Mutinerie contre l’invisible


, p. 57-58.

Dans notre stupeur hypersensible, anesthésiée, la maison n’est pas différente. Elle est naïvement toujours la même; figée sans plus personne pour régner dedans. Nous ne savons plus quelles sont les règles. La patronne partie, faut-il continuer d’enlever nos chaussures, garder en place les serviettes à main décoratives, ne rien laisser traîner? Cette maison dont nous n’avons jamais voulu, celle-là même que nous avons fuie, il faut maintenant y vivre, la saigner de ses années, avant de s’en défaire aux bras de n’importe qui. Nos pas feutrés persistent un temps dans un silence que nous ne connaissons plus, les condensateurs ayant ronflé pendant des mois. Le spectacle désormais fini, nous devenons les techniciens invisibles qui remballent le décor. Il faut poncer, par d’infimes trahisons, toutes traces de la morte. Lavées dans l’immense baignoire, nous laissons là le cerne gris de notre eau. Nous mangeons au salon devant les films de notre enfance, grisées par le risque de contamination de la poudre orange de nos crottes aux fromages sur tous les tissus pâles. Nous mélangeons le blanc avec les couleurs, laissons les draps se froisser dans la sécheuse. Le feu des chandelles, prohibé depuis un an par l’oxygène, brûle même le jour. Dans notre mutinerie contre l’invisible, nous rejouons ces adolescentes moqueuses et sournoises qui n’en faisaient qu’à leur tête. La Mère partie, nous redevenons ses enfants qui rêvaient d’être libres et orphelines.

Le téléphone sonne sans arrêt. Au début, j’ignore quoi dire, gênée. On demande à lui parler et je réponds tout bas — elle est décédéepresque honteuse. Je constate le malaise que ça cause et finis par y prendre un vilain plaisir. L’interlocuteur bafouille, se confond en excuses, en sympathies. Bien fait pour ceux qui osent nous déranger. Ma sœur prend possession de la cuisine. Il n’y a plus personne pour superviser la coupe des légumes qui devaient être tous de la même grosseur, pas une âme pour s’assurer qu’elle a bien pensé à actionner la hotte. Et, surtout, plus de papilles délicates. Rien désormais qui ne barre le chemin aux caris, aux piments, à toutes les déclinaisons de sauces fortes, piquantes, acides, orange, jaunes, vertes, brunes, rouges. Plus personne non plus pour s’affoler des monceaux de vaisselle qui gonflent aux abords de l’évier.

Nous mangeons : du poulet au paprika sauce raïta et riz pilaf, des merguez, de la choucroute, du tartare de saumon au sésame et wasabi, du tataki de thon sur lit de riz au jasmin, de la bavette, de la salade de betteraves au fromage de chèvre, des pommes de terre à la grecque, du tofu frit, des pâtes de courgettes et tomates confites, de l’hummus d’edamame, du cari de poisson, des gaufres maison, des crêpes; au sirop, au fromage, au jambon, aux légumes, de la rillette de canard et sa confiture de cerises de terre. Nous buvons aussi : du vin blanc, du vin rouge, du mousseux, des Mimosas, de la Sangrìa, des Bellinis, du Gin tonic, des Mojitos, de la bière, noire, rousse, blonde, blanche, des Margaritas et, ma sœur surtout, des Negronis. Les deux mains toujours grasses d’épices ou tachées d’herbes, elle se maintient dans une transe alchimique entre les jets de vapeur, le bouillon des sauces et le pétassement de la graisse dans les poêles chaudes. Tout le reste s’est arrêté. Nous écoutons nos borborygmes, bercées par la vaisselle à laver, les bras dans l’eau savonneuse. Le saccage nous assomme bien.

Dans le sac de vêtements remis par l’hôpital se trouve la perruque. Nous ignorons ce qu’il faut en faire. Posée sur la tête de styromousse, nous tentons de la cacher au fond des garde-robes, des armoires. Nous la changeons de place. Nous l’oublions. Elle nous surprend quand nous ouvrons les portes sans y penser. Nous en rions, hystériques, obscènes. Cette chose immonde. Au détour des ombres elle surgit, la Mère, la tête blottie entre les vêtements d’hiver, les valises, les chaussures. Nous entendons ses pas dans le corridor. Les lattes geignent timidement et nous nous retournons, prêtes à la voir apparaître. La porte de la chambre d’enfant s’ouvre toute seule, nous savons pourtant que c’est le pêne trop raide qui, mal enclenché, finit par la repousser. Nous appelons à la maison pour rejoindre l’autre, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, distraites. Nous atteignons parfois le répondeur. Dans la rangée des cannages à l’épicerie, je lance mon téléphone comme une grenade, le tympan lacéré par la voix qui invite à lui laisser un message. Notre tolérance s’épuise à la répétition. Vider, trier, donner.

