Le Cercle des fermières

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, p. 30-37.

1.

Lise et Elliot ont 15 ans. Elliot court. Lise tente de le rattraper.

Elle crie.

Elliot s’arrête.

 

LISE
Si je courais plus vite, je t’aurais rattrapé. Heu, non, les si mangent les rais… Si j’aurais? Si j’avais couru plus vite?

ELLIOT
T’aurais peut-être pu v’là deux mois. Mais ce mois-ci… bonne chance.

LISE
J’aurais pu si je courais plus vite. Si j’avais couru plus vite? (Pour elle-même.) Jeanne, maudit!

ELLIOT
On s’en fout, tu pourrais pas me suivre ce mois-ci.

LISE
Je t’aurais rattrapé, je t’aurais arrêté pis je t’aurais forcé à me voir, un peu.

2.

Retour en arrière.

Lise a 7 ans. Sa sœur Jeanne en a 13.

JEANNE
J’ai vu deux orignals cette semaine.

LISE
On dit deux orignaux.

JEANNE
Non, parce que je les ai pas vus la même fois. (Lise est perplexe.) Le premier c’était dimanche, devant le char, papa a donné un coup de roue pis on a failli se ramasser dans le fossé. Un orignal.

LISE
… deux orignaux, c’est ça la règle, un animal, des animaux…

JEANNE la coupe.
Le deuxième c’était hier dans un petit boisé entre deux stationnements à Ste-Marie-de-Beauce. Pauvre p’tit. Il avait l’air pas mal perdu. Un autre orignal, énorme et apeuré. Tu vois? Ils étaient pas ensemble, les deux, c’était pas une équipe, là. C’était deux orignals vus séparément.

LISE
T’es sûre? Parce que la maîtresse nous a dit que ça se dit pas…

JEANNE
C’est une exception. Tu vas sûrement l’apprendre dans les prochains jours. Faut apprendre les règles, pis après on apprend les exceptions. Là tu le sais d’avance, es-tu contente?

LISE fait signe que oui avec fierté.

3.

Sonnerie de téléphone. Fortunate, 15 ans, répond.

FORTUNATE
Allô?

LISE
Est-ce que je pourrais parler à Fortunate, s’il-vous-plaît?

FORTUNATE, toujours aussi blasée.
C’est moi.

LISE

FORTUNATE
Allô Lise. Pourquoi tu m’appelles?

LISE
Pour prendre de tes nouvelles.

FORTUNATE
Juste ça?

LISE
Ben là, on s’est pas vues depuis deux jours… Il y aurait pu se passer quelque chose.

FORTUNATE
Non. Rien.

Long silence.

LISE
Je me suis fait un ami l’autre jour.

FORTUNATE
Qui?

LISE
Je le connaissais déjà… mais c’était pas vraiment… t’sais mon ami.

FORTUNATE
C’est qui?

LISE
Je l’ai rencontré autour de ma maison. Il courait. T’sais, il s’entraîne pour le marathon… mais en rond. Faque, dans le fond, il tournait.

FORTUNATE
Coudonc, c’est tu ton…

LISE
Oui… on peut dire ça comme ça.

FORTUNATE
C’est qui?

LISE
L’autre jour il m’a dit qu’il avait une maladie.

FORTUNATE
Une maladie! Quel genre de maladie?

Petit malaise.

LISE sort un papier et le lit.

L’anémie falciforme.

FORTUNATE
C’est quoi? C’est tu contagieux?

LISE
Ça doit pas. C’est dans son sang. C’est comme une malformation des globules rouges.

FORTUNATE
Qu’est-ce que ça fait?

LISE
Ça fait qu’il change son sang à tous les mois.

FORTUNATE
Toute son sang?

LISE
Ouais. Toute au complet.

FORTUNATE
Il le prend où?

LISE
Ben à l’hôpital, là. Il y a des gens qui donnent faque ça fait une grosse réserve.

FORTUNATE
Genre des barils de sang?

LISE
Je sais pas s’il y a des barils… moi j’ai juste vu des petits sacs.

FORTUNATE
Mais les gens qui donnent leur sang… c’est tu parce qu’ils sont morts?

LISE
Non. Ma mère, elle en a déjà donné pis elle est pas morte.

FORTUNATE
Faque t’es certaine… que c’est pas contagieux cette maladie-là?

LISE
Ben là, j’espère… on s’est embrassés.

FORTUNATE
Ah ouais! C’était comment?

LISE
Rude. Il s’était pas encore pratiqué ce mois-ci.

FORTUNATE
Lise, c’est qui?

LISE
Elliot.

4.

Les retours à la ligne marquent des changements d’intention.

ELLIOT, d’un débit très rapide.
J’ai l’anémie falciforme et je suis marathonien.

Ça n’a pas la syphilis ni d’allergies majeures.

Ça n’a pas le paludisme pis ça ne prend pas de drogue.

Ça n’a pas le cancer pis ça ne s’est pas rendu au Moyen-Orient dans la dernière année.

