Pire que le Christ


, p. 26-27.

Duos habet et bene pendentes

 

J’appuie sur le bouton start du vidéo en me disant que même le Christ a été mis sur la croix pour moins que ça. Je te jure, je pense que je brise toutes les règles possibles, le code moral éthique déontologique de l’amitié. J’accélère le contenu de la première heure à toute vitesse, le cœur un peu en chamade. À l’écran on voit ma salle de bain vide, un beau cadrage qui met en valeur, bien zoomé, bien centré, le bol de toilette comme un trône où tu vas t’asseoir.

C’est pas la première fois que je te filme. Au fil des années, je suis devenu pas pire avec la caméra. Le monde des gros appareils de luxes, le Kodak à mille piasses avec le zoom pis l’objectif externe m’a jamais vraiment intéressé. J’ai toujours cherché les petites caméras. Le  modèle le plus basic possible, sans lumière qui flashe quand tu filmes. Pas de bruit. Subtil. Le genre que je pouvais glisser dans mes poches avant d’entrer aux toilettes de l’école pour te voir pisser. Avec les années et l’arrivée du iPhone, tout est devenu plus simple. Même plus besoin de le cacher, c’est si normal de voir quelqu’un texter que les douchebags de gym y pensent pas deux fois quand ils te voient avec ton téléphone : ils se mettent nus sans que tu aies rien à demander. C’est un peu ce qu’ils veulent dans le fond, ils vont au gym cinq à six fois par semaine. Il faut bien que quelqu’un remarque tous ces efforts.

On jouait aux jeux vidéo dans le salon. Tu me demandes de faire une pause, tu te lèves, je sors mon iPhone et je regarde l’heure : je la note pour plus tard. Tu restes cinq minutes. Quand tu reviens on repart le jeu. Tu restes deux heures encore, pis tu vas souper chez toi. J’attends que mes parents se couchent. Pire que le Christ.

C’est juste de la curiosité, dans le fond, de vouloir voir l’organe sexuel de mes amis. Peut-être parce que dans les gyms d’école, c’est différent des gyms où on s’entraine. Les ados de mon âge sont si complexés par leur sexualité. Ça me touche. Ils se changent en tirant leur chandail ou en se retournant. Ceux qui m’intriguent le plus, ce sont ceux qui vont dans les cabines se changer. Je me demande ce qu’ils cachent. Je suis pas le premier à être obsédé par ça, je le sais. Weird, mais moins weird que d’autres. Au XVe et au début  du XVIe siècle, on avait l’habitude de vérifier la sexualité du pape en le faisant s’asseoir sur une petite chaise avec un trou au centre. Un religieux passe la main sous la chaise et si les couilles pendent, on s’exclame est unus, il en a un. Tout un auditoire de cardinaux est présent à ces cérémonies. Je les imagine bandés à entendre le verdict. Puis, en cœur, si tout est normal, ils répondent Deo gratias, rendons grâce à Dieu. Un pape peut pas être pape s’il a pas de couilles. On voulait éviter de recréer la situation de la papesse Jeanne, qui s’était fait passer pour un homme, mais qui avait accouché en public lors d’une cérémonie. Comme quoi il y a quelque chose de dangereux dans cette manie de cacher son sexe.

Aujourd’hui, c’est à moi de vérifier ça chez mes amis. Je les passe un à un. J’avance ton vidéo jusqu’à trois heures trente-cinq, je me laisse un petit suspense d’une minute pour pas gâcher le punch. Tu entres dans la salle de bain, tu te mouches et tu te laves les mains. De bonnes habitudes. Tu détaches ta ceinture. Je vois ton sexe et ton poil pubien, pis tu t’assoies sur le bol et tu chies. Je visionne plusieurs fois le début quand tu te détaches la ceinture. Je te rassure, tu avais rien à cacher dans le vestiaire de l’école. Je te confirme que tu as un sexe bien normal. Comme ils disent, duos habet et bene pendentes. Il y en a deux et elles sont bien pendantes.