Instantanée


, p. 25-28.

« L’erreur c’est de se croire l’auteur de sa propre vie

alors que c’est la vie qui nous invente. »

Yvon Rivard, Le siècle de Jeanne

 Je suis debout dans la cuisine. Ma tante est à côté de moi, elle s’occupe de préparer une salade. Mon grand-père est assis à la table de la cuisine et discute avec mon oncle. Ma mère, ma cousine et mon père regardent des photos dans le salon. Par la fenêtre, je vois le coucher de soleil, le ciel est rouge.

Premier flocon de l’hiver.

Une seconde avant de sombrer dans le sommeil.

Accroupie au bord d’un lac, j’ai le bras allongé, la main entrouverte. L’eau miroite sous le soleil. Trois cercles alignés ondulent à la surface, suivis d’un plus gros, là où le caillou vient de plonger après avoir fait trois ricochets.

Rayon de soleil aveuglant.

 La pluie frappe les vitres de la classe. Je n’écoute pas le professeur. Toute mon attention est portée sur le bruit de l’eau qui coule dans les fenêtres, le vent qui gémit, les arbres qui craquent dans le parc de l’autre côté de la rue. Les règles de grammaire sont alignées sur le tableau noir, la page de mon cahier ligné est blanche.

Réveil.

Dans la rue, odeur sucrée momentanée.

Je suis assise sur le divan. Il fait sombre dans l’appartement. La pièce est ponctuellement éclairée par les phares des voitures qui passent dans la rue, plus bas. Probablement que le soleil s’est couché depuis que je suis assise là et que je n’ai pas allumé de lampe. Je ne sais plus. J’ai le regard vide. Le téléphone est sur la table à café à ma gauche.

Il est six heures.

Aube.

Un éclair en plein orage.

Ma vie n’est qu’une suite infinie d’instants. Une série d’images fixes. Ma mémoire n’est que photographique. Les moments passent et ne s’arrêtent jamais très longtemps. Je revois les instants. Je retrouve les sensations, les émotions. J’arrive à un portrait assez fidèle de chaque moment. Lorsque tout est enfin prêt, que tout a été remis en place pour que la scène puisse être rejouée, tout s’efface. Les instants se succèdent, mais ne se suivent pas. Impossible de mettre de l’ordre. Impossible de recréer une journée, ni même une heure. Condamnée à l’instantané.

Le refrain d’une chanson à la radio.

Silence.

Attendre l’autobus.

Sur mes skis, je descends une pente enneigée. À travers mes lunettes protectrices, le monde est orangé. Autour de moi, les skieurs défilent à une vitesse folle. Ils se croisent et se recroisent sur la piste, on dirait une danse.

Klaxon de voiture.

L’instant n’est pas toujours fixe. Très bref, il peut aussi être très animé. Du bruit, du mouvement, des odeurs… La mémoire de l’instant est faite de sensations. Dans l’instant, c’est plutôt moi qui suis immobile pour une fraction de seconde, le temps que ma mémoire capte l’image et fixe le mouvement. Dans l’instant, le mouvement est simple, il existe sans justification. Le récit, quant à lui, est fait d’actions. Le mouvement y est utile, il est cause ou conséquence. Il sert à relier les instants entre eux. Le désir de saisir l’individu dans sa totalité est si fort, le désordre de l’instant si effrayant, si inquiétant. Je me tourne inévitablement vers le récit. Je prends les photographies dans ma tête et j’invente ce qui se trouve entre elles. Je comble les vides par une histoire rassurante qui structure le monde et qui permet de me créer une identité.

Je suis assise dans l’avion. Je regarde par le hublot. La piste de décollage défile rapidement devant mes yeux. C’est à ce moment précis que l’avion décolle, que les roues se détachent du sol et que mes oreilles se bouchent, à ce moment précis que je comprends que je vois Montréal pour la dernière fois avant longtemps.

Qu’est-ce qui vient après cet instant?

J’invente le reste jusqu’au prochain moment.