Ça n’a pas bu de lait, surtout pas du 3,25 %, au cours des dernières vingt-quatre heures.

Ce n’est pas toxicomane ni moins gros que cent dix livres.

Ça ne s’injecte pas d’insuline ni le sida.

Ça n’a pas été percé ou tatoué pis ça n’a pas accouché dans les six derniers mois.

Ça n’a pas mangé beaucoup dans les dernières vingt-quatre heures.

Ce n’est pas homosexuel, ou ça l’était avant 1977. Ça n’a pas mal à la gorge.

Ça n’a pas mangé de beurre dans les dernières vingt-quatre heures.

Mais.

Un temps.

Ça a donné.

Un temps.

Souvent, ça a triché aussi. Ça s’est dit pis s’est répété que l’important, c’est de participer, pis ça ne s’est pas formalisé, surtout pas, de me shipper du sang pollué.

Un temps.

Ça le fait au nom du devoir civique.

Ça le fait pour aider sa patrie, pour maintenir le niveau de la réserve de sang collective.

Ça le fait, je sais pas… pour préserver des espèces rares, pour l’image patriotique… ou peut-être juste parce que c’est donc valorisant de se répandre partout.

 

On retrouve Elliot main dans la main avec Lise.

ELLIOT
Quoi?

LISE
Rien.

ELLIOT
Pourquoi tu me regardes de même?

LISE

ELLIOT
Allez!

LISE
T’embrassais mieux le mois passé.

Elliot ne sait plus quoi dire. Silence. Un temps.

Un souffleur surgit alors sur scène.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé, j’étais faible. (Elliot répète à voix haute.)

Je manquais d’eau et de globuline. (Elliot répète à voix haute.)

Mais j’avais trop de substances alimentaires. (Elliot répète à voix haute.)

Sûrement un donneur épais qui avait mangé du beurre. (Elliot répète à voix haute.)

ELLIOT
Je suis habitué d’éviter la ligne droite parce que je ne sais pas regarder en avant.

Je cours en rond. Ça me permet de deviner mon chemin.

C’est cyclique, mon affaire, jamais tout de go, souvent exagéré, pis toujours à recommencer.

Un temps.

Je change de carburant au mois.

Mais je n’arrête jamais de courir. Même quand je ne suis pas capable de courir.

Des fois, je parcours huit tours de piste. D’autres fois, trois.

Il m’arrive de courser contre les trains, les bateaux et les chevaux.

Ceux qui tournent en rond, bien sûr.

Mes victoires dépendent de ce qu’on me donne : de l’ordinaire ou du super.

Le mois passé, par exemple…

Elliot hésite. Silence. Un temps.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé, j’étais fort. (Elliot répète.)

J’avais des nutriments à profusion. (Elliot répète.)

Sûrement un donneur qui avait des problèmes d’absorption intestinale. (Elliot répète.)

ELLIOT
Tu m’énerves tellement, câlisse.

LISE
C’est quoi ton hostie de problème, Elliot? On dirait que t’es dans tes SPM.

ELLIOT pleurniche.
Tu le sais que t’as pas le droit de me dire ça.

T’as pas le droit de me parler de SPM. Tu peux pas comprendre.

Silence. Un temps.

SOUFFLEUR chuchote.
Le mois passé…

Un temps.

Le mois passé, j’étais pas mal émotif. (Elliot répète à voix basse.)

Je pétais les plombs à rien pis je me mettais à pleurer comme une petite fille. (Elliot se retourne et se tait.)

ELLIOT
J’ai une dystonie multifocale, mais encore plus du cou, et je suis toujours à l’hôpital.

Je fais pitié, dur pis toujours marche arrière.

J’en développe même des blocages.

Ça me dit d’arrêter de forcer pour débloquer, mais ça oublie toujours que mon réservoir de volonté dure juste un mois.

 

Ça peut, ça a le choix de revenir six fois par année.

Moi, je dois, j’ai pas le choix, y aller douze fois.

Ça m’étend, je me couche pas.

Ça m’étend sur une chaise, pis ça me vide de moi en me remplissant de ça.

Quand je reviens de ma transfusion, je change mes meubles de place, je modifie mes mots de passe, je me crée un nouveau programme d’entraînement

… pis ma blonde change de chum.

 

Je suis un homme SPM.

Sûrement un des rares sur la planète qui comprend à quel point c’est chiant de se faire rappeler que ses fluides ont une influence sur lui.

Le mois passé…

Elliot hésite. Silence. Un temps.

SOUFFLEUR, en direction d’Elliot.
Mais tu te rappelles quand même.

Des plans de match de tes 7 ans.

De tout ce que t’as pas pu accomplir parce que t’as pas de vitesse de croisière.

ELLIOT et le souffleur en chœur.
Ça te rappelle quand même.

Ce que t’étais capable d’accomplir avant.

Tes anciennes vitesses qui ont fané.

Ça te rappelle quand même.

Que t’as pas de moi.

Que t’es une aire communautaire qui ne repose pas en paix.