Réchauffement climatique


, p. 32-36.

– On est arrivés, m’informe Fortier au téléphone.
– C’est où, déjà?
– Saint-Hubert coin Sainte-Catherine.

Parfait. Je ne trouve plus mes mitaines. Trop tard pour les chercher plus longtemps. Je verrouille derrière et fourre mes mains au fond des poches de mes jeans en quittant mon appartement. Je tourne à gauche sur Bélanger et presse le pas. Le froid saisit mes orteils à travers mes espadrilles durant ma marche vers le métro.

Debout au fond du wagon, je scrute les alentours, mon regard étudie les rares usagers dispersés parmi les sièges vides. J’ai soudainement l’impression d’être en sens inverse du monde. Ce doit être parce qu’on est entre les heures de pointe, ou parce que Noël approche et que les Montréalais ont mieux à faire que de se rendre dans un bar. Je devrais peut-être faire comme eux et rentrer chez moi? Je décide enfin que la froideur a découragé les gens de sortir et félicite ma bravoure.

Le lieu m’accueille froidement malgré la moiteur tiède de l’air ambiant. L’éclairage rougeâtre ajoute quelque chose de glauque à la faune du Bistro St-Hubert en cette soirée de décembre. Sous le timide rayon de lumière jaune qu’émet un projecteur hésitant, deux filles s’entêtent au karaoké. Une pièce sur OK Computer, je crois. Accoudés au comptoir, mes deux amis captent mon attention avec de grands signes de bras; ils semblent en grande forme. On se salue, puis je m’étonne de passer deux bonnes minutes à les rassurer au sujet de mon teint blême. Je couvre peut-être quelque chose?

Je balaie l’endroit du regard. Je me sens comme un intrus, ici. Des rires gras me ramènent sur terre. J’ai raté la blague de Fortier.

— Les regards pèsent ici, vous trouvez pas?

Fortier et Dubuc ne comprennent pas ma question, mais au même moment, les autres amis arrivent en trombe et accaparent toute l’attention. Je tente de me ressaisir alors que nous nous dirigeons vers une table libre.

Tom renverse de la bière sur l’ordinateur portable de Jules. Moment de panique. Il y a là-dedans son dernier travail de la session d’hiver, retardée par la grève étudiante. Lorsque le conflit s’est résolu, en septembre, Jules s’est entendu avec son professeur : il aurait jusqu’à la fin octobre pour déposer la bête au département. Mais la pile de travaux de la présente session s’est rapidement érigée par-dessus celui-ci, repoussant la remise au-delà de la limite.

— Il me reste quelques corrections, des petites niaiseries. Je dépose ça dans deux ou trois jours.

L’assemblée décrète que Jules est le seul étudiant à avoir bouclé une session avant d’avoir terminé la précédente. Nous trinquons à ce tour de force, entassés autour de la table. Je finis par me sentir plutôt bien, malgré mon inconfort et le manque de place. Il y a comme une chaleur qui émane de notre petit groupe. Les railleries à mon endroit ne peu- vent percer les murs de cette petite cellule. Je les sens, comme toujours, mais ce soir, ils n’arrivent pas à m’atteindre. Je regarde par la fenêtre à ma gauche. Dehors, une vive rafale charrie une bourrasque de neige contre la vitre. Je frissonne et prends une bonne gorgée de ma pinte.

Je ressasse des souvenirs avec Tom, toujours les mêmes, à travers les conversations croisées. La soirée lève, mais quelque chose dans l’air nous empêche de célébrer la fin de session. L’ambiance est crispée, un peu amère. On fête, mais comme par défaut. On dispute un match nul.

 

 

 

 

Cette amertume m’accompagne jusque sur le quai du métro. J’ai bien fait de partir, toutes les discussions finissaient par m’ennuyer. Je parcours mon iPod sans trop de conviction. J’essaie de trouver ce qui conviendrait au moment de l’année, à la température. Lorsque lesphares du wagon émergent de l’ombre, j’augmente le volume de l’appareil. Les guitares tonitruantes du dernier Gros Mené couvrent le bruit du moteur tout au long du trajet.

