Les mystères du dandy


, p. 21-24.

L’épuisement gagna soudainement Frédéric. Ses yeux portaient en eux la fatigue causée par une journée d’errance qui ne lui avait guère apporté les jouissances dont une âme romantique comme la sienne souhaite ardemment s’enivrer. Il ne désirait en cet instant qu’une chose : que le sommeil arrive à lui rapidement, sans quoi sa conscience continuerait d’être rongée par les vertiges de la mélancolie, qui se faisait aussi insistante que la Mort lorsqu’elle décide de venir cueillir un vieillard entreprenant fièrement une dernière exhalaison. Il s’endormit après maintes heures de réflexion, l’esprit tourmenté par des images obsédantes : le souvenir de sa dernière rencontre avec sa mère, qui laissait une trace amère sur le cœur du jeune homme; le dernier regard que lui avait lancé son beau-père, horrible dans son habit de fonctionnaire autoritaire et cérébral; son arrivée à la ville, où il avait ressenti de manière encore plus grande sa profonde solitude, n’ayant avec lui que l’argent légué par un père disparu. Quel chagrin! Frédéric ne parvenait pas à faire disparaître ses rêveries douloureuses malgré des efforts soutenus pour substituer à cette anxiété maladive une douceur paisible qui lui permettrait de goûter aux plaisirs que semblait lui offrir cette cité pleine de mystères et d’aventures secrètes.

Le lendemain matin, de bonne heure, au moment où le soleil, encore ensommeillé, tarde à éclairer la nuit de sa chaleur funeste, il se décida à tenter l’expérience de la ville. Frédéric voulait laisser derrière lui un passé qu’il se représentait par des formes invisibles noircies de traits hideux qui le repoussaient sans qu’il puisse les éloigner de la moindre de ses pensées. Peut-être l’irruption si soudaine de son beau-père, marié à sa mère depuis à peine un an, avait-elle obstrué la vue qu’il pouvait obtenir d’un passé encore plus lointain, d’une époque où il pouvait contempler des plaisirs que ses parents lui prédisaient éternels. Ainsi c’était vrai, mais vrai seulement pour les choses matérielles de l’existence; hélas! Que peut l’argent pour un cœur terni, abattu, qui cherche à faire rejaillir un amour disparu qu’il sait, au fond, depuis longtemps introuvable? De toute cette « horreur » (ainsi nommait-il la dernière année qui faisait oublier les vingt précédentes), le jeune homme ne voulait garder que le visage de sa mère : un visage doux, fortement dominé par des pommettes rouges, par une bouche dédaigneuse qu’il adorait voir se poser sur son front lorsqu’il s’allongeait, le soir dans le lit, pour avoir ce délicieux baiser qu’il pourrait emporter dans son sommeil, par des yeux d’un noir à la fois violent et tendre – nature paradoxale, choquante dualité dont Frédéric avait souffert. Qu’importe! Il aimait sa mère d’un amour inconditionnel. Lorsqu’elle apparaissait devant lui, quel que soit le moment, le monde s’évaporait, s’exilait en d’autres terres pour ne laisser, plantée sur son socle, que cette majestueuse statue antique qu’il vénérait comme si elle eût été un artéfact d’un temps immémorial dont il pouvait jouir seul, comme en cachette.

Ainsi il se rendit à l’étape périlleuse de se vêtir. Sa garde-robe, coin le plus ordonné et le plus judicieusement composé de sa petite chambre carrée, qui était en fait la seule pièce dans laquelle il vivait – n’ayant pu, pour l’instant présent, se procurer d’appartement plus décent –, était aussi variée qu’elle était uniforme. Frédéric optait toujours pour des motifs simples, des couleurs sinon austères, à tout le moins neutres; il n’aimait pas la sotte exubérance dont il voyait des exemples éloquents tous les jours. Le noir, le gris, le bleu étaient ses couleurs de prédilection, sélection à laquelle il soumettait sa veste (il se permettait d’ajouter le beige pour le pantalon), sinon un pull, qu’il portait souvent l’après-midi; ajoutez à cela le blanc pour la chemise, le brun ou le noir pour les chaussures, et vous aurez une idée de l’apparence de Frédéric, qui n’acceptait pas la vulgarité du peuple ignoble qui orne le corps balourd des hommes et des femmes de bijoux affreux et d’excentricités ridicules. Aussi voulait-il toujours paraître dans ses atouts les plus avantageux, mais également les plus simples en apparence, agençant un pantalon beige et un pull bleu avant le souper, puis un pantalon noir, une chemise blanche et un veston sombre pendant la soirée.

