Chuchotements


, p. 44-45.

Je n’écris jamais.

Et pourtant me voici encore en train d’écrire.

Demandez-moi pourquoi j’écris. Je répondrai que c’est parce qu’on me l’a demandé. Que j’écris par contrainte, par obligation. Je n’écris pas par besoin viscéral. Je ne suis pas une artiste. Ne vous méprenez pas. Je n’aspire pas à faire de l’art, de la littérature. Ne me jugez pas, puisque je ne mets aucune prétention dans ce que j’écris.

Je me désiste. Je me discrédite. Je n’ai pas de grand projet littéraire. Je ne suis ni Zola, ni Balzac, ni Proust. Je ne suis pas auteur. Je ne suis ni Sand, ni Colette, ni Duras. Je ne suis pas auteure.

Et pourtant j’écris quand même.

Longtemps, j’ai cru qu’écrire venait tout seul. Que l’inspiration divine arrivait et qu’à ce moment commençait le travail de l’écrivain. Alors je n’écrivais pas et j’attendais. Aujourd’hui, je sais qu’écrire est une douleur, que la création fait mal. Je n’écris pas non plus.

S’asseoir devant un ordinateur. Poser ses doigts sur le clavier. Bouger les doigts. Aligner les lettres pour faire des mots. Aligner les mots pour faire des phrases. Rien de plus facile qu’écrire. Alors pourquoi tant d’hésitations, de désistements? Ça reste pris au fond de la gorge. Ça ne sort pas. Ça ne vient jamais naturellement; mais qui a dit que l’écriture devait être naturelle?

Après quelques mots, toujours ce doute qui revient.

Et écrire pourquoi? pour qui? pour dire quoi? Peur de faire fausse route. D’avoir des attentes trop élevées. Et le doute, toujours plus fort.

Écrire, c’est se donner une voix. Mais quelle voix? Je me sens muette. Bâillonnée par la peur. Peur de me compromettre. J’écris toujours entre les murs du confort. J’éloigne le risque. La chute me fait trop peur.

Je tremble devant l’écriture. C’est ainsi que Nancy Huston nomme cette impression, cette peur. C’est elle qui la nomme à ma place. C’est elle qui réussit à la décrire, à la dire, à l’écrire. L’éternel besoin des mots des autres.

On dit qu’il n’y a pas de règles pour écrire. Je m’efforce malgré tout de les respecter.

Je fige.

Et pourtant, si les mots s’amassent sur la page, c’est que j’écris.

Incapacité d’écrire autre chose que du réel, du vécu. Incapacité d’écrire autre chose que de la fiction. Jamais vrai. Jamais faux. Peur de mentir. Peur de trop dévoiler. Mais réelle ou fictive, l’écriture garde toujours un peu de vérité et un peu de mensonge. Toujours cet entre-deux et toujours cette impression de trahison.

Avoir, néanmoins, le désir d’écrire. Mais peur panique de ne pas y arriver. D’échouer à bien écrire, à écrire quelque chose de bien.

La peur.

Ce sentiment d’inaptitude aussi. Cette impression d’imposture. Qui me font taire.

Peut-être seulement quelques mots. Ici et là. Pas de réelle écriture. Un murmure.

Je n’écris pas vraiment. Mais si j’ai déjà écrit, j’ai tout détruit. Aucune trace ne subsiste. J’efface tout au fur et à mesure. Aucun risque de subir le jugement, mon jugement. Éviter la honte, ma honte. Tout renier.

D’autres écrivent. Ils laissent une marque. Une marque en eux, une marque sur leurs lecteurs, une marque dans le cours de l’histoire. De mon côté, je chuchote. Je n’écris pas assez fort pour laisser une trace. De toute façon, j’ai déjà écrit que je n’écris pas vraiment. Que je ne suis pas écrivaine. Que je ne prétends à rien.

Et pourtant j’ai encore écrit.