Le beach party le moins hot des Amériques


, p. 6-9.

Il pleuvait depuis deux heures sur l’Interstate 90 en direction de Cleveland. En quittant l’État de New York, j’avais traversé la Pennsylvanie en trombe, les yeux fixés sur les lézardes de lumière qui, au-delà, semblaient se heurter depuis le ciel à la surface noire du lac Érié. Une fois en Ohio cependant, les cacophonies de Love Supreme de John Coltrane, loin de me dynamiser, s’étaient mises à jouer avec mon cerveau comme avec un punching bag, et j’avais décidé de me trouver un motel au plus criss pour éviter l’imminent knockout.

J’ai pris la première sortie. Un chemin de gravier s’enfonçait dans un boisé. À la cime des arbres, je pouvais distinguer l’enseigne pentagonale du Dav Ed’s Motel. J’ai débouché sur un grand stationnement au trois quarts vide. À gauche s’alignaient une vingtaine de portes vert lime, couleur qui devait, à la lumière du jour, conférer une valeur fantaisiste à l’établissement, mais qui, face à l’étendue sinistre d’asphalte mouillé, me donnait plutôt l’impression de la version Club Med d’un cimetière indien. À droite, trois parasols dépassant du haut d’une clôture en bois laissaient deviner la présence d’une piscine.

Une mention de l’adresse sur le papier de location m’a appris que j’étais à Kingsville, OH. J’ai rendu le stylo bille à l’homme derrière la vitre (probablement pare-balle, me suis-je dit) et j’ai couru sous l’averse jusqu’au numéro 17. 

Il y a quelque chose qui m’a toujours attiré dans les motels. L’aspect cheap, probablement — rien comme une moquette à motif hexagonal sentant vaguement le moisi et deux ou trois tableaux génériques illustrant des scènes champêtres pour faire fantasmer un kid de la classe moyenne-haute en manque d’authenticité. J’imaginais des pièces faiblement éclairées où les poètes se cachaient pour mourir, le temps de griffonner sur un bloc-notes corpo quelques vers pour la postérité. Un journaliste interviewerait la femme de chambre le lendemain. « En ouvrant la porte, il y avait une odeur terrible, et je l’ai vu là, la face dans son vomi, le stylo encore dans sa paume refermée. » Quelques années plus tard, le réalisateur de la biopic insisterait pour mettre des stores à la fenêtre et donnerait des maux de tête impossibles au directeur photo. « Es-tu capable de me donner un truc comme dans Double Indemnity? » Ainsi s’échafaude notre mythologie : un loser, un environnement décrépi et un budget assez considérable pour esthétiser le tout.

Je me suis étendu sur le couvre-lit à motif floral. J’entendais une télévision hurler à quelque part. Une voix masculine — le ton d’une infopublicité. « Call now. » Les échos distants du trafic — mais ce n’était peut-être qu’une réminiscence de ma journée d’autoroutes infinies, une empreinte sonore dans mon cerveau brûlé. Je suis sorti fumer une cigarette, sans en avoir vraiment envie, mué uniquement par la force des circonstances. J’étais perdu en Ohio dans un motel isolé — il ne pouvait pas ne pas se passer quelque chose. Fuck that.

La pluie avait redoublé d’ardeur. Le claquement des gouttes drues sur les capots des voitures me rappelait les percées percussives du sax ténor de John Coltrane. J’avais envie de dormir. Je tentais vainement d’allumer ma Macdonald. Le court parapet qui surplombait la porte numéro 17 ne parvenait pas à me couper complètement de l’averse. Je me suis rappelé les parasols. J’ai traversé le stationnement, recroquevillé dans mon hoodie.

Il y avait bien une piscine derrière la clôture, une piscine sans éclairage, au milieu d’une cour vide. Les lueurs diffuses du motel parvenaient à peine à enjamber les clôtures. Si ce n’était des cercles flous créés à la surface de l’eau par l’averse, j’aurais pu me croire non pas devant une piscine creusée mais devant un trou béant, une crevasse insondable. Je me suis assis sous un parasol, sur une chaise en résine de synthèse un peu humide. J’ai inspiré la nicotine.

