Passer l’éponge


, p. 9-10.

Mauvaise journée. Encore.

Encore à manger de la tristesse à grandes pelletées. Incapable de recracher : on me gave. Chaque bouchée m’embrume un peu plus et je ploie sous les douleurs morales. Mes idées noires : une rivière de plombs qui couronne sourdement mon encéphale las.

La saturation vient.

Lentement le tout s’extrait de mes pores. Je transpire, deviens une passoire où la mélancolie, sempiternellement, gicle à grands jets. Je dégouline de partout. Ceux qui ne prennent pas garde à rester loin de moi glissent dans ces flaques et se mouillent de mes peines. Trop de meurtrissures à cause de mes sanglots. C’est dommage.

Après la sudation vient la soif. L’ingestion d’alcool doit être proportionnelle aux litres de mélancolie produits et vidangés. C’est comme ça. Il y a des journées où ça feel éponge.

J’absorbe et je contamine. Nocive.

Je coule sur les planchers.

Flic, flac. Des bas trempés de mes larmes tièdes. Quelqu’un a oublié de regarder où marcher.

Ce quelqu’un baisse les yeux, constate, les relève un peu pour fixer l’éponge et se demande comment empêcher ce ruissellement. Colmater, peut-être? L’éponge comprend qu’on l’observe et prend peur. Elle se répand sur les murs, dans la cuisine, sur les cadres de portes…, titube jusqu’à s’effondrer sur le carrelage froid de la salle de bain. Le corridor mouillé trempé. Aventure périlleuse que de se rendre indemne, sans se rompre le cou, jusqu’à l’éponge. Mais le quelqu’un prend son élan et glisse le long du couloir, vers l’éponge. Il ralentit son glissement en attrapant au passage un chat qui plante de frayeur ses griffes dans le mur et il parvient de la sorte à ne pas s’écraser tête première dans le bain. Face au désastre de l’éponge qui se répand toujours doucement sur le sol, Luc, beau comme un soleil avec sa barbe blonde et ses bas blancs, met en marche le chauffage. Il lui est venu à l’esprit que beaucoup de chaleur combinée à sa présence pourrait peut-être générer ce qu’on réussit parfois à se donner de mieux dans ces situations de détresse lourdes et angoissantes, soit un peu de chaleur humaine.

Les minutes s’écoulent, la température grimpe. Bientôt, une touffeur s’installe. L’eau salée qui recouvrait les dalles de céramique grésille avant de se changer en nuage de vapeur. L’éponge soulève péniblement ses paupières mouillées, gouttières pleines de feuilles mortes. Au travers du voile de ses larmes, un visage pâle et brillant, accolé à la porte de la salle de bain, se matérialise. Du gris. Du gris partout, sauf sur sa figure éclatante. Les pleurs se résorbent peu à peu. Sous la vibrante chaleur de Luc et du radiateur, l’éponge se décharge lentement du poids de ses soupirs. Le déluge émotionnel cesse et je me laisse gonfler de grands souffles réconfortants. Je cuis sous la chaleur de l’homme et le grand rire sonore qui transperce ma gorge est pareil à la sonnerie d’un four : je suis à point. Ne reste plus qu’à tout nettoyer.