous les jours.

Ça me plaît de visualiser la mappemonde comme ceci : une ébauche grossière des continents, sur lesquels plane un éternel brouillard. On connaît la forme et la taille des terres émergées du monde, on a une idée de ce dont elles ont l’air à tel ou tel endroit, mais cette idée demeure une construction, un patchwork de photos, de films, de livres, une chose virtuelle qui, si ça se trouve, pourrait ne correspondre en aucun point à la réalité. Les couleurs, les textures, les odeurs des lieux ne sont accessibles que par contact direct avec nos sens et, une fois qu’on est passé quelque part, on actualise notre carte du monde. Plus qu’une silhouette se détachant sur un fond d’eaux salées, un lieu prend des attributs sensoriels précis. On en reconnaît la lumière, l’orientation des avenues, les caprices du relief ; on en vient même à appeler le vent par son petit nom, selon qu’il vienne de la montagne ou de la mer.

Désormais, peu importe où je me trouverai, cette avancée que fait la Méditerranée entre la Provence et les Pyrénées, les alentours de Montpellier, seront des lieux animés, vivants, lumineux, en contraste avec les endroits où je ne suis jamais allé et sur lesquels flotte toujours le brouillard de l’inconnu. La réalité de Montpellier aura beau changer, celle dont j’ai pris conscience continuera d’exister et de colorer ma carte du monde.

À la date où nous sommes aujourd’hui, il m’est possible de songer à ce que je faisais un an auparavant ; à pareille date (ou le second weekend de septembre), que faisais-je ? Le plaisant exercice que cela devient, vous me voyez venir : pendant les dix prochains mois, de temps à autre, je m’exclamerai « ah oui ! j’étais à [Barcelone/Fribourg/York/autre]. » Loin d’une complaisance dans des souvenirs de voyage, ce qui m’intéresse dans ces réflexions est ce lien qui se tisse entre mon emplacement actuel et ceux que j’ai occupés dans le passé, c’est la manière dont le Languedoc entre dans ma vie non seulement dans le passé, mais aussi dans le présent, en filigrane de mon quotidien. Et au fur et à mesure que le temps défile, que ce large rouleau de canevas qu’est le temps se plie et se replie sur lui-même avec chaque nouvelle année, je vois apparaître des concordances entre divers 25 septembre ou quelques 1er mars, et je distingue des 29 mai qui seront à jamais uniques.

Déjà, avec cette année d’échange et les quelques vagabondages précédents, je souris de constater qu’il y a des jours du calendrier que j’ai vus naître dans trois pays différents. Mais surtout, je souris aux voyages futurs que je ferai, à ce complexe réseau de tunnels qui continue d’étendre ses ramifications, de s’enrichir, à coups de souvenirs, entre les lieux et les années.

* * *

Bon, au final, je n’aurai pas tant parlé du retour ; j’ai préféré, et ça ne surprendra personne, garder les yeux rivés sur d’autres destinations, passées ou futures. Peut-être que j’y reviendrai, si le coeur nous en dit (nous, c’est vous et moi : c’est sûr que ma cogitation sur le voyage et le retour se poursuivra et s’affinera, dites-moi seulement de tatouer tout ça sur votre prochain Pied si ça vous intéresse).

Si je peux me permettre, et sans tomber dans les discours trop entendus, je vous encourage fortement à aller voir, le temps d’un semestre ou deux, ce qui s’enseigne et ce qui se vit ailleurs. D’abord, les cours sont beaucoup plus faciles qu’ici et ça permet de faire son magasinage de souvenirs à tout bout de champ, aux quatre coins de l’Europe. Et puis voyager, vous savez, c’est un peu comme tomber en amour avec un bout de planète : je vous jure que le midi de la France, duquel je n’avais rien à battre il y a un an, c’est dorénavant au milieu du paquet d’étoiles qu’il me met dans les yeux que je le revois.

Ceci est peut-être mon dernier texte pour Le Pied (les cours ici, après tout, sont beaucoup plus durs qu’à Montpellier…), et, juste au cas où, je tenais à signifier que je vous suis redevable de ces réflexions sur le voyage que j’ai partagées avec vous et du plaisir que j’en ai retiré. Sans vous, je ne me serais pas autant attardé à décortiquer cette fascination que le voyage suscite chez moi. Comme quoi (clins d’yeux à d’hésitants futurs collaborateurs au Pied et non sans une quétainerie assumée), l’écriture peut être le meilleur moyen de partager, tant avec les autres qu’avec soi-même.