Je déteste prendre l’avion. Le manque d’espace, l’air sec, les bébés qui pleurent et, surtout, le bruit incessant des moteurs me rendent folle. J’enfonce des bouchons dans mes oreilles et j’attends l’atterrissage.

Après de longues heures de vol, l’avion atterrit enfin à l’aéroport Charles de Gaulle, à Paris. Le ciel est gris et le vent est froid, mais rien ne viendra à bout de ma joie d’être enfin arrivée. Je prends le train de banlieue pour me rendre à l’auberge de jeunesse. Après avoir trouvé mon chemin à travers toutes ces lignes de métro, je descends à la station Anvers. Arrivée à l’auberge, épuisée, je m’effondre dans mon lit pour dormir un peu.

Même le récit ne peut pas être continu, un choix doit être fait.

Chaque instant ne peut pas être gardé en mémoire tout comme le récit

ne peut pas raconter chaque seconde d’une journée.

Le Louvre, le musée d’Orsay, la tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, Notre-Dame de Paris, les Champs-Élysées, la Basilique du Sacré-Cœur… Je visite, dans les jours qui suivent, les plus grandes attractions de la ville.

Un matin, je décide d’aller visiter le musée de l’Orangerie. Je descends à la station Tuileries et je traverse le jardin à pied pour me rendre au musée. L’Orangerie est un des musées de Paris que je tenais absolument à visiter.

J’ai payé mon entrée et je suis entrée dans la première salle où étaient exposées quatre des huit toiles de la série des Nymphéas de Claude Monet. J’en ai lentement fait le tour. Je me tenais à une distance idéale des tableaux : assez près pour voir le coup de pinceau, mais assez loin pour être capable de bien voir le sujet de chaque toile. Je ne pouvais m’empêcher de penser au roman City, d’Alessandro Baricco, dans lequel un professeur qui étudie les objets courbes parle des Nymphéas. Le professeur Mondrian Kilroy raconte à Gould comment, lors d’une de ses visites au musée, une femme boiteuse faisait le tour de l’exposition et comment sa démarche particulière, causée par son handicap, lui permettait de vraiment voir les nymphéas, lui permettait d’épouser la courbe des tableaux. Cette femme « était le regard que les nymphéas racontaient 1 ». Malgré moi, j’essayais de retrouver la démarche, l’inclinaison idéale pour, moi aussi, réussir à voir les nymphéas comme ils devaient être vus selon le professeur Kilroy.

Je suis ensuite entrée dans la deuxième salle de l’exposition, où se trouvaient les quatre autres tableaux. Je me suis assise sur le banc au centre de la pièce ovale pour me laisser imprégner de l’ambiance. Je ne voyais peut-être pas avec le même regard que la boiteuse, mais ce que je voyais en valait tout autant la peine. Le professeur Kilroy disait dans le roman que Monet avait voulu peindre le rien. Je voulais réussir à voir ce rien.

Un autre instant surgit dans ma mémoire…

Assise en plein centre de la salle, je regarde les tableaux. Je vois que des nymphéas y sont peints, mais ils ont été vidés de tout. Ils ne sont plus que l’instant où ils ont été peints. Je reste là, immobile, à les regarder, je ne suis qu’un instant dans la vie de ces tableaux et pourtant ils me parlent, ils me révèlent leur propre temps. Je suis comme ces nymphéas. Je suis le sujet d’un tableau, celui d’une vie, qui n’est, au fond, composée que d’instants.

Inutile de continuer. Je renonce au récit.

Impossible de vraiment s’inventer avec le récit. Ce qui en ressort est plein d’imprécisions et d’erreurs. C’est l’instant qui nous forme le mieux, il est le matériau essentiel de notre identité.

Je choisis la série d’instantanés. Je n’existe vraiment qu’à travers un parcours des différents moments photographiques que j’ai en mémoire. Je suis instantanée.

Un clignement d’yeux.

Le milieu de la nuit.

Une bourrasque de vent.

 

Le feu de circulation qui tourne au vert.

1. Alessandro Baricco, City, Paris, Albin Michel, 2000, 361 p. (p. 115).