Je sors station Beaubien. Je décide de marcher. La musique continue de brutaliser mes oreilles. Au coin de Christophe-Colomb, je m’arrête au feu rouge. Les automobilistes se font rares, mais je n’ose pas contredire la signalisation routière. Je me sens observé, tout à coup. J’aperçois un homme qui se tient à mes côtés. Il s’adresse à moi. Confus, je retire mes écouteurs et lui demande pardon. L’homme poursuit son monologue :

—… un hiver doux, l’an passé, hein?! Les jeunes avec leurs pancartes en ont bien profité, hein! Cette année, par exemple, t’es mieux de t’habiller chaudement, mon homme…

Je peine à comprendre le flot qui s’échappe de sa bouche. Je parviens quand même à saisir que selon les météorologistes, l’hiver sera marqué par des froids extrêmes, des dizaines de degrés sous les normales saisonnières. Les experts attribuent la cause de ces grands froids à venir, dont les épisodes devraient être anormalement longs, à la fonte des glaciers du pôle Nord, accélérée depuis plusieurs années par le réchauffement climatique. Curieux paradoxe, s’amuse-t-il, qui plaidera certainement pour la cause des climato-sceptiques. L’homme continue son plaidoyer pour l’environnement, mais divague sur les politiques économiques du nouveau gouvernement provincial minoritaire. Des écueils en perspective, craint-il.

 

 

 

 

Le feu tourne au vert et nous nous engageons. Je jette un regard de biais. Je sursaute lorsque je me rends compte que l’homme porte, non sans difficulté, un énorme panneau de carton glacé. Sur ce qui me semble être une pancarte électorale, le nom « Papineau » en grosses lettres rouges chapeaute la photo d’un homme : jeune quarantaine, cheveux extrêmement soignés et sourire impeccable, si ce n’est d’une profonde entaille qui perce le carton au niveau de sa canine gauche. Le regard de l’homme pancarté inspire confiance. Ses yeux sauraient rassurer votre grand-mère, vous lui confieriez vos enfants. Plus encore, la gueule de ce jeune politicien semble être taillée sur mesure pour sourire à une nation désabusée, cynique. J’imagine sa voix, ses intonations pompeuses qui réveilleraient la fibre patriotique de toute une génération désenchantée. Je me surprends à éprouver une sorte d’émotion, même une pointe d’espoir à travers les yeux de cet homme. Dans ma tête, trois mots s’assemblent à mon insu et une phrase prend forme : « Quel grand homme! »

Mon nouvel ami marcheur m’annonce que nos chemins se séparent. Je lui lance un vague au revoir, alors qu’il tourne à l’angle de Fabre direction sud. Je m’arrête un bref instant et observe l’homme s’enfoncer dans l’obscurité, tout en méditant sur l’incompréhensible magnétisme qui émanait du panneau. J’effectue un demi-tour afin de poursuivre mon chemin vers le nord.

J’estime qu’il ne me reste que dix minutes à endurer ce froid sibérien. Durant les derniers mètres qui me séparent de chez moi, je ralentis le pas pour retarder l’instant où la chaleur de mon appartement me lèchera le visage, décrispera mes doigts et soulagera mes orteils gelés. J’observe, de loin, les points de repère qui ponctuent l’avancée finale : la borne-fontaine, le vieux chêne, le lampadaire vacillant devant ma porte. Sur ce dernier, un objet est accoté, comme abandonné là. Je suis encore trop loin pour le distinguer. Une planche de bois laissée aux ordures? Un matelas? J’accélère le pas. L’objet se précise dans mon champ de vision, grossit, mais j’ai du mal à bien le voir à cause de mon empressement.

 

 

 

 

J’arrive enfin à la hauteur de mon logis. Ce que je vois me sidère bien davantage que le vent glacial qui me fouette le visage. Sur le lampadaire est appuyée la pancarte électorale portée plus tôt par l’environnementaliste prophète qui avait pourtant pris le chemin opposé au mien. Le même slogan, la même mention « Papineau ». Le même jeune homme, le même sourire, la même entaille sur sa canine, aussi. Mais ses yeux sont bien plus perçants. Je n’arrive pas à cesser de les fixer. Son rictus qui inspirait la confiance s’est changé en une grimace démente. Autour de moi, le vent a cessé, les bruits de la ville se sont éteints, il me semble que je n’entends plus que mes tempes battre. Et lorsque j’esquisse un mouvement de recul, au moment où je tente de me défaire de son emprise, que j’essaie de toutes mes forces de m’arracher à son regard pour rentrer à la maison, plonger dans mon lit et m’y terrer jusqu’à ce que la banquise ait complètement fondu, je jure que le politicien de carton me fait un clin d’œil.