Annexe B : Conseils pratiques et autres exemples de l’agréable futilité du parfait mondain


, p. 34-38.

Cette annexe regroupe, sous la forme d’une liste non-exhaustive, des conseils à mettre en pratique avec seulement une insouciance des plus inauthentiques. Ils sont directement tirés des diverses théories démontrées dans cette étude et forment par conséquent un guide philosophique pour incarner sans défauts l’agréable futilité du parfait mondain.

I. Éthéré, le parfait mondain est d’abord et avant tout un plaisir pour les sens car tout chez lui est esthétique: son physique, ses habits, sa voix et même ses chirurgies. Il n’est qu’Art.

II. Le parfait mondain a toujours été un parfait mondain. Son existence ne précède pas son essence puisque sa mère l’a toujours appelé «Monsieur» et que même en privé, son chien le vouvoie.

III. Le parfait mondain est intemporel: il ne suit jamais la mode parce qu’il ne jure que par l’élégance[1]. Par ailleurs, il ne s’exhibe jamais avec des accessoires qui pourraient indiquer son appartenance à une quelconque époque (cellulaire, sceptre égyptien, calèche, etc) et, certains soirs, il est même possible de l’apercevoir en noir et blanc.

IV. Le parfait mondain est aussi méthodiquement en retard que sa tenue est flamboyante. Ainsi, il est toujours fashionably late. Surtout quand il reçoit[2].

V. De son retard, le parfait mondain ne s’excuse jamais et en donne encore moins la raison. Il se contente de faire une entrée remarquée à un moment propice: à l’arrivée du champagne à la table, lors d’un fou rire autour de la table, ou du décès de quelqu’un sur la table. Qu’importe les circonstances, ses salutations demeurent chaleureuses mais posées et il ne présente jamais ses condoléances à qui que ce soit, car il ne laissera personne devenir le centre de l’attention à sa place, surtout pas un cadavre.

VI. Lorsque des humains[3] se rassemblent dans un même lieu pour avoir la chance de respirer le dioxyde de carbone qu’il rejette, le parfait mondain fait toujours savoir qu’il vient tout juste de quitter un autre événement, généralement plus mondain que ledit rassemblement. Son entourage doit bien comprendre qu’en tout temps, il les honore de sa présence. Surtout quand il reçoit.

VII. Le parfait mondain n’est jamais vu en état d’ébriété[4]. Pour une raison inconnue, il ne ressent pas les effets de l’alcool. Tout comme ceux de l’humilité, d’ailleurs.

VIII.Lorsqu’il reçoit, le parfait mondain dépose dédaigneusement mais bien en vue des livres portant sur des sujets tels que l’architecture romane, la poésie hongroise ou le cubisme ethiopien. Cependant, le parfait mondain doit exposer au moins deux livres aux sujets plus accessibles mais non moins trendy: un guide sur les bières artisanales du Kazhakstan, un artwork de tatouages d’hentaï japonais ou un livre de recettes vegan et féministes. Il est important que les convives aient l’illusion inébranlable de son humanité supposée.

XI. Le parfait mondain est aussi à l’aise au banquet d’une duchesse qu’à la table d’un pauvre, même si on ne l’a jamais vu à la table d’un pauvre et qu’il ne connaît en réalité aucune duchesse.

X. Le parfait mondain est toujours courtois et gentilhomme, surtout avec les femmes. Il est ingénuement intéressé par les qualités humaines de tous et chacun, spécialement par celles de la serveuse.

XI. En société, le parfait mondain ne semble jamais excité par quoique ce soit. L’intensité émotionnelle qu’il lui arrive d’exprimer publiquement ne dépasse jamais la suffisante chaleur d’un ravissement courtois, le tout en moins de trois syllabes nonchalamment prononcées.

XII. Le parfait mondain ne regarde jamais l’heure. En fait, c’est le temps qui s’arrête pour le regarder.

XIII. Le parfait mondain a déjà fait plusieurs voyages humanitaires au Kenya[5]. Et il le fait savoir.

XIV. Le parfait mondain est polyglotte. Il cite six ou sept vers en hongrois[6] (dont il aura bien évidemment fait lui-même la traduction en 1956) et les répétera assez vite pour donner l’impression aux témoins qu’il discute. Fuir rapidement l’interlocuteur s’il s’avère que lui aussi parle le hongrois. Répéter les vers à l’envers pour gagner du temps s’il s’avère que la sortie est trop loin. Retenir à tout prix ses larmes s’il s’avère que vous êtes l’hôte de la soirée.

