Les feuilles mortes


, p. 49-51.

L’automne se fait tardif. Les feuilles, qui peinent à passer du vert au rouge, semblent nier leur faculté merveilleuse d’illuminer le visage de ceux qui lèvent leurs yeux sur elles. Des mortes-nées. Les arbres se trouvent sans éclat et sans nuances. Les couleurs refusent de voir le jour et de partager leur chaleur avec le monde, comme si elles s’étaient estompées avant même d’apparaître. Aujourd’hui, alors que mon regard effleure le feuillage encore verdâtre, je repense à toi. Toi, qui n’as pas su éclairer le ciel terne de mon enfance.

***

            Je me suis souvent demandé, petite, ce qui se cachait derrière l’absence de cadeaux d’anniversaire, de sucreries au retour de l’école, de baisers et d’histoires avant le coucher. Des oublis, me disais-tu, des oublis de maman. Un manque de temps et non de volonté. Une mémoire défaillante. Pourtant, celle des autres mères ne déraillait pas autant. Longtemps, j’ai cru que tu étais malade, mais tu n’en montrais aucun symptôme. Un léger rhume ne daignait même pas s’emparer de ton corps frêle et de ta gorge creuse. J’ai finalement compris que tes oublis provenaient d’un refus, d’un rejet : celui de ta propre fille. Je me faisais du mauvais sang pour toi, qui ne voulais que te débarrasser de moi. J’ai trop souvent observé tes lèvres faussement désolées me dire que c’est l’intention qui compte. Aujourd’hui, la rumeur de ces paroles sans conviction me donne envie de vomir.

Tu fuyais de plus en plus tes responsabilités. Il ne restait plus que des manières de faire croire. Une mascarade. Puis un jour, tu as pris tes bagages et tu es parvenue à m’oublier. Tu as laissé derrière toi l’homme et la fille qui, en vain, cherchaient à t’aimer. Tu t’es écartée de notre famille qui n’a pas eu le temps de grandir, et tu as abandonné ton enfant qui n’avait encore aucune idée de ce qu’elle voulait devenir. Ta fille qui cherchait à lire plus clairement sur ton visage, dans les pores de ta peau, dans le plus profond de tes yeux, opaques et obscurs. Tes yeux de brique, cernés de bleu et de froid, desquels n’osaient s’enfuir aucune larme.

Les prunelles de papa étaient souvent gorgées d’eau. Après ton départ, elles ressemblaient à deux trous béants desquels s’échappaient les traces de ses sanglots. De minces serpents qui coulaient le long de ses joues et qui prolongeaient les veines mauves de son cou. Il tentait de camoufler sa douleur par des mots qui cherchaient à te comprendre, à te pardonner. Elle ne voulait pas nous faire de mal, me disait-il, elle n’était simplement pas heureuse. Je voyais bien la souffrance dans son visage, qui n’était pas aussi faux que le tien. Tu pratiquais habilement l’art de la feinte, et je réalise maintenant que de t’occuper de ton enfant n’a jamais fait partie de tes plans.

***

            Mes pieds s’enfoncent dans la surface boueuse sous laquelle se trouvent, peut-être, tes secrets bien gardés. Mon regard est toujours rivé sur les arbres inanimés. Je sais que les feuilles qui n’ont jamais changé de couleur tomberont malgré tout, fragiles et friables. Mais je peux espérer les revoir l’automne prochain, incandescentes, enveloppées de leur aura aveuglante. Pour toi je n’attends plus. Les automnes défileront sans ta présence dans le paysage. Tu ne reviendras pas. De toute façon, ce n’en est pas la peine. Tu jouerais trop avec notre tête, la tournant et la retournant sans cesse, même si là ne serait pas ton intention. Toi, tu ne repousseras pas et tu ne te doteras d’aucune autre couleur que le gris du ciel qui grugera peu à peu tes cheveux. Tu es et resteras semblable aux cailloux, monochromes de tristesse et de dureté, sur lesquels on écorche nos genoux lorsqu’on trébuche et tombe par terre, mais pour lesquels il serait risible de pleurer.

Tu aurais peut-être envie de nous fixer de ton regard absent et de nous dire que tu croyais bien faire en t’éloignant, en nous épargnant l’image de ta propre érosion. Or, ce ne serait jamais suffisant : il n’y a pas que l’intention qui compte.

La honte


, p. 11-13.

Je suis assise sur l’affreux carrelage de la salle de bains, adossée au mur, les genoux remontés sous mon menton. Au travers de la porte close, mes oreilles entendent les autres crier à tue-tête dans la pièce d’à côté. Mes yeux, quant à eux, scrutent la cuvette dans laquelle flotte le dégueulis d’un dessert trop sucré. Les petits gâteaux, les vêtements excentriques de ma grand-mère, le rire gras de ma tante, les grossièretés mon oncle : j’ai voulu m’en laver, les effacer de ma mémoire et de mon corps. Mais les images remontent à mon esprit, partent et reviennent, comme des lumières qui clignotent, qui aveuglent. La honte lorsque je revois le spectacle qui vient tout juste de se dérouler sous mes paupières gênées. La honte lorsque je pense à cette famille que je n’ai pas choisie.

