Table rase


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Elle avait appris à retenir son souffle pour éviter à son ventre de se gonfler lorsqu’elle inspirait, mais aussi longtemps qu’elle parvenait à se priver d’air, il lui fallait éventuellement reprendre sa respiration, et alors son nombril se soulevait et le plat de son ventre s’arrondissait invariablement. À cette minceur hypoxique, elle s’exerçait depuis qu’elle avait cinq ans, alors qu’on tentait de lui enseigner à flotter dans ses cours de natation. « Gonfle le ventre, lui disait le moniteur, allez, laisse ton nombril sortir de l’eau! » Mais elle ne flottait pas car elle refusait de remplir d’air son abdomen. Sa mère, sa sœur, sa grand-mère et ses tantes : les femmes retenaient toutes leur souffle lorsqu’elles étaient en maillot de bain. Les femmes, pour être jolies, rentraient leur ventre. Toutes, sans exception. Alors, à son tour, elle se refusait à flotter. Les ballons sont ronds; les ballons flottent : celle qui flotte est ronde.

Puis, après l’enfance, l’adolescence. Ce mot, brutal, sans explication, comme la crise qu’il convoque. Elle avait commencé à compter les calories et les kilomètres, les uns lui permettant d’effacer les autres. Comme sa mère, sa sœur, sa grand-mère et ses tantes, elle avait entrepris de faire de son visage une œuvre d’art, et même si elle retraçait à l’identique, il était bien important de procéder quotidiennement à ce rituel. Une fille qui ne se maquille pas ne devient pas une femme; c’était une évidente réalité.

L’âge adulte, désormais. Ce n’était plus de flotter qu’on lui demandait; à présent, on lui intimait de marcher : « Marche, allez, marche, marche! » On lui disait de se placer comme ci, comme ça, et de cette autre façon aussi, celle-ci, non, pas celle-là! Depuis la fin de l’âge ingrat et jusqu’au début de l’âge inquantifiable, celui dont les femmes refusent de discuter, elle pratiquait le métier de cintre vivant. Elle était celle qui portait si bien les vêtements qu’elle incitait les femmes à la copier, dans l’illusion que l’achat des mêmes atours leur donnerait la même allure. Elle n’était pas le réel ni même son reflet : elle était ce que le réel cherchait constamment à imiter sans tout à fait y parvenir. Sans même frôler d’y arriver, parfois, aussi. Elle était une femme et travaillait comme modèle; par association on la disait « femme modèle ». Pourtant elle n’était qu’illusion.

Mais, une nuit, la fleur de son âge a éclos. Elle avait vieilli et alors s’était enclenché le sablier la rapprochant inévitablement du chômage. Soudainement, fille devenue femme a voulu devenir poupée. À partir de ce moment, de coutures en points de suture, c’est son corps que l’on a remodelé comme autrefois elle redessinait à l’identique ses sourcils soigneusement épilés. C’est au fil indélébile que les chirurgiens ont recousu la peau après l’avoir tendue et lissée maintes fois. Au scalpel, ils ont enrayé les aiguilles de l’horloge pour arrêter sur son visage les effets du temps.

C’est donc avec une fausse réticence que le chirurgien avait accueilli cette nouvelle demande. La tête qui hoche horizontalement d’effroi mais les yeux écarquillés de fascination, il l’avait écoutée décrire son projet. La liste des opérations et injections qu’elle avait subies de sa main était déjà longue. Il lui avait ôté d’une part la chair qu’il avait ensuite injectée ailleurs; autant voulait-elle un ventre mince et des cuisses étroites, autant désirait-elle des fesses rebondies et des seins galbés. Il avait incisé sa peau à de multiples reprises, l’avait tendue pour en éliminer les plis et en retirer les excès. Il l’avait entièrement remodelée, transformée. Il l’avait recréée. C’était donc sans réelle conviction qu’il avait initialement refusé de satisfaire à la requête de sa cliente. Si le maître du scalpel avait d’abord détourné modestement le regard à l’écoute du projet, quelques flatteries suffirent à l’appâter tandis que l’attrait financier concluait la persuasion.

La masse de son cadavre flottait sur la civière pendant qu’on la roulait encore une fois vers la salle d’opération. Ce n’était pas le cadavre d’une morte : c’était le corps charcuté, un squelette auquel on a retiré des côtes pour l’amincir. Elle dormait les yeux ouverts; de toute façon elle ne pouvait plus les clore depuis qu’on lui avait remodelé les paupières C’était un emballage épidermique élastiqué par ce qu’il contenait, la rembourrure ajoutée là où il le faut et retirée ailleurs; modelé au bistouri, le tissu d’un corps imberbe dépourvu d’orifices. C’était l’humaine robotisée, le corps maintes fois offert à la science par pur souci d’esthétisme. C’était la femme qui se voulait moderne.

***

Après avoir parcouru un dédale de couloirs, le corps inerte sur la civière pénétrait le secteur stérile de l’établissement. La mode était aux vêtements bleus et amples, couvre-chaussures et bonnets inclus. L’éclairage effritait la porcelaine de son teint. Elle se retenait de respirer : jusqu’à la toute fin elle refuserait de laisser enfler son thorax. Son corps avait appris à vivre avec moins, dans la privation d’oxygène et de nourriture.

On l’avait plongée dans un sommeil artificiel, et le sédatif la guidait vers une rêverie délirante. Les figures s’y multipliaient : les femmes mesuraient deux mètres, leur jambes comme des brindilles chaussées d’escarpins, hanches bombées emballées dans de courtes jupes, les tailles cintrées de leur corps-sabliers comptant le temps qu’il faudrait pour voir leur rêve prendre fin. En équilibre horizontal à la surface de l’eau, elle dérivait à présent, sans que son ventre ne grossisse, et alors ça ne la dérangeait plus de flotter. Les nuages l’accueillaient enfin et sa légèreté s’y accrochait.

Le chirurgien jouait à présent à mains gantées dans son ventre, mécanicien du corps humain à capot ouvert. Tuyaux côtoyaient réservoirs : elle n’était pas bien différente d’une voiture, à l’exception près que c’était l’humain que l’on cherchait à ressusciter, mais que seule l’automobile pouvait l’être. Le personnel médical valsait autour du corps ouvert à la chair, convives attablés dans cette boucherie autour d’une impressionnante pièce de viande. 

Suivit la mort. C’est le tambour qui s’arrête, l’arythmie du battement : son corps se raidit, ses yeux ouverts et son ventre plat.

– Elle ne respire plus? demanda l’un.
– Non, répondit l’autre.
– Vous savez ce que vous faites?
– Presque.

La panique s’installait tandis que le chirurgien opérait. C’était ainsi, peau lisse et tendue, que la patiente leur semblait se figer pour l’éternité, poumons éteints et yeux ouverts.

***

On la glissait à présent vers la salle de réveil. Comme la princesse endormie pour cent ans, tout aurait changé lorsqu’elle demanderait à nouveau demain « miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle ». On lui avait retiré les poumons pour les remplacer par une machine. Son ventre ne gonflerait désormais plus.