Compromis


, p. 53-54.

Petit. Mini, mini, mini. Quatre vies entassées dans neuf mètres carrés. Lits superposés et couvertures défraîchies. À côté, des aliments déshydratés, des produits d’hygiène personnelle et de beauté. Un biberon, trois couches et un jouet en plastique. Sur un tabouret, deux montres, la mienne et celle de mon mari, un téléphone portable pour lui et une télé dix pouces pour la famille, ouverte sur un bulletin d’informations. Le tabouret converti en table de cuisine. La table de cuisine en table à langer. La table à langer en planche à découper. La planche à découper pour faire les comptes. Des fois pour faire des dessins. Un certain après-midi, la planche à découper a servi à se mettre un peu de vernis à ongles trouvé dans une poubelle à l’entrée de l’immeuble. La trouvaille nous avait réjouis.

 

Aujourd’hui, à l’hôpital, la chambre est vert pâle. Le lit simple est assez propre; une autre vie s’y empilera bientôt à côté de moi. Pourquoi ne pas rester là, à l’intérieur de mon utérus? Je pousse. Je pousse, pousse, pousse encore. Je souffle. Je pousse, je souffle, la voilà : une fille. Le temps d’un mi-râle, mi-soupir, je pense : Mais où la mettre celle-là? Je pense : Pourquoi accumuler autant de vies, pourquoi n’est-elle pas morte noyée dans mon placenta? Puis, je me résigne : Ainsi va la vie. Tu es ma fille et tu t’appelleras Lu.

 

Enfin, on me renvoie chez moi. C’est petit. Mini, mini, mini. Cinq vies parquées dans neuf mètres carrés. Lits superposés et couvertures défraîchies. À côté, un panier d’osier pour y mettre le bébé. J’accepte de donner mon sein à Lu pour quelques gouttes de lait. Je regarde autour; c’est terne. Toujours les mêmes aliments déshydratés, les mêmes produits d’hygiène personnelle et de beauté auxquels s’ajoute une corne de rhinocéros pour m’aider à guérir de la maternité. Un biberon, une couche propre et un jouet en plastique sale. Sur un tabouret, deux montres, la mienne et celle de mon mari, un téléphone portable pour lui et pas de téléphone portable pour moi. La télé dix pouces pour la famille y est aussi, sans son pour ne pas réveiller Lu. Ce n’est probablement pas nécessaire : à trois mille qui partageons cet immeuble, le silence a ses limites. Le tabouret va maintenant me servir de table à langer. Tantôt, j’y ferai la cuisine. Plus tard, les comptes. Ce soir, pas de dessins pour les enfants. Je me rappelle, une fois, la planche à découper a servi à se mettre un peu de vernis à ongles trouvé dans une poubelle à l’entrée de l’immeuble, mais c’était il y a longtemps. Les plaisirs se font plus discrets.

 

Aujourd’hui, mon mari est parti travailler. Signe de bonne fortune, car ce n’est pas tous les jours que le boulot se laisse trouver. Réflexion faite, je décide de nous procurer une fenêtre pour notre neuf mètres carrés. C’est pour donner la chance aux rayons du soleil de pénétrer nos vies amoncelées les unes sur les autres. Lu avec moi, je m’en vais au marché. Je me dirige vers la porte arrière d’une boutique. Je rencontre des gens, je discute. Ils demandent : Combien? Je réponds : Trente mille. L’un d’eux me regarde longuement et me dit : Un instant, puis s’éclipse. Il revient avec une liasse de yuans. Je libère mes bras encombrés de Lu pour prendre l’argent. Une bonne somme de liberté.

 

Je marche seule dans les rues de Hong Kong. M’arrêtant près d’un kiosque, j’observe, réfléchis et tends au marchand quelques yuans contre un poulet. Je poursuis ma route et m’arrête près d’un autre kiosque. J’observe, réfléchis et tends au marchand la somme de cinq mille yuans. Je prends mon dû et me dirige vers chez moi. C’est petit. Mini, mini, mini. Quatre vies entassées dans neuf mètres carrés. Lits superposés et couvertures défraîchies. Je prends le panier d’osier pour y déposer le poulet acheté au marché. À côté, de la bouffe déshydratée, des produits d’hygiène personnelle et de beauté et ma corne de rhinocéros que je presse entre mes mains pour me libérer de mes maux de tête et de mes maux de cœur. Un biberon vide, trois couches propres et un jouet au plastique craquelé. Sur un tabouret, une télé dix pouces éteinte pour ne pas briser ce que je connais du silence. Sans oublier deux montres, la mienne et celle de mon mari, un endroit pour son téléphone portable et, à quelques centimètres, mon iPhone, qui laisse passer à travers son écran quelques rayons de sa lumière fade.