Retour à la terre


, p. 23-25.

L’inflammation grasse et lourde des étés a saturé l’air. On dort à présent sur la galerie qui entoure la maison la plupart des nuits. La mère va accoucher d’une semaine à l’autre. Elle porte des bracelets de veinules éclatées aux chevilles. Le sommeil lui échappe sous la sueur, les coups de l’enfant qui lui piétine le ventre.

La vie se glisse entre l’aiguillon de la canicule et la violence des ondées. C’est Anne qui fait la cuisine sur le barbecue ou le réchaud au gaz dans la cour. La mère a tressé les cheveux de ses filles près de leurs crânes, rasé ceux du père et du garçon. Elle a un sac de gros sel qu’elle fait fondre dans l’eau bouillie pour désinfecter les coupures et les plaies. Un temps pareil promet l’infection et il suffirait d’un panaris négligé pour qu’un doigt ou un orteil soit perdu. Ils oublient de prier depuis des générations, que ce soit pour que le travail abonde ou pour que le bébé se retourne à temps et sorte sans heurt. L’espoir oscille et s’accroche à ce qui est acquis pour l’instant : le travail, la santé, la bonté d’un soleil assez fort pour faire sécher le linge et le bois. Heureusement on ne manque pas d’eau. Le ruisseau borde la terre. Son débit est doublé par les pluies et la mère y frotte ses enfants boueux. La chaleur atténue la pudeur. On lave les vêtements qu’on a sur le dos lors du bain du soir. Le corps lourd de la femme côtoie celui nu et maigre d’Anne, ceux élastiques des enfants, Victor et Simone. Les épaules dures du petit garçon contrastent avec la silhouette joufflue de sa jumelle. Tous deux portent des shorts de toile grossièrement taillés.

Le père se rend chaque jour au chantier. Dans la fournaise d’acier et de plâtre, il s’esquinte avec beaucoup d’autres, nargués par l’ombre insuffisante des pelles mécaniques immobiles faute d’essence. Les gens de la ville tiennent à ce que les travaux soient faits. C’est un homme à la peau cuite et aux mains pleines d’escarres de la friction répétée des outils. Il part très tôt et revient juste avant l’orage, mange en silence et s’endort, son unique bière à la main. Tous veillent le ventre arrondi de la mère avec inquiétude, chaque crispation du visage, chaque spasme qui traverse son corps suspend l’activité autour d’elle. Il faudra aller chercher l’infirmière qui habite près du village si le travail commence.

S’appuyant sur ses mains, la femme propulse son ventre hypertrophié vers l’avant, se tire de sa chaise. Elle veut chasser la crampe qui point dans le bas de son dos, descend doucement les marches de la galerie pour enfouir ses pieds dans l’herbe froide de rosée, en peigner les brins avec ses orteils. Les enfants pendent encore endormis dans leurs hamacs improvisés, suspendus aux poutres de la galerie.   Il faut prendre garde à ne pas les priver des derniers restes du sommeil. C’est l’aube déjà et la clémence s’achève. Elle se retourne et regarde la maison. Sa maison.

La peinture lève du bardeau. La toiture de cuivre se soude de rouille par endroit. Les fenêtres qui auraient dû être changées dès l’achat se tordent sous le poids de la structure. La lavande plantée sous les fenêtres s’est muée en tiges avides qui rongent les deux côtés de la maison. Thym et origan sont redevenus sauvages, fourmillent parmi les pissenlits, les marguerites et la mauve. Les premiers rayons de l’aurore attisent les fleurs et, si on ferme les yeux, tout ce qu’il y a d’humain ici se corrompt dans le torrent de leurs parfums.

C’est notre refuge, pense-t-elle. La nature est le refuge de notre misère et nous y retournons sans hâte. Bientôt, peut-être, nous ne serons plus que des bêtes brunies, nous creuserons de nos ongles noirs la terre pour chercher des racines, nous ferons rouler les petits fruits dans nos paumes calleuses, nous mâcherons sans cesse des herbes souples et sucrées. Quand la maison aura fini de s’affaisser, ses fondations deviendront un terrier et nous dormirons pêle-mêle dans notre haleine chaude.

Elle pense à sa propre mère. Une bourgeoise délicate. Une femme ayant gagné son luxe : air climatisé glacial, voyages partout dans le monde, tapis de salon épais et si blanc qu’on n’osait y poser le pied. Elle pleurerait de la voir, sa descendance, ses petits-enfants pieds nus, sa fille en cloque, encore. Elle aurait pitié de nous, son sang qui retourne à la terre, raviné, corné. La mémoire dissoute par les insectes, l’éclosion des bourgeons.

Le liquide amniotique qui coule le long de sa jambe interrompt ses pensées. L’enfant viendra aujourd’hui.

cale sèche


, p. 33-34.

Ils vont venir à bout de ta soif, tu m’as dit :

Ils vont m’interner.

Ils vont m’enfermer à l’intérieur.

 

Ils vont abattre les idées de ton foie réactionnaire,

poser sur ta langue de petites pilules aux noms de nuages;

 

Hélium

                            Antivent

 

Ils vont forcer sur toi le sommeil et la faim.

Tu auras droit au réveil du corps, à la course à l’hygiène,

au cri des poissons qui s’étouffent dans ton crâne sans bière.

 

Quand tu appelles,

je te vois,

jumpsuit mandarine dans une salle en ciment,

accroché au téléphone ombilical.

En conditionnelle,

bas blancs,

un orteil qui sort

de tes gougounes.

 

Je décroche ta voix quinze mille volts,

les mains pleines d’épicerie à la caisse.

Je n’entends plus le pleur des baleines,

le câble transatlantique en cale sèche.

Combien de temps.

 

Je fais tous mes petits deuils;

les appels imbibés avant l’aube

l’haleine de fruits blets qui te rongeait les dents

l’œil noyé,

la queue en berne.

Aujourd’hui,

sur ton épaule,

ta mue d’amphibien.

Quel reste

dans ton corps aquarium vide.