Compter les châteaux de sable


, p. 52-55.

Dans le fin fond d’un no man’s land lavallois,

sur une minuscule oasis de mauvaises herbes

sont éparpillés une trentaine d’enfants.

 

Pêle-mêle, impatiente,

bande kaléidoscopique :

elle nous attend.

Quand on dit ton nom, tu dis soleil.

Rapidement les adultes se sauvent,

laissent les enfants s’occuper des enfants.

 

Armés de deux ballons, d’un parachute coloré,

d’une crème solaire qui goûte la gomme balloune,

d’une poignée de Prismacolor défectueux,

nous jouons tout l’été à chercher Casper.

 

Ensemble, nous avons 26, 29 ou 31 enfants qui ne sont pas les nôtres.

Nous sommes des teen moms un peu hardcore,

un show à MTV que personne n’écoute.

 

Sur l’asphalte brûlant et craquelé,

nous nous asseyons en rond.

Voici les limites du jeu.

Une ligne imaginaire

entre un champ de blé d’inde

et un centre d’achats qui n’existe plus.

 

L’été nous apprenons

des paroles de chansons que personne n’écoute,

les règles du code de vie,

qu’une question, ça commence par pourquoi ou est-ce que,

qu’une partie de baseball, c’est fait pour construire des châteaux de sable.

 

À midi,

nous nous asseyons en rond,

délivrons nos pailles emprisonnées de plastique.

Un petit garçon nous regarde,

les joues trop pleines, le menton taché de pudding,

il parle dans le vide.

Dis, est-ce qu’on joue à dire des choses qui n’existent plus ?

 

* * *

 

Nos sac à dos bien strappés autour de nos tailles

pour ne pas sentir le poids des choses,

une carte de l’île de Laval pliée entre nos mains,

nos 26, 29 ou 31 enfants en rang copain-copain sur nos talons,

nous partons à la chasse :

Jungle Aventure, Musée Armand-Frappier, Funtropolis.

La file indienne est croche,

les Packsacks surchargés,

les chansons redondantes,

mais la fidèle 42 toujours à l’heure.

 

Par la vitre sale, nous disons au revoir

à la bibliothèque Marius-Barbeau,

au restaurant Le Restaurant

et au centre d’achats qui n’existe plus.

 

Assis à même le sol,

les pieds sous les bancs,

nos 26, 29 ou 31 enfants divaguent.

Le cou cassé, ils regardent par les hublots,

cherchent dans le ciel vide,

croient pouvoir y trouver leur maison.

 

Sur le boulevard Concorde qui défile

nous comptons recomptons,

rattrapons nos 26, 29 ou 31 enfants qui se croient dans Bumble Bee.

La robuste 42 ne ménage personne,

fonce comme une montagne russe.

Par la fenêtre nous guettons

le terminus Montmorency où

nous chercherons notre prochain stop.

 

À 15h30,

un enfant dans chaque bras,

le reste de la horde qui traîne les pieds :

nous revenons du champ de bataille.

La 42 a avalé nos épées de mousse, nos boucliers en carton.

Dans le ciel gris, silence.

Nous rentrons à la forteresse

sans passer par la forêt magique

mourir de notre belle mort

en jouant à Pow Pow et à Tic Tac Boum.

 

* * *

 

Guerriers du Royaume de Nulle Part,

nous sortons, courageux

mélanger nos 26, 29 ou 31 enfants.

Nous sommes des pirates vêtus de capes à un dollar et de Converses sales.

Une cacophonie remplit le ciel vide

de notre station balnéaire abandonnée.

 

En route pour la grande finale,

Barbe Rouge se joint à la macarena.

Tout le monde troque son costume cheap

pour des vêtements à paillettes.

 

Dans le twilight zone d’une kermesse désorganisée,

nous nous donnons

des mots gentils,

des tapes sur les épaules,

des diplômes de papier.

