Notre Père, qui etc.


, p. 39-40.

Auteur : Evelyne Belliard

C’était la veille de Noël. Le 24 décembre 1998, plus précisément. Pas beaucoup de neige, cette année-là, mais un froid humide qui vous pétrifiait les os. Il devait être dix-neuf heures, peut-être dix-neuf heures trente. Une chose est sûre, c’était pendant la messe, Paul s’y était rendu avec les quatre plus jeunes. J’ouvrais une boîte de cœurs d’artichauts pendant que ma mère s’abîmait dans la disposition des croissants qu’elle empilait machinalement dans une corbeille en osier. Je me réjouissais de ne pas avoir eu à suivre la ribambelle des plus jeunes jusqu’aux bancs de bois pour ânonner des cantiques, coincée entre les voisines octogénaires qui fleuraient l’embaumeur. Mais je savais que je devrais éventuellement regretter d’avoir échappé à la tradition paternelle : le jugement divin allait très certainement m’attendre dans le détour. D’ailleurs, méfiante face à cette soudaine permission, j’avais demandé à ma mère pourquoi nous avions pu rester seules elle et moi pendant le fameux rituel. Le prétexte de la préparation du réveillon me semblait bien trop inoffensif. « Ton père m’a prévenue que si je mettais les pieds à l’église, il allait me sortir de là en me traînant par les cheveux et à grands coups de pied dans le cul. Je suis une sale hypocrite indigne de m’y présenter, vois-tu », qu’elle m’avait répondu d’un ton égal, en faisant un geste vague de la main. J’avais haussé les épaules en reportant mon attention sur le couvercle récalcitrant de la boîte de conserve. Entre-temps, les plus vieuxétaient rentrés et nous avaient aidées à mettre la table.

En revenant de l’office, Paul a monté les six marches du vestibule en toisant ma mère avec mépris et lui a reproché de ne pas avoir respecté la tradition. Et bien sûr : « Regarde comment t’es attriquée : des guenilles! Demain, par exemple, chez ton frère, ça va valoir la peine de t’habiller comme du monde, pour ta famille de snobs, hein? » J’aurais dû me taire, c’est certain, mais quatorze ans est un âge ingrat. Tout est disproportionné, y compris le jugement : « C’est quoi le rapport? » Splendide. La claque est partie toute seule, évidemment. Mais comme le réveillon devait nous encourager à repartir sur de nouvelles bases, comme il disait, Paul s’est raclé la gorge et a entrepris un discours solennel : « Venez, les enfants. Assoyez-vous là, j’aimerais qu’on fasse le point. Noël est la fête de la vie et de la renaissance. Je sais que notre famille n’est pas des plus harmonieuses. » Puis, adoucissant la voix : « Je sais aussi que nous avons besoin de pardon et d’amour inconditionnel pour continuer. » Visiblement ému, il s’est alors avancé devantle plus vieuxet lui a tendu la main, en lui disant posément : « Je te pardonne tout ce que tu m’as fait. L’argent que tu m’as volé, les fugues que tu as faites, la honte que tu m’as apportée. Les corrections que tu m’as forcé à te donner. Mon ouvre-lettres que tu as perdu quand tu avais six ans. Tout cela, je l’ai oublié. Je te pardonne. » Il commençait à prendre goût à la miséricorde, je crois.

Ça s’est passé vite. Pendant que je me faisais pardonner d’être une emmerdeuse-le-portrait-craché-de-ta-salope-de-mère,le plus vieuxa dévalé l’escalier menant au sous-sol. Il est vite remonté, suppôt de Satan noir de rage, et a levé les bras très haut au-dessus de sa tête. L’objet avait l’air lourd, mais je ne voyais pas encore la lame, seulement le manche de bois flottant presque au-dessus de la tête de Paul. La plus jeune se tortillait à côté de moi en réclamant ses cadeaux, le menton tremblant, les yeux mouillés rivés sur le sapin. J’ai eu le temps de voir de justesse le plus vieux arrêter la hache à quelques centimètres du crâne de Paul, la main de ma mère retenant son bras, le regard suppliant, le ton égal : « Si tu fais ça, c’est la prison. Il n’en vaut pas la peine. »

J’étais déçue. Ça aurait fait un beau titre dans le journal.

Cyprine


, p. 19-20.

