Les quatre temps de l’écriture


, p. 8-10.

ARCHITECTURER

En bon dictateur, il titre, il place tout en haut de ses sujets sa politique totalitaire. De ce sommet, il pourra tous les surveiller, veiller à ce que l’ordre règne. La tâche étant lourde et exigeante, il n’hésite pas à sous-titrer, mais en s’assurant de bien choisir ceux en qui il peut placer sa confiance. Paranoïaque, il craint que le chaos s’installe à l’intérieur de la masse. En répartissant les différentes couches de sa société en rangs serrés et disciplinés, qui ne sauraient saillir de la marge même en se justifiant, il atteint un certain degré d’apaisement. Une seule et même police d’état, non pas l’Armée rouge, mais un corps nommé Constantia, garantit le respect de la loi. Les rebelles sont supprimés sans traces. Les étrangers, tous ceux qui ne parlent pas la langue du chef d’État, doivent être facilement repérables. Pour cela, ils doivent s’incliner en tout temps, même si cela doit entraîner une éventuelle scoliose (ou cyphose ou lordose). Seuls les sous-titres, entre autres privilèges conférés par leur grade, peuvent revêtir un uniforme plus imposant, uniforme qui n’égalera jamais l’habit grandiose, la prestance magistrale du tyran, dont le nom s’affichera encore longtemps, porté par l’histoire.

DÉCRIRE

Il récrit les expressions figées, s’extrait du monde pour s’en inventer un. Chirurgien, il écorche le paysage pour lui recoudre une peau. Savant fou, il désosse les êtres pour recomposer leur anatomie. Il est un sorcier qui change les hommes en cochons à coups de comme et de tel (parfois plus subtilement encore) et qui les métamorphose à sa guise, les tue au besoin, ou par plaisir. Il est un directeur de cirque, de foire aux monstres, qui humilie ses créatures et les zèbre de coups de fouet pour exhiber leurs souffrances à ceux qui se délectent soir après soir du spectacle, mais aussi à ceux qui, attirés par tant de brutalité, viennent timidement s’attrister sur le cas de ces pauvres bêtes. Ces derniers, inconscients, ne voient pas que, par leur propre intérêt, ils perpétuent ce qu’ils condamnent (et encore moins qu’ils y prennent, en fait, un très grand plaisir). Démiurge de son univers, marionnettiste, il contrôle mille ficelles au bout desquelles pend le destin d’autant de Pinocchios, oscillant entre chute et pendaison. Il contraint certains d’entre eux à des accouplements à répétition tout en enrobant d’un voile de romance leur union forcée, suscitant ainsi l’attendrissement du public pour leur mariage férocement blanc, parfaitement éthéré, pur et doux comme de la poudre aux yeux.

DIGRESSER

Le récit poursuit sa route sur la voie tracée d’avance, aux lignes trop étroites pour l’imagination, lignes répondant parfaitement à la politique de départ, élaborée pendant des mois. Il le fait bifurquer soudainement sur une voie abandonnée, peuplée par les végétaux, car il est irrésistiblement attiré vers une balançoire de bois qui se trouve sur ce chemin, elle aussi envahie de feuillages, et qui lui rappelle un moment un peu sombre de son enfance. Le convoi, en s’engageant dans ce tournant très serré, manque de dérailler, mais il le ramène sur la bonne voie. À l’intérieur du wagon, sur un écran où est projeté un film tchèque qu’il n’a encore jamais vu, il projette sa propre vision de Prague, ville qu’il a visitée à des occasions diverses et où sa femme et sa fille ont si tristement disparu. L’esprit envahi de mauvais souvenirs, il omet de diriger le récit vers la bifurcation prévue. L’obscurité s’installe tandis que la rame traverse un très long tunnel. Par la vitre, il ne perçoit plus qu’un écran noir;

la surface lui renvoie son image. Cette image spectrale de lui-même évoque sa mère récemment décédée, et à qui il ne s’est décidé que trop tard à pardonner l’odieux de ses multiples petites fautes envers lui. Sa paire d’yeux, suspendue dans le noir vitreux, reflète sa culpabilité. Il lui apparaît soudainement qu’il était excessif de les laisser l’expédier dans ce camp de la mort avec les autres. Ses larmes jaillissent. Il n’a pas pleuré depuis des années. En ruisselant jusqu’à ses lèvres, sur sa langue, elles lui rappellent qu’il n’a rien avalé depuis le début de la journée. S’arrêtant à la gare, il gobe un biscuit et se met au lit dans sa cabine, le cœur et l’estomac à la dérive.

RELIRE

Le tyran refait le trajet. Constate des difficultés techniques. Élimine massivement. Resserre les rangs. Fauche les plus faibles. Les plus forts. Les fantaisistes. Les utopistes. Les cyniques. Les exporte vers l’oubli. Éloigne les éléments trop semblables, de peur qu’ils ne forment une résistance. Néantise ceux qui parlent trop de lui-même, ces traîtres avant l’heure. Regrette de s’être confié dans un moment de faiblesse. Change le passé pour le présent. Le présent pour le passé. Certaines parties déraillent, d’autres emboutissent une ouverture mal conçue. Restent des décombres désarticulés, apeurés, affamés de sens. Qui l’effraient par leur propre effroi. Il les extermine tous au nom de son idéologie. D’une fierté qui inquiète, il contemple la surface immaculée, la coupe à blanc dont il est l’auteur, le spectre du récit qu’il a assassiné, rectangle délimitant… ne délimitant rien puisqu’il ne reste plus trace du crime. Créateur de néant, il se réjouit de son pouvoir de vie et de mort sur toute chose, tant qu’il peut l’écrire et puis l’effacer. Il découvre que ce qui porte pour lui le sens de création n’est, au fond, rien d’autre que cela. Il aimerait pouvoir publier ces pages qu’il a blanchies. Elles renferment toute la beauté du monde. Délaissant le métier d’écrivain, il se fera réviseur. Terrorisant de nouvelles contrées jour après jour, conquérant le monde texte après texte, il propagera son règne par toutes les voies accessibles, se soumettra bientôt à l’apprentissage de nouvelles langues afin d’atteindre les zones étrangères. Insoupçonné dictateur.