Il n’y aura pas d’or pas d’argent

pour les teen moms un peu has-been.

 

* * *

 

Dans nos têtes,

26, 29 ou 31 petits fantômes courent partout.

Nous avons oublié

les règles du code de vie,

les paroles des chansons,

les limites du jeu.

 

De la plateforme montmorencienne,

la sweet 42 nous ramène au bout du monde.

Nos diplômes de papier pliés entre nos mains

les yeux dans le ciel vide

nous partons compter recompter

les choses qui n’existent plus.

7455, rue Lachance


, p. 28-32.

C’est l’été, il fait très chaud. Tout le monde est assis sur la vieille galerie qu’il faut repeindre à chaque année.

Nous jouons près du grand arbre qui trône au milieu de la cour. Moi j’étais la maman et toi tu étais le bébé. Toi tu étais le chien et tu venais nous réveiller le matin, daccord? Les animaux en plastique sont bien disposés sous un bouquet de fougère. Leur forêt est immense, feuillue et regorge de dangers. Les dinosaures, pour leur part, sont en proie à la sécheresse. Ils errent sur les vieilles dalles craquelées en béton.

La peinture sur la clôture s’écaille, le gazon est trop long et les mauvaises herbes ont envahi les plans de rhubarbe. Sous la galerie, les araignées aux longues pattes sont installées entre les râteaux rouillés et les sacs de terre gorgés d’eau.

Pour nous, c’est la plus belle cour du monde.

Dans la maison règne un désordre incommensurable. La cuisine est une zone sinistrée. Les chaudrons souillés sont toujours en train de mijoter du bouillon de poulet et la vaisselle sale s’accumule dans l’évier. Des papiers de toutes sortes envahissent la table. Les comptoirs sont pleins de taches incrustées dans la mélamine depuis des lustres.

Nous n’avons jamais compris pourquoi nos mères étaient aussi rangées et organisées. Les armoires regorgent d’étranges produits qui ne franchiront jamais la porte de nos maisons neuves. Des rice krispies, des guimauves, de la poudre à pâte, du cacao, du crisco, des peppermints roses.

Le 7455, rue Lachance est le seul endroit de notre vie où nous avons mangé des guimauves tricolores.

Dans le salon, il est pratiquement impossible de s’assoir sur les sofas en cuir verts qui collent aux cuisses. Bach, Hanon, Chopin et Czerny sont les heureux élus qui les occupent. Les garde-robes ne ferment plus : ils sont remplis de vestes à épaulettes.

Et la salle de bain sent toujours l’eau de javel.

 

Veille de Noël. Le vieux sapin a repris sa place, coincé entre le téléviseur et le piano brun. Notre grand-père se berce, silencieusement. Nous avons sorti les personnages bibliques de leur crèche pour les placer dans quelques aventures rocambolesques où l’enfant Jésus se fait kidnapper par les rois mages.

Seule Marie est restée au fond de la crèche. Avec ses bras cassés, elle reste le mystère de notre jeunesse. Notre grand-mère ne se rappelle jamais pourquoi, même si nous le lui demandons à chaque année.

Au centre de la table de la cuisine, il y a un pot rempli de cuillères à café. Au milieu de tous ces ustensiles ronds et banals se trouve une cuillère en forme de poire. Tout le monde se regarde dans le blanc des yeux en mangeant sa lasagne. Lorsque le dessert arrivera, ce sera la guerre entre tous les cousins et les cousines pour savoir qui aura l’honneur de manger son tapioca avec la cuillère-poire.

Notre grand-mère est toujours en train de bouger en chantant des airs de Carmen ou de Rigoletto. Elle ne s’assoit pratiquement jamais. Même pour manger. Notre grand-mère mange debout et transporte les restes de son dîner partout sur les vieux planchers sales. Le seul endroit où on l’a vue assise est sur son banc de piano.

