La forêt des Pyotr


, p. 26-29.

 

Un. Stanislav.
2017. Nous prenons place autour du feu, mon frère et moi, à des kilomètres de Grozny. À la noirceur de la ruralité se dévoilent les étoiles. Une bruine, une centaine de filons suspendus, entreprend de recouvrir la terre. Mon cadet tremble. De froid ou de peur, je ne sais pas.
Dans le tronc d’un arbre tombé, je lis l’âge et la tragédie d’une tempête. Mille racines soulevées recueillent les insectes décomposeurs. Bien sûr, cette tempête n’a pas emporté tous les arbres, ce qui d’ailleurs aurait été impossible, mais cet arbre-là est mort, et rien ne le ramènera et les tempêtes ne peuvent pas abattre les forêts, mais cet arbre-là est tout de même mort.

 

Luka se balance légèrement, geste vestige de l’enfance, et de la même façon, son esprit hésite entre les émotions. Le mouvement intermittent de ses mèches blondes laisse entrevoir un regard accusateur. Le visage couleur écran de portable, Luka me toise. Les accusations en suspens; les cendres retombent. Je parle le premier.

– Il y a une couverture dans le pick-up si tu la veux.

– Pas besoin…

Le misérable reste planté sur sa bûche de bois trop loin du feu. Il grelotte. La lumière lèche le bas de son visage, me laisse deviner des cernes violacés sous son regard voilé.

 

Deux. Luka.

Le meurtre de Pyotr Igniatiev a bouleversé le quotidien de notre famille. Une impression d’horreur avait de longtemps empoisonné ma vie… Mais je n’avais pas encore entendu le monde s’effondrer. Pas avant que Pyotr ne hurle depuis le coeur de la forêt. Et que je n’entende son crâne se fendre sourdement. Ma mémoire se trouble, ensevelit la peine sous les ritournelles d’oiseaux sauvages.

Nous devions amener Pyotr à la frontière. Le régime avait été informé de son homosexualité par une dénonciation anonyme. Pas de procès, pas d’avocat. Pyotr s’était retrouvé sur la liste d’un camp de concentration. Stanislav et moi avions promis de l’aider à fuir la Russie. Avions conduit le soir. Stanislav et Pyotr étaient partis dans la forêt pour pisser. Et Stanislav, seul, en était ressorti avec un pied-de-biche. Taché de sang. Des mots dans sa bouche. Je ne sais pas ce que veut dire « faire son deuil ». Les oiseaux chantent en boucle.

 

Trois. Stanislav.

Il marmonne comme s’il overdosait à l’héroïne. Je comprends qu’il entend des bruits dans sa tête. Je lui parle pour qu’il ait une présence dans son délire. Luka n’arrête plus; je lui crie de se la fermer. Un instant, le silence de la forêt m’apaise. Mais trempé de sueur froide, je ressens une averse de honte. À demi-voix, Luka entame une chanson.

 

Jeune garçon,

j’aime ces bois,

où les règles des grands ne s’appliquent pas.

Longeant la rivière, eau sur pierre,

la faune fuit

et derrière elle demeure mon prix.

 

Je serre les poings, retiens l’envie de frapper Luka. Les phrases musicales s’unissent en une vibration continue, agressante.

 

Désormais dérive l’oiseau tenaillé,

sa vie envolée et ses ailes jetées.

 

Les iris bleus de Luka. Le récit, modulé au son de la voix, panse les horreurs.

 

J’aurais voulu qu’il comprenne.

 

Je n’avais pas d’autres choix.

 

Quatre. Luka.

Vingt-quatre images secondes de Stanislav. Son poing fermé arrête mon chant. De ma bouche s’écoulent des notes en rouge. J’ai le cerveau troué, c’est sûr.  Des fourmillements parcourent ma tête. À l’intérieur, l’afflux sanguin se paroxyse. De ses échos émerge un souvenir macabre.

Voix aériennes, chantez.

Criez à gorge déployée.

Pleurez la colombe égorgée.

 

J’ai un frère devant moi.

 

Cinq. Stanislav.

J’ai un frère devant moi. Tissu d’une vie déchirée. Peau fendue. Je le vois, blessé. Mais la nuit n’appartient qu’à l’aîné destitué. Pyotr a choisi son sort.

 

Dans la rivière, eau sur pierre,

saigne la voix aviaire.

 

Les notes exhument un souvenir, déterrent le cadavre de l’homme qui a été Pyotr. L’homme qui a choisi que se rompent sa famille et ses os. D’une nature qui ne raisonne pas, ne comprend pas, le ciel pèse sur mes épaules.

Près du feu, la souche de l’arbre abattu arbore les traces de l’âge. Les sillons m’évoquent le parcours d’idées ayant creusé une vie intérieure, comme les ramifications d’une intelligence mise à découvert. Je les imagine qui chuchotent et se font écho sous les croûtes d’écorce.

Les secondes s’écoulent. Le contrôle m’échappe. Je suis au sol. La terre s’écarte de quelques millimètres. L’espérance de m’engouffrer. J’apprends que mon cadet sait souffrir les impacts sur ses jointures. Coup après coup. J’apprends que Luka sait frapper sa colère sur la chair des autres.

C’est la dernière fois que je le vois.

Je sais que ça vaut mieux.

 

Luka. Six.

 

J’ai cherché mais.

 

Emmitouflé dans son vieux chandail rouge, j’ai plongé dans le lac. Vêtement oublié de Pyotr sous terre, l’ai ramassé dans le pick-up avant de partir. Vêtement-mémoire. Je flotte, la tête vers les étoiles. Les vagues m’emportent où elles veulent.

 

Je n’ai jamais trouvé sa tombe.

 

S’est répercuté son souvenir sur tous les arbres. Frère-forêt. Nature. Renouveau que les meurtriers n’arrêtent pas.