Chaque année, alors que les bourgeons sont bien éclos, nous nous réunissons pour cet énorme brunch annuel soulignant l’anniversaire de plusieurs personnes dans la famille. La nourriture abonde comme si nous nous apprêtions à manger pour la dernière fois de notre vie, comme si nous étions sur le point d’être privés de tartes, de petits fours, de crudités et de mauvaises trempettes pour toujours. La table comble revient pourtant chaque année, tout comme les commentaires peu émouvants de ma grand-mère qui, le sourire fendu jusqu’à la racine de ses cheveux blancs, mentionne immanquablement combien nous sommes chanceux de pouvoir célébrer nos anniversaires tous ensemble au mois d’avril. Ma mère, quant à elle, chante qu’il est donc drôle que nous soyons tous nés au même moment de l’année, et mon oncle postillonne que ce n’est pas dans toutes les familles que le hasard fait si bien les choses. Toujours, je souhaite fondre et glisser sous la table lorsque je les entends clamer haut et fort, entre deux bouchées de sandwich à la salade de jambon répugnante, à quel point nous sommes une famille exceptionnelle. Or l’exception, ici, c’est moi : le petit poisson du mois de février, morne et froid, dont personne ne remarque véritablement la présence.

Nous avons décidé d’appeler cela un brunch puisqu’aucun autre terme ne semblait approprié pour ce genre de repas, après lequel on ne pense pas à manger pendant des jours. Aucune cohérence entre les plats ni considération de mon végétalisme : nous commençons avec les œufs, les saucisses, le bacon et les patates, pour poursuivre avec le plateau de sandwichs. Il y en a pour tous les mauvais goûts : jambon-mayonnaise, poulet-mayonnaise, œufs-mayonnaise, de la mayonnaise et encore de la mayonnaise. Aux yeux de ma tante, ces sandwichs sont les meilleurs, les plus moelleux, les mieux décroûtés qui soient. La salive au bord des lèvres, elle commence par choisir un morceau de chaque sorte : une opération des plus réfléchies, lentes, minutieuses. Mais aussitôt le premier entamé, ses petits doigts dodus et graisseux retournent, comme s’il n’y avait pas de lendemain, dans le grand plat spécialement disposé devant ses babines alléchées. Un simple regard sur les tranches de pain empilées dans son assiette et sur sa moustache de miettes blanchâtres fait sortir mon cœur de ma poitrine.

Les sandwichs sont tous disparus dans le ventre de ma tante, et ma grand-mère s’approche avec un plateau à trois étages surchargé de desserts. Elle le pose au centre de la table, sur la nappe d’un vert douteux recouverte d’un bout à l’autre de restes d’œufs brouillés. Les autres sont assis tout autour, admirant stupidement cette tour de Pise version sucrée que grand-maman met sous nos yeux toutes les années. Voyant qu’elle a toute l’attention de son public, dont elle attendait impatiemment le silence, elle se met à réciter avec grande passion le nom de chacune des pâtisseries que l’on mange à chaque réunion familiale depuis le début de notre existence : les pets de sœur, les bonbons aux patates, les carrés au caramel, les dominos… Vous avez déjà goûté à mes fameux dominos, j’espère! Sa voix sautille, écorche, agresse. Mes pauvres oreilles sillent et mes yeux s’embuent à la vue de tous ces desserts. Un ignoble tableau prend soudainement forme : moi qui me sens suffoquer, coincée dans cet étau qu’il me faut appeler famille.

Plusieurs heures après avoir fait semblant de manger sur mon coin de table, les gens se mettent à m’interroger sur ma vie pour flatter quelque peu les conventions. Les questions sont vaguement posées, sans intérêt réel, frôlant la condescendance. Roulement des yeux et soulèvement des sourcils lorsque je mentionne mes études littéraires, lesquelles semblent avoir été oubliées par la plupart de mes proches.  Heureusement pour moi, mon supplice prend fin rapidement : un autre plateau de desserts vient d’être déposé au centre de la table, sur lequel se ruent ces êtres humains encore affamés.

Je me lève donc et vais m’enfermer dans la salle de bains, portant en moi le désir d’être ailleurs, n’importe où excepté là, autour de cette table hideuse, en compagnie de ces gens que je n’intéresse pas. Une fois la porte fermée, je m’affale au sol, n’ayant d’autre envie que de disparaître, d’évacuer de mon être les moindres traces de ce repas ridicule, douloureux. Cette fois encore, je m’entends faire le souhait, comme si je soufflais mes bougies d’anniversaire, d’oublier l’image honteuse de ces personnes portant, que je le veuille ou non, le même nom que moi.