Notre grand-mère passe son temps à faire des listes. Des listes d’épicerie, de recettes, de morceaux de chorale. Plus tard, nous trouverons des centaines de cahiers de notes remplis de son écriture penchée que personne ne lira jamais.

Notre grand-mère ne s’arrête jamais de parler : elle a toujours quelque chose à raconter. On connaît toutes ses histoires par cœur : ce sont constamment les mêmes. Nous savons que sa sœur Louise a bu de l’eau de javel ou que son frère Denis s’est cassé tous les os en tombant sur la glace.

Lorsque, des années plus tard, nous verrons enfin ces héros de notre jeunesse, nous serons un peu déçus de les retrouver ainsi, tous ridés et tous croulants, s’accrochant désespérément aux rampes d’escalier, aux bras de leurs enfants.

Notre guerrier de l’hiver, notre survivante de l’eau de javel.

Il faut croire que, dans le temps, on vivait dangereusement.

Aujourd’hui, c’est Gabrielle qui remporte la palme d’or du danger avec ses trois points de suture sur l’arcade sourcilière.

 

Après-midi d’hiver. Nous sommes dans la petite chambre du fond où dorment la vielle machine à coudre et le sofa-lit. Dans le coin, il y a une armoire vitrée abritant des encyclopédies. Une armoire qu’il faut ouvrir avec une clé. Moi j’étais la princesse et toi le prince. On voulait les livres magiques, mais on avait perdu la clé, daccord?

Nous avons tous appris à jouer sur le piano brun d’en haut. Il est désaccordé depuis au moins 20 ans. Les touches sont écaillées et craquelées : on a mis les restes dans un petit pot, juste à côté du petit piano décoratif en verre. Et il y a toujours ce fameux ré, celui du milieu qui n’a jamais fonctionné.

Notre grand-mère dit toujours qu’elle va finir par le réparer.

 

Mois de mai. La télévision diffuse une partie de golf soporifique.

Nous descendons au sous-sol.

Ici, rien n’a été acheté chez Brault & Martineau ou chez IKEA. Le vieux sofa vient de chez Émile, le bureau en chêne de chez Grand’pa Lachance et le piano noir de chez la grand-tante Eugénie. Tous des gens que nous ne connaîtrons jamais.

Dans le coin, près de l’escalier, il y a un bar avec des bouteilles qui datent de l’après-guerre. Moi j’étais Hermione et toi Harry. On entrait aux Trois Balais et Hagrid nous servait un verre, daccord?

Notre grand-père possède la chaise berçante en faux cuir rouge bourgogne qui est placée au milieu du salon. Elle donne une vue parfaite sur la télévision, sur la grande fenêtre et sur des petits-enfants qui ont sorti les bonshommes de la crèche pour les disposer sur le tapis.

Notre grand-père regarde toujours quelque chose.

 

Un dimanche soir, à l’automne. Assis par terre dans le salon, nous regardons distraitement la télévision. Nous sommes rendus trop vieux pour jouer.

 

Mois de juillet. C’est le chaos à l’intérieur du 7455, rue Lachance. Des papiers, des boîtes et des objets accumulés depuis 50 ans envahissent toutes les pièces. Il règne une chaleur indescriptible dans la vieille maison.

Notre grand-père est mort, notre grand-mère est partie ailleurs. Il faut vider le 7455, rue Lachance.

Le piano noir de la grand-tante Eugénie ira chez Johanne,
Le bureau de Grand’pa Lachance chez Michel,
La cuillère-poire chez Hélène,
Les vestes à épaulettes dans une friperie,
Et l’armoire vitrée chez un antiquaire.

Pour ma part, j’hériterai du petit piano décoratif en verre, de Bach, de Chopin, de Hanon, de Czerny et de tous les autres.

Le piano brun ira rejoindre les sacs verts déjà remplis des cahiers de notes de notre grand-mère sur le bord du chemin. Le ré du milieu est toujours brisé.

Au bout du compte, nous ne saurons jamais qui a cassé les bras de Marie.