XV.Le parfait mondain connaît toujours le prénom des barmen, peu importe la réception mondaine et malgré le fait qu’il est statistiquement impossible qu’ils s’appellent tous «Jérôme». Surtout les filles, incluant la serveuse.

XVI. Le parfait mondain ne recueille jamais les confidences de quelqu’un. Il ne s’associe pas avec les souffrances du genre humain. Surtout pas hors-Kenya.

XVII. Le parfait mondain est toujours présent, mais jamais en totalité car sa désinvolture fondamentale[7] doit rester un mystère indéchiffrable pour tous ceux qui tentent d’en comprendre le sens. Tout comme cette phrase, d’ailleurs.

XVIII. Le parfait mondain n’est jamais vu en train de faire le moindre effort physique et pour une raison inconnue, il n’utilise que des chiffres romains; est-il seulement humain?

XIX. Le parfait mondain est un grand mélomane. Il affectionne particulièrement Debussy, dont il a aussi fait la traduction en hongrois en 1956. Lorsqu’on lui demande quelle est sa pièce préférée du compositeur, il cite, decrescendo, quelques vers de la partition tout en repérant, prestissimo, la sortie la plus proche.

XX. À la fin d’une représentation, le parfait mondain n’applaudit ni ne demande jamais de rappel car il juge que ces pratiques sont démagogiques, spécialement au cinéma. Une fois les lumières rallumées, il s’assure que tous puissent voir l’expression contemplative de son regard et pivote subtilement la tête de façon à ce que la lumière fasse scintiller les larmes qui embuent ses yeux d’âme sensible et authentique.

XXI. La vie sexuelle du parfait mondain est faite d’épais mystère, de quelques maris cocus et de beaucoup d’hentaï japonais. Il paraîtrait même que le dieu de la couchette aurait traduit en 1956 le Kamasutra en hongrois. Celui-ci ne comporterait que six ou sept vers, mais serait très inspiré par les recettes vegan et les Quatre Saisons de Debussy.

XXII. Le parfait mondain ne prend jamais les transports en commun, car il trouve cette pratique aussi populiste que répugnante. Quand il ne semble pas y avoir de solutions, le parfait mondain se permet d’être vu en calèche, même si le sceptre égyptien reste à proscrire.

XXIII. Le parfait mondain est très intime avec le prochain grand écrivain de la littérature mondiale[8]. Tous deux partagent les mêmes passions aussi improbables que peu crédibles, soient l’architecture romane, la poésie hongroise et le cubisme éthiopien. Ce grand auteur aussi alcoolique qu’incompris[9] est d’ailleurs secrètement amoureux du parfait mondain et il fera périr tragiquement son personnage à la fin de l’histoire: percuté par un autobus rempli de hongrois amateurs de Debussy.

[1] Chanel, Coco (qu’il aura connu au possible).

[2] L’humble auteur de ces lignes se permet de rappeler que le Dogme du Retard (Chapitre III: L’art nonchalant d’avoir l’air d’avoir fait quelque chose de plus important) est la pierre angulaire du parfait mondain, l’acte sacré duquel surgit toute sa philosophie (Chapitre IV: Myhtes et idéologies du mythomane anal).

[3] Amis, famille, collègues, abonnés Twitter.

[4] Il ne s’abreuve qu’à un verre de martini dont la couleur du liquide est impérativement agencée à sa tenue.

[5] Sur une carte du monde, bien s’assurer de pouvoir situer le Kenya.

[6] Choisir le poète au hasard, mais garder à l’esprit que moins celui-ci est connu des masses, plus son importance littéraire peut être exagérée.

[7] Chapitre I: Ontologie, métaphysique et régime alimentaire de l’homme inutile.

[8] Chapitre VII: Homo amorem, ou comment plaire absolument à tout le monde en se compromettant sexuellement le moins souvent possible.

[9] Du même auteur: Guide du parfait écrivain.