Mes yeux s’habituaient progressivement à la nuit. Je ne saurais dire exactement à quel moment j’ai su qu’il y avait un cadavre dans la piscine. Je n’ai d’abord vu qu’une anomalie dans le coin gauche, un endroit où la pluie ne troublait pas la surface. Peu à peu j’y ai distingué une forme arrondie. Ce n’est que lorsque j’ai pu différencier les tons de gris que tout m’a été révélé : la tête, le cou, le torse. En quelques secondes j’étais convaincu : à quelques mètres de moi, il y avait un mort, ondoyant calmement dans la piscine du motel à Kingsville, OH.

J’ai pensé courir jusqu’à l’accueil. Frapper dans la vitre avec mon poing jusqu’à ce que le réceptionniste bourru revienne. Lui parler du cadavre — lui dire d’appeler la police. Je pratiquais mon anglais en pensée : est-ce que « corpse » était le terme approprié? Puis je me suis rappelé l’intensité de son regard, lorsque je lui avais tendu, au check-in, mon permis de conduire québécois. Un regard intrigué — suspicieux, même. Je m’imaginais devant des troopers américains, dans une salle d’interrogatoire exiguë, bafouillant ma langue seconde tandis que le bad cop d’entre les deux fracassait son poing contre la table en mélamine, le son percutant ne me rappelant que trop bien le choc de la pluie contre les hoods métalliques des General Motors soigneusement rangées dans le stationnement du Dav Ed’s Motel.

J’ai éteint la Macdonald sous le talon de ma botte. Je frissonnais dans mon hoodie humide, mais je me suis rapproché du corps. J’ai plié les genoux pour mieux voir : des cheveux bruns, un rond de calvitie à l’arrière du crâne, des vêtements sombres (quelque chose comme un veston noir). Le mort flottait dans un mouvement répétitif — frôlait la toile de la piscine, s’éloignait, puis rejoignait de nouveau le bord. J’ai compris qu’il devait avoir un doigt pris dans le filtreur. Je suis rentré à la chambre 17.

J’ai mal dormi. Dans des rêves sans cesse interrompus, je voyais ma voiture filant au travers des campagnes du Midwest, sur les routes poussiéreuses, au milieu des forêts, et dans le pare-brise, les reflets rouges et bleus des sirènes. Au petit jour, une pensée brutale m’a réveillé : ma cigarette. J’avais laissé mon mégot — autant dire une carte de visite — sur le deck de la piscine creusée. J’ai pris le paquet de Macdonald que j’avais laissé sur la table de chevet et j’en ai extrait une cigarette. Sur le filtre saillait une petite fleur de lys bleu pétrole.

J’ai passé encore quelques heures à osciller entre sommeil et panique. Il était presque dix heures lorsque j’ai ouvert les yeux pour de bon. Je me suis redressé sur le lit. En face de moi, l’écran de la vieille télévision Zenith éteinte me renvoyait mon reflet. La chambre du motel était encore plongée dans l’obscurité, à cause des rideaux tirés. J’ai tenté un regard par la fenêtre, m’attendant à retrouver le stationnement cerné de ruban jaune et grouillant d’hommes à chemises brunes. Je n’y ai trouvé rien d’autre qu’un homme en complet loadant dans la boîte de son pick-up des sacs de vidange noirs.

L’homme de la réception lisait le USA Today. À la une, on parlait des émeutes à Ferguson, MS. J’ai glissé ma clé magnétisée sous l’ouverture de la vitre pare-balle. En quittant la réception, j’ai remarqué un autocollant placé derrière la double porte en vitre. Sous un tableau indiquant les heures d’ouverture de la réception, une précision : « Access to the pool is closed between 9 p.m. and 9 a.m ». Je suis arrivé à Cleveland en après-midi et j’ai bifurqué vers le sud. Trois semaines plus tard, en roulant vers Montréal, je suis resté pris dans le trafic à Mississauga, en banlieue de Toronto. That’s it 

 

 

Une hochelagaise


, p. 51-54.

Pour investir de sens les toponymes
il faut savoir à quelles histoires ils renvoient
quels liens ils supposent et imposent;
il faut ensuite les assumer. 

– Nancy Huston

 

I. Elle disait : la côte Sherbrooke. Elle disait : qu’on soit à l’est, qu’on soit à l’ouest, pour passer au nord, il faut toujours monter la côte qui mène à la rue Sherbrooke. Passage obligé.