Lorsqu’il fut parfumé et délicatement mis, avec tout ce que cela impliquait de soins de toutes sortes, Frédéric sortit enfin. Quinze heures sonnaient déjà. Il s’arrêta dans un café, à l’angle des rues Hutchison et Fairmount, qui portait le nom de La croissanterie. L’air frais de l’automne, qui en ce début septembre avait déjà remplacé les mois chauds et humides de l’été, n’empêcha pas Frédéric de s’installer à la terrasse. Il choisit une table à l’écart, une de celles qui donnaient sur le mur du bâtiment, puisque toutes les autres, probablement parce qu’elles étaient moins retirées et donc plus susceptibles d’intercepter les timides rayons du soleil, étaient occupées par des conversations insipides auxquelles il aurait été absurde de confronter notre pauvre héros. Il commanda une tisane pour se réchauffer, et n’ayant pas reçu, lorsqu’elle lui fut apportée, un quelconque sourire de la serveuse, qui de toute manière était fort laide (mais Frédéric n’acceptait point qu’on eût des manières si peu courtoises à son égard, même si la plupart du temps, il agissait ainsi avec autrui), il se retira dans la lecture du roman qu’il ne parvenait pas, malgré de multiples séances de lecture, à terminer. Après quelques pages difficilement parcourues, il referma le volume qui, bien qu’il lui inspirât peu d’intérêt, avait paradoxalement éveillé son esprit créateur. Il voulut écrire, regardant, comme s’il cherchait un point de départ par lequel son travail s’enclencherait, autour de lui. Nous reproduisons ici le début de cette note qui, nous le souhaitons, aura éventuellement une suite, bien que, connaissant la paresse et le goût pour l’errance de Frédéric, nous ayons des raisons de croire que ce fut là tout ce qu’il écrivit jamais :

« Un fait assez étrange et pour le moins malheureux semble frapper notre société en ces temps accablés par la complaisance d’un peuple soumis à la dictature du mauvais goût : c’est l’absence de jugement critique du public en matière culturelle – mais on pourrait sans nul doute élargir cette considération au-delà de cette sphère – et son absolu intérêt pour toute œuvre dite facile, parfaitement accessible à tous les milieux, sans regard au savoir et à l’imagination du dandy solitaire. Nous vivons, hélas, à une époque où il n’est plus étonnant de croiser dans une librairie une cliente quelque peu grasse et à qui les manières manquent confondre Musso et Musset, et, avec naïveté, acheter La confession d’un enfant du siècle simplement parce que le nom de l’auteur ressemble à celui de son écrivain favori. On peut même voir, dans cette librairie, des petites mains innocentes s’arracher des romans populaires, ou parfois même des biographies, en oubliant qu’il n’y a dans ces affaires-là nulle trace de littérature, de raffinement, et surtout pas de génie. »

En l’écrivant, Frédéric sut que ce pamphlet ne serait jamais publié; les têtes bien-pensantes du milieu de l’édition n’acceptent guère ces railleries gratuites. Mais il se croyait malgré tout grand écrivain. Son triste destin voudrait qu’il n’en soit jamais un.

Après une heure ou deux, il partit, retournant sur ses pas, avec l’idée d’aller s’évaporer dans la foule, quelque part, cela lui importait peu, du moment qu’il s’agisse d’une masse dans laquelle, jeu futile et narcissique, il pourrait exercer son pouvoir d’attraction sur les femmes. Il cherchait désespérément leur regard, qui venait rarement jusqu’à lui, sauf peut-être pour admirer sa tenue ou la noblesse de sa silhouette. Mais ce regard furtif et momentané ne le satisfaisait guère, puisqu’il croyait que sa personne méritât d’attirer les yeux envieux d’une excitante créature sans épuisement; cela aurait dû être à lui de se désintéresser rapidement de la passante, qui, elle, continuerait d’épier ses moindres gestes, et de poursuivre sa promenade avec le naturel le plus immonde possible. En cet après-midi où la foule était peu nombreuse et dispersée sur la rue Laurier, Frédéric prit la décision de rentrer chez lui, étant quelque peu fatigué et sentant qu’il avait besoin de méditer.

Dès qu’il fut chez lui, il ne put s’empêcher de se diriger à toute allure devant un miroir. Il s’en approcha lentement, comme ayant peur d’apercevoir quelque chose susceptible de lui déplaire, pour examiner sa figure, sa bouche, son nez, son front, ses sourcils, ses cheveux, son menton, ses pommettes. Satisfait de ce qu’il voyait, il se retira et alla vers sa bibliothèque, y prenant le seul livre qui intéressait sa curiosité et qui semblait le comprendre au point où Frédéric, avant de s’endormir tous les soirs, parcourait ce mince recueil sans jamais se lasser, puisant dans ses vers qui sont parmi les plus beaux de notre littérature le sens de sa démarche d’homme, qu’il justifiait par cette poésie dont il souhaitait tant bien que mal reproduire l’essence.