Fébriles, nous purgeons les secrets que nous sommes seules au monde à connaître. Il fallait faire coiffer la prothèse. Ma sœur oublie qu’elle a promis de faire la commission. Elle se soûle avec des amis, se réveille le lendemain en panique avec la gueule de bois. La perruque a rendez-vous, vite, s’habiller. La Mère refuse de sortir de sa chambre sans ses cheveux, elle attendra. Ma sœur s’élance en vitesse hors de la maison, nauséeuse, la tête de plastique et sa chevelure au vent, portées comme un trophée. Elle cherche le salon de coiffure dans le centre d’achat, se colle le nez aux vitrines pour le reconnaître, la tête sertie du scalp en main.

Nous rions aux larmes. Ma sœur, son mal de tête et la moumoute se font engueuler à leur retour. Les voisins pourraient t’avoir vue! Après avoir attendu, enfermée pendant trois heures dans sa chambre, qu’on lui ramène ses cheveux, la Mère pleure de rage, humiliée.

Nous devons tenir le coup, nous buvons. Le lieu de notre enfance, nous parlons d’y mettre le feu tous les jours, sans mélancolie. Les voisins viennent en procession offrir leurs sympathies; le regard désolé qu’ils jettent sur l’aménagement paysager qui dépérit malgré nos soins me fait douter. Est-ce de la mort des fleurs dont il est question? Rongées par notre écœurement et notre lassitude, les plantes s’étiolent, les fenêtres se salissent. Le chien refuse de quitter son trou, montre les dents et grogne à notre approche. Dans nos rêves agités, le sol cède sous les fondations et nous engloutit. Les murs qui n’ont plus de raison d’être s’abattent sur nous et refusent de nous laisser partir. La morte, ce glissement de terrain qui nous entraîne par cette phrase répétée à chaque voyage en avion, à chaque trajet en voiture dans des conditions difficiles : Au moins si on meurt, on mourra ensemble.

Retour à la terre


, p. 23-25.

L’inflammation grasse et lourde des étés a saturé l’air. On dort à présent sur la galerie qui entoure la maison la plupart des nuits. La mère va accoucher d’une semaine à l’autre. Elle porte des bracelets de veinules éclatées aux chevilles. Le sommeil lui échappe sous la sueur, les coups de l’enfant qui lui piétine le ventre.

La vie se glisse entre l’aiguillon de la canicule et la violence des ondées. C’est Anne qui fait la cuisine sur le barbecue ou le réchaud au gaz dans la cour. La mère a tressé les cheveux de ses filles près de leurs crânes, rasé ceux du père et du garçon. Elle a un sac de gros sel qu’elle fait fondre dans l’eau bouillie pour désinfecter les coupures et les plaies. Un temps pareil promet l’infection et il suffirait d’un panaris négligé pour qu’un doigt ou un orteil soit perdu. Ils oublient de prier depuis des générations, que ce soit pour que le travail abonde ou pour que le bébé se retourne à temps et sorte sans heurt. L’espoir oscille et s’accroche à ce qui est acquis pour l’instant : le travail, la santé, la bonté d’un soleil assez fort pour faire sécher le linge et le bois. Heureusement on ne manque pas d’eau. Le ruisseau borde la terre. Son débit est doublé par les pluies et la mère y frotte ses enfants boueux. La chaleur atténue la pudeur. On lave les vêtements qu’on a sur le dos lors du bain du soir. Le corps lourd de la femme côtoie celui nu et maigre d’Anne, ceux élastiques des enfants, Victor et Simone. Les épaules dures du petit garçon contrastent avec la silhouette joufflue de sa jumelle. Tous deux portent des shorts de toile grossièrement taillés.