Et tout l’été, elle se levait tôt et allait s’attaquer à la côte, non pas jusqu’à Sherbrooke, mais au-delà – sa tête redressée en direction des panneaux : Rachel, Mont-Royal, St-Joseph – jusqu’à ce que ses jambes, rouge soleil, n’en puissent plus d’actionner le pédalier, et moi, je restais endormi dans la lumière blanche d’Hochelaga-Maisonneuve, rêvant, j’imagine, à des autoroutes, ou à des déserts, ou à des forêts – à des milliers de choses lointaines.

II. J’avais dit : ceci est mon quartier. Du clocher de l’église Sainte- Jeanne-d’Arc, à la cime colorée des grands arbres, aux briques jaunes des murs de la station Joliette, lisses d’humidité souterraine. J’avais dit : ceci est ma rue. La rue de Rouen, jusqu’au viaduc – les bombes de peinture aérosol dans l’herbe jaunie, rougie – les Promenades Ontario, fourmilière de nuques en sueur – le Stade olympique, comme un sarcophage et l’écho des rires dans la nef – l’avenue Pie-IX, de long en large, autobus mille fois manqués et autant de fois rattrapés.

C’était l’hiver. La voiture sans cesse remorquée – qui peut entendre le cri des sirènes des remorqueuses dans la nuit? Et qui veut entendre autre chose que le vent dans les branches nues, que le goutte-à-goutte depuis le plafond troué jusque dans la chaudière en plastique, que le froissement des couvertures dans les embrassades? Nous avions dit : ceci est notre quartier, et nous allions au ralenti sur les trottoirs, gesticulant, cartographiant au gré des bâtiments : ceci est l’endroit où nous achetons fruits, légumes, pain, riz; ceci est l’endroit où nous laissons souvent les pintes vides s’empiler trop vite; ceci est l’endroit où nous avons vu des films américains; ceci est l’endroit où nous sommes allés voir les étoiles et où nous avons rêvé au fleuve, à la lisière des entrepôts.

Les matins de tempête sur Letourneux, en me rendant au travail, quand il ne fait plus nuit mais que le jour tarde encore : des enfants tirés dans des traîneaux, au milieu des rues lourdes de neige fraîche – souriants. Quelque chose comme le jaillissement des mots « se sentir chez soi » dans un cerveau tâtonnant.

III. Ils disent : les commerces ferment sur Sainte-Catherine est. Tout bouge vers Ontario, glisse vers le nord. Je m’imagine : les enseignes – certaines illisibles, d’autres en état mais pour toujours caduques – les cadenas rouillés reliant les grilles – les vieux journaux masquant les fenêtres. Le dépanneur 24 h au coin de la Salle – le livreur, tenant d’une main le guidon de sa bicyclette, vante à un passant et à son chien les mérites d’une compagnie de téléphones cellulaires. Je m’imagine la 94 passer lentement, comme au milieu d’un désert – les passagers silencieux, proches du recueillement. Je me dis : désormais, c’est son quartier, ce sont ses rues. Je dors sans rêver, au nord de la rue Sherbrooke – bien au-delà. Trop de noms de rues pour arriver à les compter tous, pour n’en investir ne serait-ce qu’une fraction.

Quand elle sera partie, elle aussi, j’ignore ce que je dirai. Peut-être aurai-je enfin compris que les territoires ne se laissent jamais saisir par personne.

IV. Je sais qu’il y a un risque. Je me crée des frontières imaginaires – quand je descends la côte, je reste à l’ouest de Pie-IX, au nord d’Adam, à l’abri des lieux déjà éprouvés. Je lui concède sa part d’emprise.

Il arrive que mon regard se braque – à l’aperçu d’une silhouette, du flottement d’un manteau, ou au son d’une voix. Toujours en vain. Oui, je sais que le risque est là. Ce sera peut-être au coin Pie-IX et  Lafontaine, elle aura des sacs d’épicerie dans les mains, soufflant sous l’effort, le pas rapide. Ou devant l’Espace public, une main protégeant du vent la flamme d’un briquet, respirant la première bouffée d’une cigarette donnée par un ami. Ou encore dans la 125, la tête dans un roman – et je sortirai au prochain arrêt, pour éviter qu’elle ne tente un regard au-devant, en tournant la page, me heurtant de plein fouet comme on percute un étranger.

Peu importent les circonstances, il n’y aura ni mot, ni silence. Il n’y aura pas d’instant. Je dirai : une Hochelagaise – une passante – une ombre. Rien d’autre.