J’avais vingt-deux ans quand j’ai été battue à mort par Duane. On se disputait souvent, mais cette fois-ci, c’est allé trop loin. Je n’ai pas crié. Je ne criais jamais. C’est Duane qui me criait à la tête sans arrêt. Son poing est parti tout seul. Je ne me rappelle pas combien de coups sont arrivés par la suite. J’étais comme un petit chiot sans poil, avec beaucoup de porcelaine à l’intérieur. Lorsque ses jointures frappaient mon visage, j’entendais un petit crac très profond jusque dans ma nuque. Je dis que j’entendais, mais ce n’est peut-être pas vrai. C’est ma tempe qui rentrait sous mon œil à tout coup et qui le poussait vivement vers mon cerveau. Puis, je sentais une vague brûlante qui emplissait ma tête et mon nez. Par moments, je voyais sa semelle sur mon thorax. Je devais être couchée par terre à côté du lit. La lampe de chevet était là, à portée de main. Je ne la prenais pas. Je n’avais pas envie de me battre, d’être en colère contre Duane. Il criait encore, mais je crois que je n’entendais plus. Il y avait ces pulsations assourdissantes dans ma tête. Non, vraiment, je n’entendais plus. Je le voyais seulement devant moi. Je ne pensais à rien. Pendant que Duane martelait mon plexus solaire de son talon, je le voyais au-dessus de moi comme un géant. Il est si fort, il ne se rend pas compte à quel point il est fort. Duane n’est pas un homme violent. D’habitude, il crie pour se défouler. Il éprouve beaucoup d’insécurité. À cause de sa peur de me perdre, je devais constamment le rassurer, une question de vie ou de mort, chaque fois, pour lui. Je savais que je mourais, que j’étais en train de mourir. Je le sentais dans tout mon corps. C’était tellement étrange, je ne pensais pas que ma mort se déroulerait ainsi. Je m’étais imaginé un tragique accident de voiture ou une noyade spectaculaire. Ou alors un sommeil qui ne finit plus, un cancer du sein ou encore du col de l’utérus. Dans mes scénarios, Duane était auprès de moi. Il arrivait parfois qu’il meure aussi, comme dans un terrible carambolage en plein hiver. Cette fois, il était pourtant là, mais tellement loin. Lui si beau. J’essayais de lui sourire. J’étais inquiète de ne pas pouvoir le faire, à cause de ma bouche poisseuse et de l’os de ma mâchoire coincé derrière mes oreilles. Je me suis soudain sentie horriblement désemparée. Je savais que mon visage était devenu laid, mes canaux lacrymaux étaient bouchés par l’enflure et mes maxillaires, défoncés. Toutes ces larmes qui ne pouvaient pas sortir se crispaient en une boule dense dans ma poitrine, sous mes côtes en éclisses. J’ai pensé à mes mains, pliées sous moi, contre le tapis. Mon œil droit s’est affolé à ce moment. Je voulais que Duane me prenne dans ses bras et qu’il me soulève doucement pour que je m’accroche à lui. Lui si fort. Mais il ne me voyait pas encore, je crois. Tout le haut de mon corps était devenu informe. Seules mes jambes étaient encore lisses et intactes. Je me suis dit que je pourrais sortir par là, que ce serait plus facile, oui, de sortir par là, entre mes jambes, par ce trou encore intact. J’y ai pensé très fort et mon œil droit s’est figé, relevé sur Duane. Mais j’étais déjà plus bas, dans mon poumon perforé. Il y avait tellement de sang, tellement de geysers de sang épais dans mes alvéoles, que j’ai pensé un moment que je n’y arriverais pas. Duane s’était calmé. Il me regardait, je crois, oui, je sentais qu’il me regardait vraiment. J’ai pensé qu’il aurait des remords. Mon corps nu lui ferait horreur désormais, et cela me rendait affreusement triste. Je me suis dit, anxieuse, que Duane s’en voudrait. Puis je me suis glissée dans l’utérus en me faufilant. J’étais déjà si petite, un filet minuscule, soyeux et blanc. Je ne peux pas vraiment dire comment j’ai saisi ma mort entre mes lèvres. Je sais seulement que la couleur a soudainement changé dans la pièce. Duane s’est mis à paniquer. Il était trois heures.