Les minutes s’écoulent avant qu’ils ne s’aperçoivent de ma subite disparition. J’entends ma grand-mère crier de sa voix nasillarde qu’il n’y aura pas de dessert pour les absents, que ces derniers ont toujours tort. Mon oncle renchérit, bien fier de sa raillerie, que je suis probablement allée me fourrer le nez dans un livre. Tous se délectent de la moquerie et les éclats de rire fusent, me traversant à la manière d’une lame bien tranchante. Je vais verrouiller la porte, croyant naïvement que cela atténuera les bruits provenant de l’autre pièce, mais les rires se font encore plus perçants. Alors je ferme les yeux, je laisse la fraîcheur des tuiles parcourir mes jambes. Et j’essaie de respirer.

Le temps d’un café


, p. 31-32.

De temps à autre, des gens passaient devant nous, et je baissais un instant mon journal, songeur, pour méditer sur l’événement.

JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

 

Il est neuf heures du matin et je marche sur la rue Beaubien en direction de ce petit café faisant face au parc Molson. Un endroit juste assez modeste pour que je puisse m’y réveiller tranquillement, ma tasse bien chaude dans une main et mon bouquin dans l’autre. Je prends place à mon endroit de prédilection, le fauteuil près de la fenêtre, et je lis. Je me laisse imprégner de l’ambiance, du soleil plombant au travers des vitres, des sons de la machine à expresso qui ronronnent à mon oreille, me bercent. Je décide de déposer mon livre un instant, afin d’observer un peu ces inconnus qui m’entourent. Après l’autobus et le métro, le café est le théâtre le plus divertissant qui soit.

Un homme et une femme font leur entrée en scène. Déjà, je sens que je les aime, qu’ils seront les acteurs de ma matinée. Mon roman languit sur la table à côté de mon café, mon attention est ailleurs. Je suis éprise des deux inconnus.

Ils sont dans la quarantaine, mais souriant comme s’ils avaient vingt ans. On aurait dit qu’ils s’étaient tout juste abordés dans la rue et avaient spontanément décidé de partager un café. Leurs regards complices me confirment toutefois qu’ils s’aiment depuis longtemps, qu’ils ont passé une belle nuit et que ce n’est pas leur premier déjeuner ensemble. Elle va choisir une table non loin de la mienne. Lui va passer la commande au comptoir et sucre les lattés comme s’il interprétait une danse maintes fois répétée, une chorégraphie qui l’habite depuis longtemps. Elle le contemple d’une expression rieuse, amoureuse, admirative. Aucune histoire n’aurait pu décrire ces yeux tels que je les vois, d’une manière si juste et si vraie. Puis je me dis combien j’aimerais, moi aussi, être aux côtés de quelqu’un que je pourrais regarder ainsi.

Il revient vers elle avec les croissants et les cafés fumants. Les deux prennent une première gorgée qui semble les réveiller instantanément, leur illuminer le visage encore plus vivement. Ils n’ont des regards que pour eux, paraissent rattachés l’un à l’autre par une force que je ne saurais expliquer et qui m’envoûte à mon tour. Mes yeux sont indomptables, peinent à se fixer sur les mots, se relèvent sans cesse, souhaitant connaître la suite de l’histoire. Je les cloue à ma page de temps à autre, puis je retourne subtilement la tête vers la table du couple.

Je l’observe, lui, bel homme, un visage qui ne cesse de sourire et des lèvres qui semblent prononcer les plus beaux mots qui soient. Puis je passe à elle, jolie, une grande rousse, toute faite de grâce et d’élégance. Je veux être elle, je veux être lui. Leur union me fait rêver, j’ai l’impression d’apercevoir des gens s’aimer pour la toute première fois.

Soudainement, quelque chose dans l’air semble s’être transformé. Je sens une légère vague de froid envelopper l’endroit et quelques poils se redresser sur ma peau. L’expression faciale du couple n’est plus la même : le visage de la femme est dénudé de son éclat et celui de l’homme se contracte de plus en plus. Leurs voix oscillent et tremblent tout à coup, comme par gêne de parler trop fort dans un lieu public.

Je n’entends pas ce qu’ils se disent, je ne comprends pas pourquoi ils se disputent. J’aimerais tant pouvoir les aider et remettre sur pied ce couple qui a créé dans mon être une sensation si curieuse. Mais je ne peux monter sur la scène, je ne fais pas partie du jeu. Je ne reste qu’une simple spectatrice, sourde et muette. J’ai ce goût amer en bouche, semblable à la faim qui disparaît.

Je comprends donc que les croissants ne se mangeront pas et que les tasses resteront pleines. Je vois bien que les sourires ont été dérobés et que la nuit d’hier vient d’être effacée.

Souhaitant alors retourner à ma lecture, je baisse la tête et j’aperçois mon signet tombé par terre. Je ne me souviens plus de la page à laquelle j’étais rendue. Je les fais donc défiler en prenant une dernière gorgée de mon café, devenu froid.