Le père se rend chaque jour au chantier. Dans la fournaise d’acier et de plâtre, il s’esquinte avec beaucoup d’autres, nargués par l’ombre insuffisante des pelles mécaniques immobiles faute d’essence. Les gens de la ville tiennent à ce que les travaux soient faits. C’est un homme à la peau cuite et aux mains pleines d’escarres de la friction répétée des outils. Il part très tôt et revient juste avant l’orage, mange en silence et s’endort, son unique bière à la main. Tous veillent le ventre arrondi de la mère avec inquiétude, chaque crispation du visage, chaque spasme qui traverse son corps suspend l’activité autour d’elle. Il faudra aller chercher l’infirmière qui habite près du village si le travail commence.

S’appuyant sur ses mains, la femme propulse son ventre hypertrophié vers l’avant, se tire de sa chaise. Elle veut chasser la crampe qui point dans le bas de son dos, descend doucement les marches de la galerie pour enfouir ses pieds dans l’herbe froide de rosée, en peigner les brins avec ses orteils. Les enfants pendent encore endormis dans leurs hamacs improvisés, suspendus aux poutres de la galerie.   Il faut prendre garde à ne pas les priver des derniers restes du sommeil. C’est l’aube déjà et la clémence s’achève. Elle se retourne et regarde la maison. Sa maison.

La peinture lève du bardeau. La toiture de cuivre se soude de rouille par endroit. Les fenêtres qui auraient dû être changées dès l’achat se tordent sous le poids de la structure. La lavande plantée sous les fenêtres s’est muée en tiges avides qui rongent les deux côtés de la maison. Thym et origan sont redevenus sauvages, fourmillent parmi les pissenlits, les marguerites et la mauve. Les premiers rayons de l’aurore attisent les fleurs et, si on ferme les yeux, tout ce qu’il y a d’humain ici se corrompt dans le torrent de leurs parfums.

C’est notre refuge, pense-t-elle. La nature est le refuge de notre misère et nous y retournons sans hâte. Bientôt, peut-être, nous ne serons plus que des bêtes brunies, nous creuserons de nos ongles noirs la terre pour chercher des racines, nous ferons rouler les petits fruits dans nos paumes calleuses, nous mâcherons sans cesse des herbes souples et sucrées. Quand la maison aura fini de s’affaisser, ses fondations deviendront un terrier et nous dormirons pêle-mêle dans notre haleine chaude.

Elle pense à sa propre mère. Une bourgeoise délicate. Une femme ayant gagné son luxe : air climatisé glacial, voyages partout dans le monde, tapis de salon épais et si blanc qu’on n’osait y poser le pied. Elle pleurerait de la voir, sa descendance, ses petits-enfants pieds nus, sa fille en cloque, encore. Elle aurait pitié de nous, son sang qui retourne à la terre, raviné, corné. La mémoire dissoute par les insectes, l’éclosion des bourgeons.

Le liquide amniotique qui coule le long de sa jambe interrompt ses pensées. L’enfant viendra aujourd’hui.

cale sèche


, p. 33-34.

Ils vont venir à bout de ta soif, tu m’as dit :

Ils vont m’interner.

Ils vont m’enfermer à l’intérieur.

 

Ils vont abattre les idées de ton foie réactionnaire,

poser sur ta langue de petites pilules aux noms de nuages;

 

Hélium

                            Antivent

 

Ils vont forcer sur toi le sommeil et la faim.

Tu auras droit au réveil du corps, à la course à l’hygiène,

au cri des poissons qui s’étouffent dans ton crâne sans bière.

 

Quand tu appelles,

je te vois,

jumpsuit mandarine dans une salle en ciment,

accroché au téléphone ombilical.

En conditionnelle,

bas blancs,

un orteil qui sort

de tes gougounes.

 

Je décroche ta voix quinze mille volts,

les mains pleines d’épicerie à la caisse.

Je n’entends plus le pleur des baleines,

le câble transatlantique en cale sèche.

Combien de temps.

 

Je fais tous mes petits deuils;

les appels imbibés avant l’aube

l’haleine de fruits blets qui te rongeait les dents

l’œil noyé,

la queue en berne.

Aujourd’hui,

sur ton épaule,

ta mue d’amphibien.

Quel reste

dans ton corps aquarium vide.