Moi aussi je ne veux plus exister


, p. 22-23.

Elle pousse son auto. Elle déteste ce à quoi elle a été associée, alors elle pousse son auto et refuse l’aide des tapons de la construction. Ceux qui bavaient en la regardant penchée devant son moteur, maintenant la trouvent drôle de pousser son auto. La scène est captivante, car elle le fait avec tellement de style. C’est comme si un magazine de mode ou l’équipe de tournage d’un clip de Madonna l’épiait, mais ces gens ne se retrouveraient pas en banlieue. Elle pousse lentement et elle fait de grands gestes; chaque mouvement est une nouvelle pose photo dont le cliché est déclenché par chacun de ses lents pas lourds.

Elle n’arrêtera pas. Longueuil s’arrête autour d’elle, autour de ce qu’elle est, et je sais que Longueuil ne repartira jamais comme avant. On croirait qu’elle regarde tout le monde, mais c’est bien parce que tout le monde la regarde. Ce n’est pas son regard qui est important, mais je le cherche tout de même de là où je suis. Les autres automobilistes sont sortis laissant tous leur clé dans le contact. Ils l’observent. Pour certains, il n’y a plus de retour en arrière. Les autres rejoindront les tapons dans cette nouvelle caste sociale inférieure : ceux qui n’auront pas pris cette chance, ce moment unique où tout aurait pu changer pour eux.

Elle pousse vers nulle part et elle n’arrêtera peut-être jamais. Elle est maintenant toute performance. Les policiers, que deux Longueuillois ont appelés, la regardent. Ils sont bouche bée, immobilisés. Ils ont complètement oublié leurs vies prévisibles faites de femmes, d’enfants, de barbecues, de télé par câble, de maisons aux fausses briques grises. Tout ça c’est fini : ils ne retourneront plus vers leurs femmes et leurs enfants, car ils ont compris quelque chose, contrairement aux tapons.

Si c’était un vidéoclip, il y aurait de la musique; si c’était du théâtre, il y aurait du jeu; si c’était un jeu vidéo, vous auriez compris la mécanique; si c’était de la littérature, on vous aurait tout expliqué, mais il n’y aura pas d’explications : ce n’est pas une star, ce n’est pas une extraterrestre, ce n’est pas la réincarnation de Médusa ni une prêtresse vaudou. C’est une femme, une femme qui pousse son auto.

Et maintenant je pousse. Moi aussi je veux arrêter le monde. Moi aussi je sors de nulle part et je vais nulle part. Allez-vous-en, il n’y a rien à voir ici. Ne faites pas aller votre imagination, il n’y a rien avant « Elle pousse son auto » et il n’y a rien après « elle pousse son auto ». Sortez voir cette femme. Mais vous ne comprendrez sûrement qu’une chose : elle pousse son auto.