Un four l’hiver


, p. 11-12.

ici commence la vie après Juba ils condamnent les fenêtres regarde

les lumières sont éteintes

 

 

 

il faut compter maintenant

combien de paires de souliers à côté de l’entrée

est-ce qu’il te reste du lait je peux y aller

et marcher sur le trottoir comme le premier pas après la mer

le vertige le sang dans la tête

me retenir au mur le temps de sombrer

 

 

 

les mains vides dans l’autobus comme des enfants en auto

le corps abandonné

on caresse la buée des vitres jusqu’à ce que le chauffeur vienne nous dire de descendre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sans foulard avec le linge d’hier sur saint-denis

se réveiller à vif

trop brusque ville dans la chair

 

 

ça porte malheur tes petits souliers d’automne dans la neige

livide jusqu’au ciment

 

 

penser à toi la chaleur d’un four l’hiver

l’onde chaude sur un bras pendant que l’autre gèle

ou m’asseoir sur la céramique glacée le dos qui brûle

vouloir me replier à l’intérieur comme un animal pour mourir

vouloir toute ma peau contre le métal

 

 

Rapports de subordination


, p. 48-50.

Tout ce que tu sais – tu me l’as dit alors que j’étudiais mes grilles de conjugaisons – c’est que « vamos a la playa » veut dire « allons à la plage ». Et je me souviens t’avoir dit que tu avais tort, parce que s’il est vrai que « a la playa » veut dire « à la plage » et que « vamos » est bien une forme conjuguée du verbe « ir » qui veut dire « aller », il y a un piège dans le temps de verbe. Je dis un piège parce que, pour une oreille francophone, un verbe qui n’est pas précédé d’un pronom est presque nécessairement à l’impératif. Or, on oublie qu’en espagnol, les pronoms sont en général superflus. « Vamos » est au présent de l’indicatif, pas à l’impératif, et « vamos a la playa » signifie simplement « nous allons à la plage ». La forme impérative serait « vámanos a la playa ». Je m’étends sur la seule notion de conjugaison espagnole dont je me souvienne (celle dont on a parlé ensemble) pour retarder l’inévitable glissement de l’espagnol (signifié secondaire, facilement épuisable) à toi (signifié principal), puisque les deux sont liés, puisque tout se tord jusqu’à venir se greffer à toi.

Peu après la rencontre, au moment où je te connais juste assez pour me rappeler ton visage quand je suis face à toi, je ne sais que ton nom et rien d’autre qui ne soit intrinsèquement toi. Tu es couverte, masquée par les choses auxquelles je peux t’associer, les choses que je sais de toi, que je t’ai entendu mentionner et qui forment alors toute ta substance. Penser à toi c’est penser à ta place à gauche de l’amphithéâtre, à David Bowie que tu m’as dit ne pas aimer, et, comme ta personne seule n’offre pas assez d’aspérités pour me retenir, je t’effleure avant de passer à d’autres sujets de réflexions, je te subordonne à tout le reste, t’utilise comme un vestibule vers d’autres choses que je me figure mieux. Tu es l’enceinte flottante où une collection éclectique s’accumule parce que je ne te connais pas, parce que ton signifié est trop faible à lui tout seul pour remplir son signifiant, et j’y annexe donc tout ce qui l’entoure.

Je ne me souviens pas du moment précis où le processus d’association s’est inversé, je remarque simplement qu’un jour le long escalier roulant de Snowdon me fait penser à toi au lieu du contraire; il s’efface de ma pensée pour te laisser apparaître. Sous la surface, lentement, tu t’es densifiée jusqu’à suffire à ton signifiant puis, trop vraie, trop présente pour te contenter de ses bornes, tu les as dépassées. Et soudain c’est toi qui es partout, projetée sur tout. Tu es toi, vaste et dense, transcendant les définitions. Tout le reste vient après, se réorganise par rapport à toi, se teinte à ton contact, véritable ou fantasmé. Les rues sont celles où on a marché ensemble, les livres sont ceux que tu aimes ou n’aimes pas, tous les couloirs, les bars, les musiciens dans les parcs, les bancs de métro, le Mont-Royal,  ma chambre chez mes parents où tu n’es jamais venue, Miron, Dumas, Abbey Road, tout porte ton nom comme s’il y était écrit. Tout est toi, directement ou par association.

J’attends maintenant que tu laisses ta place, puisqu’il faut que la contraction suive l’expansion, que je puisse trouver un jour quelque chose à moi qui n’ait pas ta couleur. Et s’il y a des choses qui sont irrémédiablement les tiennes, auxquelles je pourrais penser dans des années et me rappeler de toi, il y en a d’autres qui n’ont pas besoin de t’être subordonnées, qui peuvent être reconquises. Une fois ta destitution faite, un jour, je pourrai parler de l’été sans prononcer ton nom, je pourrai parler du cours d’espagnol, dire que j’ai finalement eu mon permis de conduire et que j’écoutais beaucoup les Smiths, et les épisodes de ma vie auxquels tu n’as pas participé se suffiront sans toi. Tu auras retrouvé ton enceinte première, ton sens originel privé de ses ramifications, laissant derrière toi tout le reste que j’aurai à observer, à évaluer et, éventuellement, à laisser de côté.

Apnée


, p. 38-39.

le souffle en caillots

serré dans les poings

te voir

à l’hiver qui rampe

de l’autre à la rive

 

visage qui se ronge de noir

rauque comme le retrait

après les tempêtes

 

se pencher au vertige

le bras tendu

esquisse la chute

l’exaltation aveugle

de tordre à briser

 

dernier sursaut

avant la noyade

ton pouls d’aiguille

jusqu’au mien

 

avec les échos

le silence qui résonne

contre les parois du bain