Décomposition


, p. 49-51.

Rien. Je n’ai jamais lu. Si j’avais lu, je me rappellerais les histoires, mais rien. Je n’ai pas d’histoire. Je n’ai pas écrit non plus. Pourtant, je sais écrire. J’ai la grammaire au bout des doigts, sur les jointures, les coups de règles sur les doigts, je m’en souviens. On m’a demandé d’épeler, de compter, pas d’histoire, des choses, que des choses, sans les comprendre, sans les nommer, je m’en souviens. On m’accueillit ainsi, peut-être est-ce là que ça a commencé. J’arrivai devant ces gens, une organisation complète. Sous des airs de bureaucratie, le monde fourmillait à l’ordre dans ses fonctions, des dossiers, il s’en faisait sans cesse, et l’organisation se contentait d’entreposer dans son antre tout ce qu’elle savait. Je demandai mon chemin, perplexe et l’air surpris, à peine y avais-je mis les pieds qu’on traitait ma demande, mais je ne demande rien. C’était peut-être une dame, elle avait l’air âgée, peu en chair, ses os avaient peine à tenir ce qu’il restait de peau devant moi, ce n’était pas une femme, elle grognait. Sous ses airs de bête, j’ignore si c’est ma posture mais quelque chose l’a dérangée. J’essayai de mieux me tenir cette fois sur ma gauche, peut-être était-ce ma droite en fait, je n’arrivais pas à tenir, de même que j’étais sans mot. Je ne me souviens plus si j’ai parlé, mais déjà elle passait de l’horreur à l’admiration. Sa voix poussiéreuse dans un grincement se mit à m’admirer, mais elle se trompait, ce n’était pas moi. Seigneur, mais il faut faire quelque chose! dit-elle. Silence. Je préférais me taire, d’abord parce que l’attention était sur moi et que je n’ai jamais vraiment aimé les gens, mais surtout parce que je ne voulais offusquer personne car cette fois j’avais compris. J’aurais voulu en rire. Mon ventre se contractait et poussait quelque chose à ma gorge et je ne savais plus quoi en faire. En fait, ce n’était pas moi, j’étais pris comme elle et mon humeur, plutôt que d’en rire, se serait mise à grogner. Je me dis que c’était drôle qu’elle me prît pour un autre parce qu’il ne suffit pas de porter sa croix pour porter l’éloge et se faire appeler seigneur.

Pendant que je me racle la gorge pour mieux la déployer, je crois me tromper. Je vois mon erreur, c’est pour ça que je n’aime pas les histoires, c’est que les mots se placent toujours pour mieux mentir alors que je sais que la dame n’était pas seule. Ce n’était pas là, ils étaient deux, non pas des femmes ni des bêtes, mais deux hommes, à grogner. En fait, je n’étais pas perdu. L’avoir été, je serais passé à côté sans même les voir et j’aurais traîné ma croix encore longtemps sans saisir que je ne connaissais pas mon chemin. Déjà loin du début, j’aurais voulu en finir. C’est une station, me dit-il à travers ses dents pourries. Je comprends, c’est pour ça, fini de rire, ça s’est gâté, les miennes aussi, ce sont mes dents. Je me suis surpris à l’occasion à rire noir et à prendre honte du spectacle que j’offrais. C’est à moi cette odeur infecte qui sort de ma bouche, c’est drôle comme j’oublie. À force d’avaler n’importe quoi, mon regard s’est noirci, mes dents je veux dire, comme quoi ce genre de chose monte vite à la tête. C’est une station, me dit-il, sans savoir laquelle, sans savoir pourquoi, sans savoir en douter. Ma mère, hélas, savait ce genre de choses, elle savait toujours où j’allais, elle connaissait la fin, je crois, car elle répétait sans cesse que je n’irais nulle part, c’était plus simple. C’est pour ça que je n’aime pas les histoires. Elles s’accumulent sans savoir où ça se termine ni où on est rendu. Je ne pouvais pas leur en vouloir, c’était à moi de savoir, je savais compter mais je perdais souvent le compte. Pourtant, j’étais content d’avoir trouvé ces hommes ainsi, sur mon chemin, prêts à punir. Depuis longtemps je n’avais pas été fouetté, j’avais d’ailleurs perdu ma couronne puisque déjà je n’avais plus toute ma tête. J’ignore où elle est, j’ai oublié mon histoire. Enfin, je n’étais pas seul.

Je trouvai que le meilleur moyen pour ne pas en rire, c’était d’en pleurer. Au risque d’émouvoir, j’évitais ainsi les odeurs, elles restaient à l’intérieur même au risque de provoquer de nouveaux rires. C’est que parfois la pourriture prend ce drôle de goût dans ma bouche, la salive se nourrit de mes dents comme si j’avais changé l’os en vin. Ma mère m’a nourri de toutes ces choses qu’on m’a dit essentielles, mais les recevant l’estomac vide j’avais mal au cœur. Pourtant, ce n’était pas cruel. Même les baffes, si je les ai mangées c’est parce qu’elles ne m’étaient pas destinées. C’est ce que j’ai cru comprendre. Au contraire, elles visaient toujours mon plus grand bonheur, mais je l’avais toujours sous la dent ou la mâchoire, selon mes humeurs et les conditions. Il y eut certainement des moments obscurs où les poings s’arrêtaient sur mon nez, toutefois je n’étais pas en droit d’accuser ma mère, mais plutôt ses facultés. Si elle avait vu sur mon visage aussi clair que dans l’avenir, peut-être aurait-elle finalement pu me rendre véritablement heureux et me mettre autre chose sous la dent. Elle appelait ça de l’éducation. J’ai lu qu’on appelle ça de la culture. Je n’aime pas lire. Je n’ai jamais lu. J’oublie trop.

Au début, je passais là inaperçu. Je demandais où sont les coups que je crie, sortez le fouet que j’avance ! C’était le même regard, pourtant, malgré les apparences, malgré les tromperies, malgré les plaines et les paysages interminables, le même regard que celui de la femme de tout à l’heure. Je ne sais pas d’où elle me vient pourtant, mais voilà qu’elle reprend vie sur mon chemin. Ne la nommons pas, car nous pourrions avoir tort, je déteste avoir tort. Sentir que je me suis étiré sur des pensées sans fin, n’étant jamais parti d’un véritable début. Ayant versé tant de larmes et tant de mots sur un sentier qui n’aurait jamais existé. Ayant souffert de cette femme qui n’aurait jamais vécu, qu’on eût placée là par pitié pour soi, pour faire un sens. Il n’y a pas de station. Il n’y a pas de nord. Il n’y a personne. J’enlevai donc mes sandales, elles me faisaient mal et je n’avais rien à en faire. Je déposai donc ma croix. En toute honnêteté, je crois qu’elle n’était pas la mienne. Je n’ai pas de croix à porter, ni de fatalité à embrasser. Rien.